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Eloge de la Folie : anatomie rhétorique des élections européennes.

dimanche 1er juin 2014, par Philippe-Joseph Salazar

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Résidant à l’étranger – et ayant déjà à me protéger du bombardement de prospectus émanant des candidats aux burlesques élections « pour Français de l’étranger » (si on choisit de quitter la France, physiquement ou fiscalement, je ne comprends pas qu’on conserve le droit de vote national et qu’on élise en plus une pétaudière de « représentants » des expatriés), j’ai donc reçu, un jour avant le scrutin européen le paquet des professions de foi des partis (en date du 9 mai, comme quoi à l’âge électronique nos consulats en sont encore à celui des coureurs des bois).

Je disposais donc d’un jour pour lire la propagande et arriver à un choix rationnel.

Car étant un naïf, un Candide voltairien, je me suis dit : si je vote, je dois voter sur la base de leurs arguments. Et si je m’abstiens, ou si je vote blanc ou glisse dans l’enveloppe la première page du Contrat Social, de même.

Car, n’est-ce pas, l’exercice du pouvoir souverain dont chaque citoyen détient une parcelle inaliénable, dans une démocratie véritable, réside dans l’exercice du bon sens au pire, de la raison au mieux. C’est la base, comme on dit. C’est sur cette base qu’indépendamment du niveau d’éducation, tout le monde peut voter, de l’analphabète au pdg. : la raison est universelle et transcende l’instruction, les diplômes, le capital culturel, le sexe, etc. C’est la base de la base. Là dessus s’échafaude, depuis la Révolution, le Contrat social. Dans les théocraties il en va autrement : le prêtre-roi tient son pouvoir de dieu et son autorité de la foi aveugle que les sujets placent dans le premier. Eux n’ont pas d’élection sinon, au sens propre et original, l’ « élection » divine, et la seule profession de foi qui compte est de réciter les versets d’un livre sacré.

En passant, notez comment ces formules « profession de foi », « élection », « vote » même (pensez à ex-voto) viennent du vocabulaire religieux. Mais passons.

Donc j’ouvre mon courrier le samedi d’avant l’élection européenne et je me pose en citoyen détenteur de la raison universelle : je décide de fonder mon vote ni sur mes préjugés familiaux ou personnels, qui sont souvent décisifs, ni sur ce que je crois savoir des partis en lice, information de seconde main, qui est aussi décisive, ni sur les emails farcis de fautes de français que je reçois de la part des groupes de soutien locaux, mais sur le seul exercice de ma raison, la « lumière de la raison » à la source de l’idéal républicain. Je lis donc les professions de foi pour me former une opinion rationnelle. Après tout ces professions de foi sont là pour ça.

Je prends trois exemples dans la liasse.

La liste PS-PRG, conduite par l’imperméable Pervenche Berès qui s’est fait un métier de cette sinécure – voilà vingt ans qu’elle siège.

L’argumentaire du PS tient en un slogan, décliné en trois points, soulignés de rose : « Choisir notre Europe ». Et pour ce faire, trois moyens : « Nous avons un candidat, Martin Schultz « car si « vous voulez changer l’Europe, lui aussi ! ». Comment ? Réponse : « Il mettra en œuvre un programme pour une Europe de la solidarité etc. », donc « vous voulez changer l’Europe, nous aussi ! ». Et troisième argument : « Ce projet pour plus de prospérité, de justice sociale, de sécurité, et de démocratie, nous l’avons défini ensemble, au sein de Parti des socialistes européens », donc, « L’avenir de l’Union est enfin entre vos mains ! ».

Si je suis rationnel, je me fais aussitôt cette réflexion : mais qui est Martin Schultz ? Député d’Alsace ? Non, impossible. Sa photo le montre la bouche en cul de poule, faisant un rond avec ses doigts. Jamais un Alsacien ou même un Lorrain ferait ça. Je dois me renseigner sur le sauveur qui transformera le « lui aussi » en « nous aussi » et « vous aussi » (c’est comme ça que marche, scolairement, le prospectus) ; le temps presse, je ne parle pas allemand, je perds patience. Je me dis même, « et si c’est nous, pourquoi pas un socialiste français à la dure surtout en temps de crise économique, sécuritaire et diplomatique, pourquoi un Allemand ? ». Bref, je ne comprends pas le prospectus, et je range. A voir.

En rangeant la feuille je la retourne, et là je découvre le verso, et un texte en dix numéros, comme à l’école, entrelardé de slogans, scandés de points d’exclamation. Je scanne, je zappe, ça me fatigue mais mon œil est attiré par le punch final, en rose gras : « Notre région, l’Ile de France, a besoin d’un vrai plan de relance par les investissements ». Ile de France ? Mais je vis au Cap ! Allons-nous rattacher le Cap à Paris, grâce à Martin Schultz, le sauveur ? Réponse : les expatriés sont d’autorité rattachés à Paris (ah, la France, la vraie, celle d’antan, pour qui Paris est tout). Mais dans le prospectus on les oublie.

On veut notre voix, mais on ne se donne même pas la peine de vérifier sa copie. Tout ça ne tient pas debout sauf si on est déjà, pour toujours, à jamais, croix de bois croix de fer si je mens je vais à Strassburg, socialiste. Mais si je le suis, pas besoin du prospectus : argumentaire ou pas je voterai pour qui on me dit de voter. Discipline.

Deuxième propagande, celle de l’Alliance écologiste indépendante. Je la sors de la liasse, séduit par la couleur vert pomme et la mention « papier recyclé » (deux fois, donc, n’est-ce pas, re-recyclé). J’aime bien les écolos mais je dois être rationnel dans mon vote.

Donc je lis ou plutôt le vois la photo d’une vache faisant un bécot à son veau. D’instinct je vote pour ces deux-là. Je me ravise et après une lecture attentive je découvre, tout en bas de la deuxième page du prospectus qu’il s’agit de la liste de « M.M. Hulot ». Nicolas ? Non, apparemment il existe un « M.M. ». La MMartine des Vacances de M. Hulot ? Vous savez l’histoire d’un type qui détruit les vacances des autres, en voulant bien faire. Bon, passons, je n’ai pas le temps de déchiffrer le Da Vinci Code.

Je parcours le prospectus, organisé en trois points (ah, les trois points, encore eux, le seul bagage rhétorique qui reste aux communicationnels) : d’abord la déclaration « 612 789 personnes choisissent déjà notre projet de société. Nous sommes responsables ». Je me dis : c’est pas beaucoup, bref, mais responsables de quoi ? De tout : de la délinquance à la Chine en passant par le stress et les déchets, « c’est intenable ». En effet, M(M) Hulot, votre voisine de cabanon n’aurait pas dit mieux, c’est intenable. Deuxièmement, « les causes » : « La cause fondamentale des problèmes est la coupure entre l’humain et les autres formes de vie ». Certes, mais ce sont les élections au parlement européen lequel, comme tous les parlements, est sans pouvoir réel sauf celui de mettre temporairement des bâtons dans les roues de l’exécutif, ce n’est pas une élection papale ou l’écriture des Dix Commandements. « Revoir nos modes de pensée », comme philosophe j’approuve, mais à propos des sinécures européennes … Faut pas pousser, dirait ma concierge. Troisième point : « Les solutions ». Là une suite de verbes : « Ralentir, recycler, réfléchir, régionaliser, respecter » ; treize verbes, j’ai compté. Je m’y perds.

Mais une flèche me dit de tourner la feuille. Et là, au recto, une masse de statistiques, de formules, une mappemonde illisible, des citations, bref un montage qui déclenche ce réflexe naturel : si c’est ça le changement des modes de pensée, la manière dont ils argumentent prouve qu’ils en sont très loin. Ils doivent commencer par se recycler eux-mêmes. J’aimais bien la vache et son veau car elle disait clairement et distinctement (notions cartésiennes, le clair et distinct) ce qu’évoquent immédiatement l’écologie et Nicolas Hulot, l’amour des bêtes et de la nature. Cessna, ma Jack Russell, approuve. Mais un canin ça ne vote pas, hélas pour MM Hulot et son suivi de 612 789 personnes.

Je vais ranger le prospectus quand je lis la dernière ligne : « Les solutions détaillées sont sur : www.alliance-ecologiste-independante.fr ». Ah ! Je clique et ça donne ceci (en anglais) : « To view this page, you must log in to area “Restricted” on www.alliance-ecologiste-independante.fr:80. ». Et on me demande mon mot de passe. Accès interdit.

Je vous le disais, ce sont les Vacances de M. Hulot.

Je poursuis, comme Thésée dans son labyrinthe, et de la bobine de fil, d’Ariane, je tire un autre prospectus, qui se distingue du lot en étant imprimé horizontalement. Fatalement ça se remarque. La liste Bleu Marine. Je souris en lisant, en bas à droite, « ceci n’est pas un bulletin de vote », qui présume de l’enthousiasme de ses supporters qui se précipitent la prospectus de propagande à la main pour le jeter dans l’urne, incontinent.

Dans une liasse format A4, comment sortir du lot, au coup d’œil ? En rusant visuellement (souvenez-vous, au lycée, comment on pouvait enjoliver une copie de dissert’ avec des surlignages fluo, pour attirer le regard du prof’ ?) ? Pas mal. Une autre différence : la photo ne fait pas dans le détail : ni vache ni veau mais Marine le Pen, que tout le monde reconnaît (qui connaît le visage de Pervenche Berès ou de la vache, ou de Martin Schultz ?), et celle de la tête de liste. La réclame FN va droit au cœur du sujet : votez Marine (photo) c’est « Non à Bruxelles, oui à la France ». On ne fait pas dans les arguties, et on assène le message, à droite, sous une lettre perso de la cheffe, « s’abstenir c’est voter UMPS ». La technique rhétorique est reprise sur le verso, derechef photo de la cheffe et rebelote de slogan « L’union européenne détruit, la nation protège ». Pas une seule référence à l’idéologie FN, pas un traître mot. Aucune déclaration de principe sur ce sujet. La liste pourrait être celle de Madame tout le monde qui en a ras le bol qu’on verse des milliards de « nos impôts » aux Ukrainiens et aux Polonais, qui sait que le café au comptoir coûtait cinq francs et maintenant cinq euros, et la baguette de pain, n’en parlons pas !

L’intérêt de la propagande FN est qu’elle se retire derrière « la Nation », sans en dire vraiment plus sauf en donnant une liste concise de ce que « la Nation » peut faire sans que « Bruxelles » existe. En rhétorique politique il fait toujours désigner une cible simple, et lui donner un nom évocateur, « Bruxelles ». Et nommer et désigner, simplement, la solution, évocatrice « la Nation ». Le tour de passe-passe rhétorique est ici que le FN se retire sous « la Nation ». Et je replie le prospectus … je le replie, car celui-là, étant horizontal, peut se plier en deux et former ainsi une affichette petit format ou un vadémécum de poche. Malin.

Comment voter ? Pas sur la base de ces prospectus. A quoi servent-ils ? Probablement à rien. Sauf à écrire une chronique. Et à subventionner des cabinets de communication. Le principe même de la propagande électorale est à repenser (écolo), pour choisir (PS), sans mensonge (FN). Bref ils sont tous d’accord tout en disant le contraire. Définition de la folie.

Il est peut-être temps d’abolir le suffrage universel car, nous dit-on, en Suisse dont le peuple vote par référendum, ça vote trop universellement et ça donne de drôles de résultats sur lesquels Bruxelles, qui n’y peut mais, se lamente chaque jour … tout en sollicitant nos votes à nous, de temps à autre.

J’ai donc voté pour la vache.


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