Élisabeth Hardouin-Fugier ne veut pas se laisser abattre

Le 9 juin 2018, par Catherine Véglio

L’idée : Certes, la souffrance animale traverse les siècles, mais on pourrait au moins en finir selon une historienne, avec les cruautés de l’abattage qu’autorisent depuis des siècles les grands monothéismes.

Élisabeth Hardouin-Fugier, Le coup fatal, histoire de l’abattage animal, Alma, 478 p., 34 €. Publié : août 2017.

Mentalités. Dans un abattoir moderne, c’est l’homme qui tue l’animal : un premier individu l’assomme à l’aide d’un pistolet, un second lui tranche la gorge. Mais comment le coup fatal a-t-il été porté par le passé ? L’historienne de l’art Élisabeth Hardouin-Fugier, auteure de plusieurs livres sur la corrida, a enquêté pendant dix ans et convoqué les recherches les plus récentes pour écrire l’histoire de l’abattage animal depuis les chasses préhistoriques. Le temps long était nécessaire. Il fallait revenir aux premières traces d’abattage alimentaire, récemment mises au jour au Danemark, «  pour révéler des phénomènes trop discrets pour être visibles à court terme ». L’introduction de l’explosif aux abattoirs, sous forme de pistolets d’abattage, a pris quatre siècles !
Depuis les premières lames et couteaux enfouis sous terre en passant par les maquettes d’abattoir exhumées des tombes de l’Égypte ancienne jusqu’aux chaînes industrielles de « désassemblage » de l’animal, le lecteur retrouve les armes et les procédés de la mise à mort des animaux. Il en observe les formidables représentations symboliques sans jamais se perdre dans une ennuyeuse description technique. Car parcourir ces millénaires, c’est entrer dans les modes de vie, les cultures et l’organisation sociale des différents groupes humains. « Dis-moi ton abattoir, je te dirai quelle est ton administration  » déclarait le maire de Lyon Édouard Herriot.

Si l’historienne cite les propos de l’édile dès l’introduction de son ouvrage, c’est qu’elle veut verser ses travaux au débat actuel sur la souffrance animale. Les procédés, observe-t-elle, ont peu changé depuis la préhistoire. Deux grands modes d’abattage existent, l’égorgement ou l’assommage, dans le silence de « l’indifférence des uns et la souffrance des autres ». Depuis toujours, on ne veut pas savoir comment on tue l’animal. L’instant létal est très peu représenté. Dans la Grèce antique ou dans l’abondante sculpture romaine, le coup mortel est rarement visible. La mise à mort de l’animal est vouée à l’omerta, insiste l’auteure en remarquant que la permanence du mot « sacrifier » pour la désigner lui donne un caractère cultuel donc culturel et noble…

Selon l’historienne Élisabeth Hardouin-Fugier, ce sont les grandes religions qui s’autorisent les pires cruautés d’abattage des animaux.

L’Homme a besoin d’entourer de significations religieuses ses appétits de viande. Pour les abattages préhistoriques, le mystère demeure. « Sont-ils, comme en Égypte, porteurs d’un message, tels qu’une démonstration de triomphe après une victoire, voire une demande d’intervention aux puissances supraterrestres ?  » interroge l’auteure. Dans un autre ouvrage, le paléoanthropologue Pascal Picq assure que les motivations premières de ceux qui eurent l’idée de domestiquer l’aurochs viennent des cosmologies des nouvelles civilisations d’éleveurs-agriculteurs … Bien plus tard, en Gaule, des sanctuaires (sites de Gournay-sur-Aronde ou de Ribemont-sur Ancre) témoignent de pratiques divinatoires et de sacrifices. Nourritures des dieux et des hommes sont liées.

Cependant, ce sont les grands monothéismes qui, au nom d’un Dieu, autorisent une cruauté sur l’animal, insiste Élisabeth Hardouin-Fugier. Le sacrifice d’Abraham est une référence capitale à ses yeux. L’ange envoyé par Dieu retient le couteau d’Abraham, remplaçant le fils par l’ovin qui sera tué et brûlé. L’animal est ainsi fait pour être sacrifié et mangé par l’homme. Cette idée a traversé les siècles, souligne l’auteure qui, tout au long de cette somme, se fait l’écho de la douleur animale et s’insurge contre les abattages rituels (musulman et juif) encore trop souvent synonymes de l’égorgement à vif. Pour insensibiliser passagèrement l’animal, l’électronarcose réversible est « un immense espoir  » explique-t-elle en mettant en lumière les législations les plus avancées (Autriche, Danemark, Australie, Nouvelle-Zélande,…).

Mais au fond, son combat se loge dans un autre message : « La reconnaissance scientifique de la conscience animale devrait priver l’homme de son meilleur prétexte pour le tuer et le manger  ». Le « Guernica des bêtes » - un tableau de Franz Marc, « Destin des animaux (Les arbres montrent leurs anneaux, les animaux leurs veines) », 1913 -, qui clôt le livre, est son viatique.




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