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Djihad : ces sympathisants qui ne passent pas à l’acte

jeudi 4 août 2016, par Audrey Minart

Ils partagent les mêmes haines mais ne font pas le djihad. Pourquoi ? Retour sur la thèse des "Refusants" de Philippe Breton, anthropologue de la décision terroriste.

Société. Il y a les tueurs au nom d’une cause, mais aussi toute une nébuleuse qui nourrit et adhère sans réserve à la même idéologie, mais ne passe pourtant pas à l’acte criminel. Un anthropologue s’est penché sur la question et l’existence de ces activistes indécis.
Né en 1951, Philippe Breton est professeur des Universités au Centre universitaire d’enseignement du journalisme (Cuej), rattaché à l’Université de Strasbourg. L’anthropologue est aussi directeur éditorial du site Web opival.com, média en ligne de l’Observatoire de la vie politique en Alsace.
Ses travaux concernent l’anthropologie de la parole, de la rhétorique et de l’argumentation, mais aussi la violence.
Depuis les événements terroristes de 2015 en France, il était tentant de relire son essai publié en 2009. Dans Les Refusants, notre spécialiste de la parole et de l’argumentation, s’efforçait d’attirer le regard sur ceux qui, bien que partageant l’idéologie des « exécuteurs », refusent de tuer. Ces « refusants » ne seraient pour autant pas des modèles d’humanisme, restant dans la « famille » des exécuteurs même s’ils se sont soustraits à l’acte de tuer, et donc pas non plus des résistants. Et si la recherche et les médias se sont penchés sur ces dernier, sur les victimes et plus récemment sur les « bourreaux », qu’il s’agisse du nazisme, du massacre du Rwanda ou encore du salafisme djihadiste, les « refusants », eux, restent invisibles. « Anomalies » dans la « famille » des exécuteurs. Les analyser pourrait cependant permettre, selon l’anthropologue, d’identifier ce qui réussit à convaincre les exécutants de tuer… mais ne suffit pas aux « refusants ».

Pourquoi vous être à l’origine intéressé aux « refusants », vous qui travaillez surtout sur la parole et l’argumentation ?

" Je crois que cela m’est venu en me penchant davantage sur l’expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité, très connue en psychologie sociale. En effet, le scientifique demandait aux participants d’envoyer des décharges électriques à une autre personne, lorsqu’elle ne donnait pas la bonne réponse à la question posée. Des décharges de plus en plus fortes. Le dispositif était factice, mais les participants l’ignoraient et la plupart sont allés très loin dans cette expérience, sans pour autant y être obligés… Puisqu’il n’y avait aucune contrainte de la part du scientifique qui encadrait l’expérience. Mais au delà de la « soumission à l’autorité », je trouvais qu’il y avait une anomalie : certains refusaient d’aller jusqu’au bout. Mais on n’en parlait pas. Alors qu’il me semblait aussi intéressant de savoir pourquoi ils refusaient ! C’était donc le point de départ, qui m’a ramené sur les exécuteurs. Je me suis demandé comment on réussissait à convaincre des gens de torturer ou de tuer, et pourquoi certains ne se laissaient pas convaincre. Ce qui a donc un lien avec l’argumentation.

Que nous apprennent donc les « refusants » sur les exécuteurs, au delà du fait que tuer n’est pas un acte anodin ?

Cela m’a ramené à la psychologie cognitive… Nous avons toujours une bonne raison de faire ce que nous faisons, même dans ces cas de violence extrême. Quand on écoute les exécuteurs, ce n’est pas si simple. Leur avis est partagé… Certains expliquaient avoir fait des « choses terribles », disaient qu’ils souffraient de l’avoir fait, mais que c’était nécessaire… Donc on s’éloigne de l’univers de la pure sauvagerie, dans lequel nous nous représentons habituellement tous ces actes, pensant que ce sont forcément des psychopathes, des sauvages… Alors que nous sommes toujours sur le territoire de l’humain : ces personnes commettent des actes terribles, mais pensent qu’elles ont de bonnes raisons de le faire. Je suis donc retourné dans des études plus classiques de criminologie : les homicides sont très rarement provoqués par une pulsion sauvage.

Ils n’ont aucune raison idéologique de refuser de passer à l’acte, parce qu’ils partagent exactement les mêmes idées que les exécuteurs… Je ne sais pas dans quelles ressources intérieures ils vont puiser.

Dans votre ouvrage, on apprend que, finalement, beaucoup ont refusé de tuer, notamment sous le régime nazi. Et certains, qui tuaient bel et bien, n’en rencontraient pas moins toute une série de problèmes psychologiques, ou psychosomatiques. Himmler lui-même n’aurait pas non plus toujours été à l’aise lorsqu’il assistait à certaines exécutions…

Effectivement. Même parmi ceux qui ont tué, beaucoup étaient partagés, ils étaient presque des « refusants ». Ce qui me semble intéressant d’ailleurs, chez eux, est que ce ne sont pas des résistants. Ils n’ont aucune raison idéologique de refuser de passer à l’acte, parce qu’ils partagent exactement les mêmes idées que les exécuteurs… Je ne sais pas dans quelles ressources intérieures ils vont puiser. C’est un peu mystérieux. Mais aussi source d’optimisme : on peut se dire qu’à l’exception de quelques cas, on ne tue pas facilement. Que cela pose toujours un problème de tuer. Il y a des authentiques nazis qui ont refusé de tuer, bien que convaincus idéologiquement. Des policiers, pourtant brutaux, qui disaient « Je ne tue pas des gens comme ça ». Je n’ai jamais prononcé le terme « d’humanisme » parce que c’est trop facile, on fermerait la question, alors qu’il me semble qu’il faudrait encore la laisser ouverte.

Quelles conditions seraient nécessaires selon vous pour refuser ?

Il y a tout de même quelque chose qui revient très régulièrement, même s’il faudrait que je réalise des études de première main pour le confirmer, ce qui n’est pas encore le cas… Mais ce qui semble faire la bascule entre les refusants et les tueurs, c’est leur rapport à la vengeance. Et celui-ci est vraiment un processus éducatif. Si l’on est convaincu que la vengeance est légitime, on sera peut-être plus de côté de l’acceptation du crime, contrairement à quelqu’un qui n’est pas dans cet esprit vindicatif un peu archaïque. Et on le voit chez un personnage étrange, Schindler, qui n’était pas du tout un être « moral »… C’était un corrupteur, qui jouait triple jeu, etc. Mais quand on regarde sa biographie, et pas seulement le film, qui est romancé, on constate que ce n’est pas quelqu’un qui a été élevé dans un principe vindicatif. Il n’avait donc aucune raison de se venger.

Soyons clairs, au Moyen Orient, le principe archaïque de la vengeance est le carburant du conflit. Qui peut donc s’éterniser…

Avec la « civilisation des mœurs » il semblerait que, malgré tout, la vengeance soit de moins en moins un réflexe… Nous avons donc, quand même, quelques raisons d’être optimistes ?

En effet, mais il faut que choses continuent ainsi. Mais, soyons clairs, au Moyen Orient, le principe archaïque de la vengeance est le carburant du conflit. Qui peut donc s’éterniser…
La vengeance implique que l’on a le sentiment d’avoir été agressé le premier ?
A juste titre ou non. La vengeance est un mécanisme qui n’est pas tout à fait rationnel. Et donc parfois on se trompe. On croit avoir été agressé, mais ce n’est pas le cas. On se venge quand même. Parfois on l’a vraiment été, et on se venge aussi. Mais j’insiste : la vengeance est le carburant… Ce n’est pas tellement la religion, même dans les derniers événements. Là, la civilisation des mœurs ne leur a pas fourni les cadres.

La misère sociale ne favorise rien… Mais je suis toujours réticent à trop mettre en avant cet aspect-là. Il y a des destins familiaux, des familles plus violentes que d’autres…

La misère sociale n’explique-t-elle pas aussi ce résultat ?

C’est sûr qu’elle ne favorise rien… Mais je suis toujours réticent à trop mettre en avant cet aspect-là. Il y a des destins familiaux, des familles plus violentes que d’autres… Et pas que dans les familles pauvres, d’ailleurs.

Ce que j’ai lu de la biographie d’Amedy Coulibaly, c’est qu’il était le seul garçon dans une fratrie de dix, et que la plupart de ses sœurs ont fait de bonnes études. Son père lui faisait porter de lourdes responsabilités... Son fils a donc fait l’expérience d’une certaine violence éducative. Puis il est devenu un « voyou », ce qui lui a permis d’en imposer à son entourage. Dans son cas, ce n’est donc pas la misère qui en est la cause, puisque ses sœurs s’en sont sorties. Mais il a pris un mauvais départ, et a fait sauter les cadres de pacification. À la limite, il n’y avait pas besoin de la religion pour en faire un tueur... Alors en plus si on va le chercher et qu’on lui dit que Dieu est d’accord… Mais je ne crois pas à une histoire de manipulation des personnes qui deviennent des exécuteurs. Même si l’on va les chercher. Ils sont déjà submergés en eux-mêmes par la violence et le désir de vengeance."

Une première version de cet entretien a été publiée dans notre revue papier Panorama des idées (février-mars 2015).


Repères :

À lire :
Hans Magnus Enzensberger (traduit de l’allemand par Daniel Mirsky), Le Perdant radical, Essai sur les hommes de terreur, Paris, Gallimard, octobre 2006.


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