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En Napoléonvision

mercredi 18 janvier 2012, par Alexandre Mathis

Quand un cinéphile revoit la légende de Napoléon façonnée par les livres, les tableaux et les films

« On voit au loin, dans la vapeur et dans le soleil, sur le fond gris et roux des arbres des Champs-Élysées, à travers de grandes statues blanches qui ressemblent à des fantômes, se mouvoir lentement une espèce de montagne d’or. On n’en distingue encore rien qu’une sorte de scintillement lumineux qui fait étinceler sur toute la surface du char tantôt des étoiles, tantôt des éclairs. (…) Rien de plus surprenant et de plus superbe que l’attelage de seize chevaux qui traînent le char. Ce sont d’effrayantes bêtes, empanachées de plumes blanches jusqu’aux reins, et couvertes de la tête aux pieds d’un splendide caparaçon de drap d’or, lequel ne laisse voir que leurs yeux, ce qui leur donne je ne sais quel air terrible de chevaux-fantômes. »
J’ai complété ma lecture du Napoléon de Michel Marmin par celle des « Funérailles de Napoléon  », 33 pages de Victor Hugo intitulées « Notes prises sur place, 15 décembre 1840  » dans « Choses vues » publiées par les éditions Hetzel… pour dire l’impression laissée par l’opus de Marmin.

On ne va pas manquer de dire : un livre de plus sur Napoléon !
Si l’on dit Napoléon, tout le monde connaît ! C’est comme Victor Hugo. Jeanne d’Arc ! Dans le monde entier.Ce sont les Français les plus connus au monde paraît-il. On connaît le nom ! comme dit Godard à propos du sien, ça s’arrête souvent là !
Ce dernier Napoléon est arrivé à point nommé, un mois avant où l’Institut d’Égypte fondé en août 1798 par Bonaparte, dans le but de faire progresser la recherche scientifique, présidée par Monge à sa création, est parti en fumée dans l’affrontement entre manifestants et forces de l’ordre, le 17 décembre 2011. En fumée avec des milliers de documents, parmi lesquels des volumes d’une édition originale de la monumentale Description de l’Égypte, somme des connaissances sur ce pays faite par les savants de l’expédition de Bonaparte, qui auraient été détruits selon la presse égyptienne.

Ouvrage grand public, servi par une iconographie de premier plan, certes pas toujours dans les dimensions que l’on aurait souhaité pour toutes, l’objet, sans hagiographie, pourrait se situer dans la lignée ‒ idéale ‒ du manuel scolaire, rafraîchi, en plus fouillé. Pour simplifier, il s’adresse à tous. Et même aux enfants. Approche claire, personnelle, nourrie de références pointues, de détails peu courants. Ensemble orchestré autour d’illustrations du texte par des reproductions de peintures systématiquement en face chaque page de texte. Batailles. Traités. Caricatures (savoureuses de Cruikshank, récurrent, euthanasie au laudanum, James Gillray, des rois en pains d’épices, le Plumb-pudding en danger). Gravures. Michel Marmin relève les anachronismes entre création de l’œuvre et événement, les écarts, va chercher les carences, apporte des précisions chronologiques, rapporte les petites phrases, confronte et rétablit vérités et légendes, sous forme parfois ludique, toujours suave.

«  Soldats, vous êtes nus, mal nourris ; le gouvernement vous doit beaucoup… »

Personnage romanesque, balzacien, dont on retrouve la présence chez le romancier, sous des formes diverses, Bonaparte façonne l’histoire. Il la fait et il la met en scène. Napoléon veut donner au monde l’image d’un souverain répandant sur l’univers les bienfaits des Lumières et du Code civil, illustré par un tableau exécuté dans l’atelier de Girodet (Napoléon en costume impérial).
Récit suivant un itinéraire plus ou moins connu de chacun, de la bataille de boules de neige immortalisée par Abel Gance dans son Napoléon muet, siège de Toulon occupé par les Anglais, canonnade du 13 Vendémiaire avec mitraillage des insurgés royalistes devant le parvis de l’église St-Roch à Paris, sous le Directoire dirigeant la France (départ 11 mars 1796 de Paris, arrivée à Nice le lendemain). 28 mars : Bonaparte caresse dans le sens de la crinière les troupes de vieux brisquards réticents : «  Soldats, vous êtes nus, mal nourris ; le gouvernement vous doit beaucoup… ». Une armée de 30.000 hommes mal équipés quitte Nice, le 2 avril, pour l’Italie. Conquête du Piémont. Avril 1796, le général Bonaparte avec 30.000 hommes affronte 70.000 Autrichiens et Sardes. Victoire de Castiglione le 5 août sur les Autrichiens qui divisent leurs forces. Berthier est chef d’État-Major de la Grande-Armée. Pont d’Arcole, le 17 novembre. L’engagement personnel du petit caporal crée la légende. La campagne d’Italie sera le morceau de bravoure du film de Gance sur trois écrans. Traité de Campo-Formio, le 17 octobre 1797. Banqueroute de la France. Conquête de l’Égypte, en vue d’affaiblir l’Angleterre en Méditerranée. Parmi les militaires débarqués à Alexandrie le 1er juillet 1798, figurent des scientifiques, autour de Monge, Geoffroy-Saint-Hilaire, artistes, peintre, graveur… 30 décembre 1798, découverte des vestiges d’un canal reliant, sous les Pharaons, le Nil à la mer Rouge. Parution, en 1809 de « Description de l’Égypte ‒ ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’armée française  », 10 volumes, 974 planches. Découverte de la stèle de Rosette permettant à Champollion d’accéder au secret des hiéroglyphes jusqu’alors mystérieux, par le truchement de langues intermédiaires dont le grec. Prise de Jaffa, le 7 Mars 1799, et massacre de la garnison turque (3500 hommes), une tache noire de l’épopée napoléonienne. La visite aux soldats français atteints de la peste sera immortalisée cinq ans après par Gros. 25 juillet 1799, 10.000 hommes et 1000 cavaliers sous le commandement de Murat sont envoyés à la rencontre d’une armée turque appuyée par une escadre anglaise, débarquée dans la baie d’Aboukir. 7000 morts turques, 220 français tués, ou noyés dans la baie. Coup d’État du 18 Brumaire avec Talleyrand, Fouché, Murat, Lucien Bonaparte… Conseil d’État, le 22 décembre 1799. Napoléon, Premier Consul. Code Civil, le 21 mars 1804 (Code Napoléon en 1807). Bataille d’Iéna suivie de la bataille d’Auerstaedt où l’armée prusse est mise en charpie par le maréchal Davout, le 14 octobre 1806. Ils ont leur boulevard, et leur avenue, à Paris.

Des toiles faisant corps avec le texte

Les toiles ne sont pas toutes à la gloire de l’Empereur. Œuvres de Louis Lafitte (calendrier républicain, 1er Vendémiaire, an I, institué le 22 septembre 1792), Antoine-Jean Gros (Bonaparte au pont d’Arcole, exécuté sur les instructions du modèle ; Bonaparte haranguant l’armée avant la bataille des Pyramides ; Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, 1804, année où Bonaparte est proclamé Empereur ; La charge de Murat à la bataille d’Aboukir ; Napoléon sur le champ de bataille d’Eylau), Félix Philippoteaux (Bataille de Rivoli, Bonaparte rayonnant sur tout le champ de bataille), Detaille (Bonaparte à l’Institut), Girodet (Ossian accueillant les héros morts pour la patrie, Desaix, Kléber, Marceau, Hoche, Championnet, 1802), Léon Cogniet (Bonaparte supervisant les fouilles archéologiques, avec porteuse d’eau indigène), Jean-Pierre Franque, François Bouchot (Conseil des Cinq-Cents ou coup d’État du Dix-Huit Brumaire), Jean Broc (Mort de Desaix), François Gérard (signature du Concordat ; Bataille d’Austerlitz), Nicolas André Monsiau (Bonaparte proclamé président de la République italienne), Jacques-Louis David (glorifiant… Bonaparte franchissant le Grand Saint-Bernard, sur les traces d’Hannibal, en réalité le Premier Consul aurait franchi le col à dos de mûle ; Serment de l’armée fait à l’Empereur après la distribution des aigles au Champs de Mars le 5 décembre 1804 ; Sacre de Napoléon à Notre-Dame le 2 décembre 1804), J. Paul Laurens (Exécution du duc d’Enghien dans les fossés de Vincennes), Ingres (Empereur en majesté), Tardieu Cochin (Campagne de Pologne), Francisco de Goya (Insurrection de Dos de Mayo et charge des Mamelouks), la campagne de Russie en 1812 avec la bataille de la Moskowa ou de Borodino, selon que l’on regarde du côté français ou du côté russe, peinte par Louis-François Lejeune, général de brigade et chef d’état-major de Davout à la Moskowa (par ailleurs peintre d’une autre Bataille des Pyramides), Eugène Battaille (Ney à la Moskova), Auguste Raffet (Ney dans un champ de neige, galvanisant ses troupes lors de l’attaque des Cosaques), Géricault, Meissonier (Campagne de France), Ferdinand Gueldry (crépusculaire Veille de Montmirail, 10 février 1814), Jean-Charles Langlois (bataille de Montereau)…

Le théâtre tint une place importante dans la vie de Napoléon,

Secrets d’alcôve… Les femmes sont au générique de l’aventure. Infidélités de Joséphine de Beauharnais trompant Bonaparte, dès la première heure, lorsque le « petit caporal » sur les champs de bataille, entre les canonnades, respire l’odeur de la poudre, peinte par Pierre Paul Prud’hon (1805), sens aigu du détail, l’Empereur confiera qu’il n’a pas changé de chemise depuis six jours, Pauline Fourès au Caire, Marie Walewska (peinte par Gérard), Marie-Louise d’Autriche (peinte par Gérard)… Juliette Récamier, joli portrait d’une « allumeuse » en déshabillé par Gérard en 1802, Mademoiselle George, tragédienne à la Comédie-Française, maîtresse de Bonaparte à seize ans, un de ses premiers amants, une jeune fille, Betsy Balcombe à Sainte-Hélène…

Le théâtre tint une place importante dans la vie de Napoléon, lorsqu’il était à Paris. L’acteur Talma fut un de ses proches.
Parmi les lectures favorites de Bonaparte, les poèmes d’Ossian.
Les références littéraires abondent. Voltaire, Corneille, Mme de Staël, Hegel, Goethe, Sophie ou Comtesse de Ségur (fille de Fédor Rostopchine, l’homme qui organisa l’incendie de Moscou à l’arrivée de l’Empereur), Tolstoï (bataille de la Moskowa), Edgar Poe, Kleist, Lord Byron, Chateaubriand, Dumas (Le Comte de Monte-Cristo), Victor Hugo (maréchal Ney dans Les Misérables), Walter Scott, Mérimée (L’enlèvement de la Redoute ‒ à partir de la bataille de la Moskowa). Pour les témoins, Stendhal, Benjamin Constant…

Un film de cinéma dès 1903

Fin crépusculaire, à l’image nocturne de ces champs de batailles abandonnés des vivants, héritée de la littérature, et du cinéma parfois il y a longtemps. Images d’autres siècles.
Un véritable oratorio, straubien. Ce qui s’accommode mal avec le faste de l’Empereur. Fin christique… N’exagérons pas, bien que certains aient fait un parallèle, imageries d’autres siècles auxquelles a succédé, après l’opprobe pour embarquer à l’île d’Elbe sous la vindicte populaire, la lumière revenue…

Lumière sur laquelle commence le texte d’Hugo traversant Paris pour aller aux funérailles, ce 15 décembre 1940.
« J’ai entendu battre le rappel dans les rues depuis six heures et demie du matin. Je sors à onze heures. Les rues sont désertes, les boutiques fermées ; à peine voit-on passer une vieille femme ça et là. On sent que Paris tout entier s’est versé d’un seul côté de la ville comme un liquide dans un vase qui penche. ‒ Il fait très froid ; un beau soleil, de légères brumes au ciel. ‒ Les ruisseaux sont gelés. ‒ Comme j’arrive au pont Louis-Philippe, une nuée s’abaisse et quelques flocons de neige poussés par la bise viennent me fouetter le visage.  »

L’Europe sort du médiéval, en déplaise aux peuples, concernés.

Les images défilent dans le livre de Michel Marmin, qui se lit comme on regarde un film. Ou un bouquin de la collection Delagrave.


Repères :

Napoléon au-delà de la légende par Michel Marmin. Chronique Éditions. 160 pages. Préface de Jean Tulard. Index. Relié. 27 euros. (Parution : 10 novembre 2011).


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