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Dominique Lhuilier, la psy du « sale boulot »

mardi 13 juin 2017, par Audrey Minart

Dominique Lhuilier mène depuis trente ans des recherches sur les vulnéra­bilités et les métiers les plus méprisés.

Société. Formée à la psychologie clinique, Dominique Lhuilier aurait pu ne jamais travailler sur le travail. Sa thèse, réalisée dans le tournant des années 1980, portait sur le désir d’enfant et la maternité célibataire, sujet plutôt classique dans cette discipline. Mais une rencontre en a décidé autrement : le psychanalyste Didier Anzieu est devenu son directeur de thèse. Rencontre ­décisive dans son parcours. « Il résistait avec force à la logique du mandarinat, et s’élevait contre les clones qui souhaitaient répéter son œuvre… Il avait une grande autonomie de pensée et fréquentait assidûment la pluridisciplinarité. Par exemple, pour son concept de “Moi-Peau”, il s’est inspiré de l’éthologie, de l’histoire, et de la psychanalyse bien sûr…  », savoure-t-elle encore.
­Partageant ce refus de la séparation hermétique des disciplines, elle fait le choix de mener de front, quelque temps du moins, études de psychologie et d’histoire.

Sa première rencontre avec le travail est finalement née du hasard et du chômage de masse qui s’installait. En 1981, après la soutenance de sa thèse, et menacée de se retrouver du jour au lendemain sans revenus, elle est finalement recrutée comme psychologue au sein de la police. À l’époque, sa perception de la psychologie du travail était dominée par ce qu’elle en avait ingurgité dans sa formation en psychologie clinique : « Il s’agissait surtout d’aider à la sélection du personnel… Une sorte de psychologie du travail au service du management.  » Elle se débrouille comme elle peut dans ce cadre nouveau, et un peu bizarre tout de même : « Comment le sujet, derrière son uniforme, vit-il la question du travail ? Pourquoi s’oriente-t-il vers ce métier ? Est-il en attente de reconnaissance de la population ? Et comment se confronte-t-il à son absence, comment réaménage-t-il ses sources de satisfaction ? J’ai été passionnée par ce travail… »

« Prendre au sérieux l’idée que la controverse est un instrument indispensable à la qualité du travail scientifique. »

Après cette première expérience de deux ans, elle a commencé à assister à des conférences du psychanalyste Christophe Dejours. Celui-ci avait déjà mise au jour l’existence de « stratégies défensives collectives », voire d’« idéologies défensives de métier  ». Elle rejoindra pendant un temps son équipe de recherche au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Et quelques années après, elle sera professeure à la Chaire de psychologie du travail, alors dirigée par Yves Clot. En construisant son approche propre, la psychosociologie du travail, elle s’est surtout attachée au développement de la clinique du travail, qui implique un dialogue nécessaire entre les différents courants qui la composent… Ce qui ne semble pas toujours si évident à instaurer. « Prenons au sérieux l’idée que les controverses sont des instruments indispensables à la qualité du travail scientifique !  »

L’approche de Dominique Lhuilier, depuis maintenant plus de trente ans, se focalise sur l’approche subjective du travail. Elle est la psychologue du « sale boulot » (traduction de « dirty work » du sociologue Everett Cherrington Hughes, N.D.L.R.), de tous ces métiers qui sont dévalués, dans l’ombre mais aussi de la part de « sale boulot » qui se loge désormais dans tous les métiers… « Ce qui m’intéresse tout particulièrement est de savoir comment les gens se débrouillent dans leur métier : les risques, leurs peurs… Comment font-ils avec cela ? A fortiori dans des organisations plutôt closes sur elles-mêmes. » Ce qui l’a également amenée à se rapprocher du secteur du nucléaire, après la catastrophe de Tchernobyl en 1986. « C’est aussi ce même intérêt qui m’a conduite sur la piste de la prison, où j’ai longtemps travaillé. » Via un service d’enseignement de l’université Paris 7 en milieu carcéral, elle enseigne tout d’abord dans les différentes prisons de la région parisienne. Ensuite, après avoir répondu à différents appels d’offres du ministère de la Justice, elle a exploré le métier de surveillant, le travail social en prison, et la réforme du système de santé dans le milieu carcéral… Des environnements de travail a priori peu joyeux.

« Mon fil rouge est de travailler sur le “négatif psychosocial”, c’est-à-dire sur les métiers que la société relègue dans les coulisses, ce qu’elle ne veut pas voir, pas savoir… Et donc le travail des policiers, avec la délinquance, la déviance, le désordre… Même chose du côté du nucléaire, qui doit être vu comme une industrie à hauts risques maîtrisés. Sinon c’est effrayant. D’ailleurs,
les profes­sionnels du nucléaire ont la charge de continuer à ­entretenir cette image d’industrie fiable, épurée de la destructivité de la radioactivité, pour ne retenir que la positivité de la production électrique… » Sans même parler du négatif psychosocial des prisons. Autres objets de recherche : les professions des traitements de déchets, la transmission des infections nosocomiales dans les hôpitaux africains, les accidents du travail, les salariés atteints de maladies chroniques, l’activité des médiateurs de santé dans les camps de Roms… Bref, Dominique Lhuilier travaille dans les zones noires du travail.

« Mon fil rouge est de travailler sur le “négatif psychosocial”, c’est-à-dire sur les métiers que la société relègue dans les coulisses, ce qu’elle ne veut pas voir, pas savoir… »

« En même temps, ce sont des leçons de vie, insiste-t-elle. Dans ces situations, tout ce qui est de l’ordre de l’énergie vitale, des forces de résistance, mobilisées dans ces situations très difficiles, sont manifestes. Je me nourris de cela. Cet élan vital ­s’accompagne d’une relativisation du simulacre, du “faire-­semblant”, voire de la frivolité. On en revient donc aux questions essentielles, aux principes d’authenticité, de solidarité… Des questions qui nous appartiennent à tous. Cela renvoie également au travail de culture, de civilisation, dont parlait Freud… Je connais par cœur la mise en scène de soi, le narcissisme exacerbé, la compétition dans le “moi-je”, le narcissisme des petites différences, c’est-à-dire l’affirmation d’une singularité qui empêche le dialogue avec l’autre… On voit tout cela chez les professionnels, et dans tous les milieux. Cela m’insupporte.  »

Dans toutes ses études mais aussi dans ses communications, en interview, ou ses interventions sur le terrain, la psychologue a un outil : l’émotion. « Elle est pour moi fondamentale… Être vivant, c’est être affecté. La pensée est réveillée, mobilisée par les émotions, contrairement à cette idée répandue qu’elle doit être épurée pour être rationnelle. Les affects sont des ressources pour la pensée. » Y compris au travail. « Dans toutes mes activités, ce que j’éprouve me sert. Et cela va au-delà de ce que les autres me disent… J’éprouve aussi des émotions dans l’observation de la situation de travail, et c’est un formidable indicateur. Mais si l’on est coupé de ses affects, je pense que l’on se prive d’une certaine intelligibilité… L’insensibilisation, l’anesthésie des sens, ça appauvrit. Et à mon avis, on perd en efficacité, au sens de la qualité du dialogue, de l’échange, de la compréhension réciproque.  »

Ce qui caractérise également l’approche de Dominique Lhuilier, est l’articulation du psy et du social, et son approche pluridisciplinaire… « Le fait d’hésiter, à l’origine, entre l’histoire et la psychologie, disait peut-être déjà quelque chose de ma résistance à l’enfermement dans une chose et une seule. »
À Paris 7, c’est une équipe de psychologie sociale clinique qu’elle a rejointe dans les années 1980, qui regroupait des pointures telles que Jacqueline Barus-Michel, Eugène Enriquez… Avant que cet UFR ne s’enferme définitivement dans la psychanalyse. « Du coup, je suis partie.  » Mais tout en restant donc dans une perspective psychosociologique, via notamment ses liens avec la Nouvelle Revue de Psychosociologie (Erès éditions). « Nous puisons beaucoup dans la psychanalyse et notamment dans les textes d’anthropologie psychanalytique de Freud, et aussi dans la sociologie, notamment l’école de Chicago. On en revient toujours à une idée fondamentale : il n’y a pas de sujet qui ne soit social. » Et de rappeler que Freud lui-même, dès 1929, le disait déjà. « Ce n’est donc pas une nouveauté », sourit en coin Dominique Lhuilier.

« On en revient toujours à une idée fondamentale : il n’y a pas de sujet qui ne soit social. »

L’évidence paraît avec le type de pathologies psychiques issues du monde du travail et liées au sentiment d’être empêché de réaliser du « bon travail ». Celui-ci a-t-il encore une place aujourd’hui, dans un contexte de concurrence exacerbée, de précarisation et de chasse aux coûts ? « La montée des affections psychosomatiques, dépressions, de la consommation de substances psycho­actives “pour tenir”, peut être mise en lien avec cette difficulté de réaliser du “bon travail”, à être satisfait de ce que l’on fait. Le travail fonctionne un peu comme un miroir : puis-je me regarder dans ce que je fais ? On peut s’épuiser dans cette quête de la qualité du travail malgré tout, malgré ce qui manque, et dramatiquement aujourd’hui, pour y parvenir. » Mais aujourd’hui, Dominique Lhuillier est plus radicale encore : « Je pense que c’est le travail lui-même qui est tombé dans la catégorie du “sale boulot”. On veut en savoir le moins possible sur le travail réel, afin de pouvoir maintenir la fiction de l’excellence, de la maîtrise, de la performance. Tout ce qui est de l’ordre de la vulnérabilité, la peine, l’impuissance, les difficultés… Ça doit rester dans les coulisses. Et ce clivage est entretenu par l’injonction à la maîtrise de l’émotion et des aléas… En fait, on fait du Walt Disney version Rambo.  »

BIBLIO
Des déchets et des hommes (avec Y. Cochin), Paris, Desclée de Brouwer, 1999.
Placardisés. Des exclus dans l’entreprise, Paris, Seuil, 2002.
Cliniques du travail, Toulouse, Erès, 2006.
« Le sale boulot », Travailler, 2005/2 n°14 (en accès libre sur le site du Cairn).
Le Travail incarcéré (avec P. Bellenchombre, R. Canino, N. Frize), Paris, ­Syllepse, 2009.
Vulnérabilités au travail (réédition et présentation de l’œuvre de Claude Veil), Toulouse, Erès, 2012.
D’autres nombreux essais aux éditions Érès.


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