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Fleurs de rhétorique, République de pierres

jeudi 26 août 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Quand la rocaille hautaine du Namaqualand se couvre de fleurs, en diaprées bleu, jaune et violet, surgies du printemps austral, je songe à Démosthène et à l’éloquence des pierres. Et à la politique.

On se souvient : le jeune Démosthène, pour s’aguerrir à la parole et vaincre son balbutiement, gravissait les calanques du Péloponnèse, arpentait les plages du Pirée, des cailloux dans la bouche. Les galets rugueux poncèrent son souffle, délièrent sa langue, lui apprenant à se risquer aux anacoluthes les plus acrobatiques ; les silex amers lui adoucirent les lèvres et lui insufflèrent l’art du respir jusqu’au jour où, pour la première fois élevant le bras et projetant sa voix en public, de ces pierres salivées s’épanouirent des fleurs de rhétorique.

Il faut avoir vu la magie naturelle d’un désert rouge et pierreux qui, en quelques heures, après les dernières pluies lustrales de l’hiver et quelques journées fécondes en soleil, s’ébroue d’un coup et se couvre de millions de fleurs minuscules, toutes aux noms les plus étranges, tapis orientaux gravissant les escarpements de schiste, dévalant les vallées où les citronniers commencent à poindre, s’amarrant aux falaises ocres et aux lagons blancs béants sur l’Atlantique, pour percevoir quelle époque de pierre nous vivons, et concevoir pourquoi Démosthène fut le dernier des orateurs au moment où la démocratie grecque se vendait au consumérisme militaire des Macédoniens, maîtres des échanges et maîtres des armées.

C’est sa première Philippique : « Si c’était un sujet nouveau dont nous devrions aujourd’hui débattre, Citoyens, j’aurais attendu que les seniors s’expriment en premier, et si j’avais alors trouvé ce qu’ils disent avisé, je me serais tu. En l’état, je suis contraint de vous dire ce que je pense. Mais, comme l’affaire en question a été mise et remise sur la place publique et que nous devons, aujourd’hui, trouver une solution, vous me pardonnerez de parler en premier. Eh oui ! Si, par le passé, ces « sages » vous avaient fait voter sur les vraies mesures à prendre, vous n’auriez pas à en délibérer aujourd’hui ». Ce dont parle Démosthène c’est de l’emprise macédonienne, les Américains du temps, disons, et de la destruction de la culture démocratique grecque. Démosthène, ou comment empêcher que la fine fleur de l’hellénisme ne retourne à la sécheresse de la pierre sous les guipures de la modernité macédonienne – ce vaste empire violent, théâtral et superstitieux qui ne pourra étendre sa puissance qu’après avoir piétiné les fleurs de la rhétorique et la science grecque du politique. La perversion macédonienne est telle que, lors d’une ambassade cruciale, Démosthène, l’Orateur absolu, bégaya devant Philippe : les pierres de jadis ont soudain vomi dans sa bouche, écrasant la parole. Pourquoi ? C’est une chose de tancer une assemblée libre et libre de décider de son destin, et de lui rappeler qu’il est inutile de se plaindre de ceux qui la dirigent, puisqu’elle les a élus à l’exécutif, et qu’il suffit de cesser de mal argumenter pour résoudre la question. C’est une autre chose que de parler à un tyran. Quoi que vous disiez la force brutale aura le dessus. Déjà, avant même de parler, une pierre de fronde vous arrache les lèvres.

En revenant du désert en fleurs j’écoutais Jean Védrines, le romancier, parler de ce qu’est la littérature. Il évoquait la langue littéraire de Pierre Bergounioux, avec ce léger balbutiement qui le prenait jadis à chaque fois que l’écrivain futur devançait l’étudiant militant, et que de la pierre des idées commençait à fleurir la joie des « j’ouïssances ». Jean parlait de Saint-Simon. De manière inattendue, il rapprocha le style, comme on disait jadis, de Bergounioux de celui du duc et pair ; il tentait, avec ce discret balbutiement qui charme l’idée, un arrêt plutôt devant un mot à quoi on doit le respect de l’attente, il tentait d’expliquer le partage qu’ont entre elles la langue de l’aristocrate féodal et celle de l’écrivain communiste. Il évoquait aussi « ces terribles décennies » que nous traversons depuis les années quatre-vingt, la Danse du Veau d’Or libéral, et comment, par sa haute langue, Bergounioux, et lui-même j’ajoute, se sont faits les mémorialistes du peuple.

Un peuple qui lisait Homère à l’école, un peuple qui commentait la Princesse de Clèves, un peuple instruit aux subtilités littéraires qui, comme le dit quelque part Bergounioux, sont une véritable science du politique, était un peuple éclairé. De même que Saint-Simon voulait garder à vif, pour sa caste, la langue et la politique, de même Védrines et Bergounioux cultivent un jardin de l’éloquence, la littérature, en espérant qu’un jour, du désert que par manque de réflexion, comme disait Démosthène, le peuple s’est inventé pour lui-même et dont il est seul responsable, éclosent à nouveau des fleurs politiques. Si le peuple accepte que ses enfants ne fassent plus d’exercices disciplinés en classe d’histoire et de géographie, qu’ils ne soient plus astreints à la critique précise et ardue des textes philosophiques, qu’ils n’apprennent plus les dures règles du raisonnement et de la langue, et s’il accepte comme argent comptant ce que le Monsieur Jourdain en charge de l’éducation ose justement attribuer au sport – le collectif, l’effort, la règle –, eh bien les « affreuses décennies » risquent de continuer. Longtemps. Le Veau d’Or est toujours debout.

J’écoutais, plus tard, sur TV5Monde, la chaîne la plus sotte du monde, Madame Royal se caler des cailloux dans la bouche : au sujet des militaires tombés dans l’exercice de leur profession au service de l’Empire, « je veux témoigner de toutes mes condoléances » ; sur le retrait d’Afghanistan : engager « un partenariat avec nos partenaires » ; sur la question des romanichels, « ce qui se passe est un boomerang » ; sur celles des « jeunes » : « dans ce cadre-là j’ai proposé l’encadrement ». Bouche pleine de cailloux. Avec du sport tous les après-midis, à l’ENA, l’ex-ministricule de l’éducation aurait certainement appris la règle du dire juste, et cultivé l’effort de la pensée.

République de pierres, parole désertique : 2012.


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