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Enfin un « vrai débat »

vendredi 27 avril 2012, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Enfin un « vrai débat », dans Des Paroles et des Actes d’hier soir ! Pas un débat à la française où l’un interrompt l’autre, à qui il lance des sarcasmes, et puis cite l’autre en tordant le sens des mots, bref le show stand up comedian à deux qui s’appelle en France un « débat » ; mais un vrai débat. Hier, durant cette interminable soirée financée par notre livret A, j’ai enfin assisté, tout en dégustant un excellent mourvèdre, à un « vrai débat » où les deux adversaires ne s’interrompaient pas, ne se lançaient pas des piques et restaient courtois, à distance civilisée. Et pour cause, me dira-t-on, Messieurs Hollande et Sarkozy ont parlé tour à tour, en passant par le maître de jeu et ses acolytes, et en répondant aux questions. Eh oui, le tour à tour, en passant par celui qui règle les passes, et en répondant aux questions, est la règle d’or d’un vrai débat.

D’un débat à l’anglo-saxonne : si vous allez consulter The Debater’s Guide, un petit guide de cent pages (que je m’apprête à publier en français, en prévision de l’éclatement de l’Union européenne et d’un partenariat privilégié avec le monde anglo-saxon), un manuel qui date de cinquante ans et connaît de multiples rééditions, vous y verrez qu’un débatteur avance pas à pas, argument par argument, sans qu’on l’interrompe, souvent en passant par le maître de jeu et sans s’adresser directement à la partie adverse ; et puis le débatteur opposé répond, point par point. Pendant ce temps là un jury (car je vous décris des exercices d’école) met un score, comme au patinage artistique, figure imposée par figure imposée – par exemple : la preuve apportée pour soutenir telle affirmation est-elle efficace ou non ? De ces exercices scolaires sort le débat adulte, parlementaire à l’anglaise ou politique à l’américaine, qui n’est jamais la sorte de foire d’empoigne à la française.

Si j’avais à suggérer une illustration littéraire, et enfantine, du débat de par chez nous, je le trouverais dans Le Livre de la Jungle, quand Rudyard Kipling décrit le peuple des singes Bandar-Log qui jacassent en débattant et répètent, cacophones, des choses qu’ils oublient aussitôt.

Nous n’en sommes pas là, mais presque : il suffit en effet de mettre côte à côte les déclarations des deux candidats à cette néfaste et pompeuse « magistrature », la Présidence, et ce qu’ils ressassent depuis des mois pour voir qu’on nous prend pour des singes incapables de mémoire, passe encore d’entendement. Rien de neuf. Sommes-nous amnésiques ou stupides ? Mais, ce fut un débat car nous pûmes, en dépit des journalistes, écouter dans le calme les réponses, même répétitives, des deux prétendants. Bref, un véritable débat, dans la forme.

Quid de celui annoncé du 2 mai ? Vous savez déjà comment ce faux débat, que Monsieur Hollande s’ingénie (encore hier soir) à déclarer une « tradition » et une « règle » (voyez ce que j’en dit sur http://leplus.nouvelobs.com), et que Monsieur Sarkozy réclame multiplié à corps et à cris, se déroulera : ce sera un show d’invectives contrôlées et d’index brandis où nous n’apprendrons rien de nouveau car tout a été dit ; et si quelque chose de surprenant est dit personne ne lui donnera de crédit, car on dira que c’est un lapin sorti d’un chapeau pour « s’asseoir sur la chaise vide de la présidence » comme le dit François Hollande, là jetant bas le masque d’une ambition qui, sous des dehors patelins, est aussi viscérale que celle de Nicolas Sarkozy.

A quoi servira le faux débat, in the French way, du 2 mai ? A rameuter les deux troupes des Bandar-Log qui, lisez blogs et posts ce matin, restent sur leurs positions quant à leur intention de vote. Les partisans de M. Hollande le trouvent digne, ses adversaires soporifique. Les partisans de M. Sarkozy le trouvent pugnace, ses adversaires agité. Les fameuses lignes n’ont pas bougé, ni sur le fond, ni sur la forme. Mme Le Pen doit ouvrir des bouteilles de champagne Fürst von Metternich en prévoyant les tractations circonscription par circonscription qui auront lieu pour les triangulaires des législatives. Rien d’autre ne sortira du faux débat du 2 mai. Rien sauf des bavardages de Bandar-Log.

Je me pose donc, en rhétoricien, cette question : est-ce que la décision de vouloir absolument ce faux débat du 2 mai ne serait pas, de la part de François Hollande et de son équipe, une décision absurde ? [1]

De la part du Team Sarkozy, on comprend que réclamer plusieurs débats est nécessaire : pour chaque débat, à thème, le président-candidat pourrait cibler un électorat spécifique à amener à lui : sur le thème économique et social il pourrait cibler l’électorat modéré plus préoccupé de chômage, de coût de la vie, d’imposition ; sur celui de la sécurité, l‘électorat droitier, plus remonté sur l’immigration et la criminalité ; sur l’international (comme il dit), des cibles multiples, tout en enfonçant le clou que, lui, a de l’expérience en la matière. Chaque groupe visé y trouverait son compte. Or c’est ce genre de ciblage différencié qui peut, rhétoriquement, persuader des segments de l’électorat qui, autrement, ne sont pas d’accord entre eux. La décision de demander trois débats (sur des thèmes qui ont d’ailleurs été mis en séquence dans Des Paroles et des Actes…et voilà pourquoi Nicolas Sarkozy jubilait) n’était pas une décision absurde : elle répondait à un objectif stratégique et était cadrée par son timing.

Le Team Hollande a pris une décision absurde, signalée d’une part par son empressement irréfléchi à dire « non », sur l’instant, et d’autre part par l’irrépressible tendance de François Hollande à ironiser par la suite (« pourquoi pas 4, 5, 6, 7 ? ») mais de nouveau sans réfléchir à l’objectif de sa réplique impromptue. Quel est d’abord l’objectif de ne pas accepter l’idée de multiples débats, de laisser planer un doute, et ensuite de refuser ou de proposer en retour deux débats par exemple ? Quel est ensuite l’objectif de dire que « un c’est la tradition » (quand on sait que c’est sujet à caution) ? Et si c’est cela qui compte, la tradition, quelle est la nature de cette tradition (un simple rituel, un « duel » comme le dit plus tard François Hollande, citant au demeurant, si je ne me trompe, Le Figaro) ? Et quelle est l’efficacité de cette tradition au vu du but recherché, c’est-à-dire du public visé ? Rien de tout cela n’a été pesé. Aucun calcul politique.

On est là face à une décision absurde comme souvent les équipes en prennent, à savoir que prendre une décision (« non » !) auto-légitime l’action : le simple fait d’avoir dit « non » sans peser l’objectif à atteindre légitime l’action (il y aura « un » débat).

Pourquoi ? Parce que l’homme politique toujours privilégie, par instinct, l’action. Ne pas agir c’est faire preuve de faiblesse. Donc on agit d’abord (« non ! »), et on réfléchit souvent ensuite à comment réorienter la décision, laquelle est preuve de sa capacité d’action, en fonction du but concret à atteindre. La plaisanterie, très stand up comedian, de François Hollande sur la chaise vide à prendre, est révélatrice : je vois une chaise vide, hop ! je m’assieds. C’est qu’il a dit. Mais avant de s’y asseoir il faudrait se demander si la chaise n’est pas percée. Et pourquoi ne pas rester debout. Plaisanterie très révélatrice du privilège de l’action sur l’objectif.

En outre (deuxième élément d’une décision absurde) l’homme politique regimbe à admettre que toute situation n’a pas nécessairement une solution évidente : la vie politique marche de situation en résolution de situation ; ou même de simulation de situation à résolution de cette situation fantasmée (les armes de destruction massive, par exemple). Donc le Team Hollande, sans réfléchir mais en réagissant politiquement, a voulu, tout de suite, donner une solution au problème posé par la demande de l’homme assis sur la chaise à prendre. Vouloir, en sus du désir d’agir, donner une solution évidente est souvent contre-productif car on finit par agir contre son propre intérêt.

Et là, ce qui n’est pas surprenant pour un énarque et un gestionnaire de parti politique, intervient la troisième cause de décision absurde : François Hollande insiste sur le processus (« tradition, règle ») comme si suivre un processus établi garantissait la qualité du produit (à savoir amener à lui l’électorat qu’il doit séduire par la tenue du débat). En manager politique, formé au management, il pense processus au lieu de penser produit.

Une décision absurde a-t-elle un prix ? Oui et ça a un nom : un accident. Mieux : une catastrophe. En général c’est un accident qu’on aurait pu éviter, comme celle causée par deux pilotes si préoccupés du blocage possible du train d’atterrissage et de la procédure d’évacuation d’urgence, qu’ils oublient que le carburant baisse, et l’avion s’écrase… avant un atterrissage d’urgence au processus parfaitement préparé. Nous verrons si cette décision absurde, après le faux débat du 2 mai, coûtera le siège de commandant de bord de l’A380-France au pilote Hollande.


[1Voir Christian Morel, Les décisions absurdes (2002).


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