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Ensorsarcellisez vous !

jeudi 8 avril 2010, par Emmanuel Lemieux

Durant l’hiver 1963, l’écrivain Goncourt Marc Bernard accepte l’idée de son éditeur : vivre dans la ville nouvelle de Sarcelles. Cinquante ans plus tard, le plaisant recueil d’articles est devenu un petit bijou ethnographique sur la vie moderne et ses dérives au XXe siècle.

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Bio-express. Marc Bernard (1900-1983 à Nîmes). Romancier prix Interralié 1934 et prix Goncourt 1942. Anime en 1932, "le Groupe des écrivains prolétariens". Réédition : Sarcellopolis, (Finitude,2010).

A l’époque, en 1963, on ne dit pas encore "sarcellite", pour évoquer l’entassement urbain, la société folle du béton et de la consommation. L’honorable romancier Marcel Bernard, incurable Nîmois, Interallié 1934 et Goncourt 1942, président en 1932 du stalinien "groupe des écrivains prolétaires", se voit proposer par son éditeur un livre sur la vie de Sarcelles alias "la Cité du futur", à 15 kilomètres au nord de Paris. L’écrivain accepte à la condition de pouvoir vivre sur-place, l’éditeur lui dégotte un appartement et assure le déménagement. Autant dire se rendre dans le grand nulle part avec une tribu de bororos urbains en expérimentation. Ce que fait hardiment Marcel Bernard, avec son épouse et ses canaris, occupant un appartement spacieux d’un bloc de Sarcelles-Lochères.

L’écrivain hume l’air des temps nouveaux de cette autarcie de 36 000 habitants (52 000 en 1969), plantée au milieu des champs de blés qui ont bien du mal à résister à la pression foncière. Le train de banlieue s’arrête en rase campagne en attendant la gare. Marc Bernard scrute les silhouettes, les bruits particuliers, la signalisation bizarroïde et le vent remodelé par les angles droits, le rythme social des traites, l’essor d’une culture populaire, les jeunes travailleurs ou encore les gardiennes d’immeubles qui désormais remplacent les concierges, mais aussi la communauté juive, les pieds-noirs, mais encore les apathiques et les médecins, sans oublier l’indécrottable sociologue.

Il prend franchement goût à cette nouvelle forme d’existence. "Ce qui m’étonne depuis que je suis ici, c’est qu’un type comme moi, qui a horreur de tout ce qui de près ou de loin sent le tas de quelque manière qu’on l’appelle, soit à l’aise à Sarcelles ; jamais d’ennui, jamais l’impression d’être pris au piège" avoue t-il.

Quarante-sept ans plus tard, le recueil d’articles sur le vif s’est bonifié en bijou ethnographique. "A Sarcelles, nous vivons en porte-à-faux, à la pointe de l’avenir et dans le passé le plus lointain, ce qui ne manquera pas, j’en suis sûr, de créer une race nouvelle mi-Cro-Magnon mi-cosmonaute", analyse l’écrivain. L’image de l’homme de l’an 2000, moitié cro-Magnon moitié cosmonaute est repris par Jean Duché dans des placards pour faire mousser la parution du livre. Marcel Bernard, lui, ne succombe pas à la tentation de la condescendance, mais s’interroge sur cette ville-Lego, nouveauté encore à peine effleurée par le souffle humain. Si les certitudes du progrès, elles, ont mal vieilli comme le béton, reste la nostalgie d’un lieu commençant du vivre ensemble où tout semblait possible.


Repères :

Par luc nemethle 15 mai 2014 : attention, tout de même, au contresens

Si j’ai cru bon de rectifier ci-dessus, là où il est question de... staliniens, c’est d’abord par égard envers la vérité mais aussi parce que cette allusion risquerait d’aboutir à un contresens, concernant "Sarcellopolis".

1) si je m’en tiens à ce que m’avait dit Marc de son parcours politique -mais nous en parlions très peu- un facteur important de sa rupture avec le PC fut février 1934. Il reçut même, après un article, une lettre de félicitations dont l’auteur n’était autre qu’un certain... Trotski (qu’il ne connaissait pas personnellement). La lettre n’a pas survécu à la guerre, et je n’ai pas cherché à repérer l’article puisque Marc en a repris le contenu dans son livre, paru la même année chez Grasset : "Les journées ouvrières des 9 et 12 février". Ce livre a le mérite d’en dire un peu plus sur l’émouvante image des deux cortèges qui tournent en sens inverse, place de la Nation, mais qui finissent par se fondre : cette jonction se fit bien entendu CONTRE, les partis et les syndicats. Par ailleurs, verbalement, Marc m’a précisé avoir été alors surtout très choqué de voir le PC reprendre les mêmes slogans que les associations patriotardes d’anciens combattants (d’où sans doute, les félicitations de Trotski...).
2) si je m’en tiens à ce que m’a dit une des personnes qui le connurent le mieux à travers les décennies : sa rupture avec le PC était devenue irréversible après les procès de Moscou, qui virent fusiller certains de ceux sur lesquels il en savait suffisamment pour savoir que l’accusation ne tenait pas debout.
3) je crois me rappeler que ce fut au milieu des années Cinquante qu’il publia, dans le Figaro littéraire (ce choix fut d’ailleurs diversement apprécié de certains proches, même si le Fig. Lit. n’était pas exactement le Figaro), un article dont le titre, explicite, devait être quelque chose du genre "Comment on devient communiste, et comment on cesse de l’être".

Tout cela n’est pas sans incidence ici sur la perspective -qu’il s’agisse de Marc ou même de... Sarcelles.
En effet à l’origine cette ville nouvelle n’était pas perçue comme un ghetto ethnique ou un remake de KarlMarxAllee mais au contraire, comme une anticipation archi-moderniste du cauchemar orwellien ! Accepter de s’y installer et d’y consacrer un livre était aussi pour Marc, même si ce ne fut pas là sa motivation principale et qu’il n’était en aucune façon devenu un de ceux qui faisaient dire à Sartre qu’un anticommuniste est un chien, une façon d’adresser un pied-de-nez au PC et de rappeler, qu’a priori : il ne s’interdisait rien.


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bailly olivier,  le 20 avril 2010 : Ensorsarcellisez vous !

A lire également sur ce sujet :
Le tour de Sarcelles en 90 jours


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    Par luc nemethle 30 avril 2010 : Ensorsarcellisez vous !

    merci, pour la référence de l’article. L’auteur n’a pas tort de noter que "Marc Bernard parlait d’amour" sans en éprouver de gêne. Il en parlait même assez bien et c’est cela sans doute qui valut un certain succès à son livre La mort de la bien-aimée, au thème un peu éprouvant puisqu’il relate la fin de son épouse Else, disparue avant lui. Un jour que nous reparlions d’elle, à propos des dernières années de sa vie, il avait eu cette belle phrase : ce que j’aimais bien, avec elle, c’est que chaque journée qui commençait était une journée nouvelle.

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Par luc nemethle 14 avril 2010 : Ensorsarcellisez vous !

Pauvre Marc (je l’appelais par son prénom car c’était un ami de ma famille, depuis le temps de la Résistance, en Charente) : le voilà ici transformé en président d’un groupe d’écrivains staliniens qui aurait été encore actif à la date de... 1963 ! Or non seulement le "Groupe des écrivains prolétariens" dont il avait fait partie au début des années 1930 n’existait plus, à cette date, mais à titre personnel il fut même l’un des premiers à "dé-staliniser", comme on disait alors, et ce, bien avant... 1963 !

Cordialement


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