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Eloge des bidonvilles

lundi 21 mars 2011, par Emmanuel Lemieux

Deux chercheuses estiment le patrimoine caché des bidonvilles.

Bidonville à Rabat (Maroc). La barre symbolique du milliard d’êtres humains vivant en bidonville, soit un tiers des hommes urbains de la planète, a été franchie au début des années 2000. D’ici à 2030, selon une étude des Nations Unies (Rapport sur la démographie des pays en voie de développement, automne 2002), 8 milliards d’êtres humains s’agglutineront dans les mégalopoles – et une part non négligeable d’entre eux dans de méga-bidonvilles.

Les pays du Sud ont mis en tête des politiques publiques de lutte contre la pauvreté, la destruction des bidonvilles. C’est également l’un des buts sociaux des Nations Unies dans ses "Objectifs du millénaire pour le développement", visée officielle entérinée en 2000 : cent millions de bidonvilliens devront ainsi voir à moyen terme leurs conditions de vie sensiblement améliorées. Le Maroc, où l’on estime à 1,3 million le nombre de bidonvilliens, notamment fixés à Casablanca, lançait en 2004 son plan "Ville sans bidonville". Or, la doctorante en géographie, Sarah Bartoli, qui a étudié les effets des politiques publiques marocaines à l’œuvre, s’avoue circonspecte.

D’ailleurs faire sortir cette population de sa condition bidonvillienne peut s’avérer contre-productif pour ce qui concerne la disparition automatique de la pauvreté : telle est la thèse défendue par Sarah Bartoli.
Dans son article publié par la revue L’Economie politique (N°49/janvier 2011), la doctorante de l’université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense argumente sur le fait que le lien de causalité entre la destruction des bidonvilles et l’éradication de la misère n’a rien d’une évidence. "Au Maroc, rien n’indique que la pauvreté soit particulièrement urbaine, et encore moins concentrée dans les bidonvilles. Comme la tenue régulière d’enquêtes de niveau de vie des ménages le prouve, la réduction de la pauvreté et des inégalités au Maroc comme en Afrique du Nord est une réalité", explique Sarah Bartoli, et rappelle : "Le cas marocain dénote une polarisation rurale de la pauvreté : le contraste est important entre zones urbaines (4,8% de pauvres, 12,7% de vulnérables) et zones rurales (14,5% de pauvres, 23,6% de vulnérables)." La politique de "bulldérisation" sans discernement, et selon une méthodologie toute technocratique, peut ouvrir les portes d’un paradis infernal."

Une créativité et une richesse de liens sociaux

C’est que les bidonvilles regorgent d’un véritable patrimoine caché, celui de liens sociaux très serrés qu’il est criminel de détruire. C’est du moins la thèse développée par la sociologue marocaine Sabah Abouessalam dans l’essai à succès La Voie d’Edgar Morin, et dont elle a rédigé deux chapitres ("Inégalités et pauvreté" et "Ville et habitat"). Elle marque l’ambivalence de ces lieux : "Ces bidonvilles qui naissent et croissent sans planification urbaine sont souvent le produit d’occupations ou d’invasions illégales de terrains encore disponibles. Ils sont souvent les lieux par excellence de la marginalité, de l’insalubrité, des violences urbaines, de la criminalité, des problèmes de santé et des trafics de drogues. Pourtant dans certaines sociétés du Sud, des systèmes de solidarités retrouvées se font jour au sein de ces espaces où ils parviennent à atténuer la misère."

Sabah Abouessalam qui, elle, a étudié sur le terrain et tout le long de la dernière décennie, la création de la ville nouvelle de Tamesna, constate cette vie interne aux bidonvilles marocains. Elle nomme d’ailleurs les habitants des bidonvilles, les "bidonvillois". Verbiage politiquement correct ? "Les habitants n’aspirent pas à changer leur vie de bidonvillois. Interrogés lors de programmes de relogement social, ils manifestent un refus d’intégrer les nouveaux logements sociaux", insiste-t-elle. "Quitter le bidonville, lieu de convivialité et d’entraide pour intégrer un appartement dans les immeubles de l’anonymat est souvent difficile pour des personnes qui sont pour la plupart d’origine rurale. Attachées à une vie de convivialité et de services rendus, elles aspirent certes à une nouvelle condition, mais non à de nouveaux lieux." Ainsi les "bidonvillois" ont préservé des solidarités intergénérationnelles, familliales et de voisinage, mais aussi des micro-commerces et des micro-entreprises, invisibles de l’extérieur.


Repères :

www.leconomiepolitique.fr

Sur notre site :
Edgar Morin donne de la Voie


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