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François Fillon a t-il lu "La lucidité" de Saramago ?

mercredi 1er mars 2017, par Ziad Gebran

Au train où va la campagne présidentielle, l’abstention risque d’être massive. Même les artistes et les romanciers se saisissent du phénomène. Mais à partir de quel niveau d’abstention, la légitimité d’un scrutin n’est plus acquise ?

Politique 2017. « Je ne céderai pas » a réaffirmé le candidat François Fillon ce 1er mars lors d’une allocution qu’il voulait en béton armé. Certes, si le responsable politique lui refuse de s’abstenir, au train où est menée l’actuelle campagne présidentielle, il y a comme un bruit sourd qui monte qui monte, un bruit qui risque de devenir assourdissant au lendemain du 7 mai 2017. Une rengaine dont les paroles sont « J’irai pas voter », suivi d’un « Tous les mêmes », comme le relate le quotidien Le Monde (" Dur d’être macroniste en terre de gauche", 25 février 2017).

Si le vote blanc était reconnu, il serait majoritaire. Ou presque. D’ailleurs, il l’est en quelque sorte, depuis la loi du 21 février 2014. En revanche, l’abstention ne l’est pas. Et c’est lui, le premier parti de France. Selon un sondage BVA publié le 23 février pour Saleforce, Orange et la Presse régionale, seuls 74% des Français déclarent qu’ils voteront certainement au premier tour de l’élection présidentielle. Lors des précédentes consultations présidentielles, le taux d’abstention se tenait aux alentours de 15%, ce qui est moins important que ce que les enquêtes d’opinion mesurent actuellement. Si on compare ce chiffre avec les estimations de le(la) candidat(e) qui fait la course en tête au premier tour, on arrive à une quasi égalité.

Si le vote blanc était reconnu, il serait majoritaire.

Mais, à partir de quel niveau d’abstention, la légitimité d’un scrutin n’est plus acquise ? A quel moment reconnaît-on qu’il existe une partie, voire une majorité des citoyens, qui ne se sont pas reconnus dans l’offre politique ? C’est en tous cas la thèse portée par le livre politique, anonyme, L’élection présidentielle n’aura pas lieu (Editions La Découverte, novembre 2016). Il bat en brèche l’idée que « l’élection présidentielle est le moment le plus fort de notre vie politique » alors qu’il y a longtemps qu’elle ne fait plus rêver. Ce récit d’anticipation a l’ambition d’être la voix de ceux qui ne veulent pas jouer le jeu de la mascarade présidentielle et qui rêvent d’une tout autre histoire, le maire qui refuse d’apporter leur parrainage ou le citoyen qui refuse d’alimenter les sondages d’opinion… ou d’aller voter.

Comme dans La lucidité de José Saramago, la « peste blanche » envahit le pays...

Au théâtre, à Avignon en 2016, un auteur, Kévin Keiss, et une metteur en scène, Maëlle Poesy, ont mis en scène Ceux qui errent ne se trompent pas (Actes Sud, juin 2016), une pièce (photo) inspirée du roman La Lucidité (Points, octobre 2007) du prix Nobel portugais de littérature, José Saramago. L’histoire se déroule dans une ville, capitale d’un pays, un jour d’élection. Il pleut et 80 % des citoyens qui se sont déplacés… ont voté blanc. C’est la « peste blanche », qui envahit alors le pays, le plongeant dans un « état d’incertitude », jusqu’à ce que les éléments naturels se déchaînent à leur tour et mettent fin à cette mascarade de démocratie.

Si les écrivains commencent à faire de l’abstention et du vote blanc un objet de création, n’est-ce pas la preuve que c’est une tendance émergente ? Sans doute. Une telle tendance que ces concepts sont passés de la sphère artistique à la sphère intellectuelle, de la pure imagination de l’esprit à la rationalisation de l’existant. Antoine Buéno, ancienne plume de François Bayrou, a publié No Vote ! Manifeste pour l’abstention (Editions Autrement, février 2017). Pour ce repenti de la vie politique, à chaque fois que les citoyens ont signifié leur refus de participer à une élection, des initiatives de modernisation de la vie publique ont été menées. C’est la preuve de l’efficacité de ce levier. Il rappelle, par ailleurs, qu’« on s’est battus pour que le vote soit un droit, pas un devoir ». Par ailleurs, quand un texte est voté à l’Assemblée nationale, les députés peuvent choisir de « ne pas prendre part au vote ». Pourquoi pas nous ?

De son côté, Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut de sondage Ipsos, a conceptualisé la PRAF-attitude, le mouvement des Plus rien à foutre, dans son dernier livre Plus rien à faire, plus rien à foutre, la vraie crise de la démocratie (Editions Robert Laffont, février 2017). Ce sont des électeurs en colère ou indifférents, dégoutés par le système et qui se détachent de plus en plus de la politique.

Si les écrivains commencent à faire de l’abstention et du vote blanc un objet de création, n’est-ce pas la preuve que c’est une tendance émergente ?

Si dans le monde des idées, l’abstention commence à bien s’ancrer, qu’en est-il du terrain ? Antoine Buéno raconte qu’il a été contacté par « un collectif qui a créé des bureaux d’abstention. Ils sont déjà 30 000  ». Ils permettront d’organiser une élection parallèle pour comptabiliser ceux qui refusent de rentrer dans le rang. Depuis peu, des affiches apparaissent dans Paris, signée par Boycott 2017. Les militants réunis derrière cette plateforme promettent un autre type de campagne, « anticapitaliste, antifasciste et révolutionnaire », refusant de croire à l’homme (ou la femme) providentiel. Selon l’un d’eux, interrogé par Slate, « beaucoup de gens pensent que ces élections ne sont pas la solution ».

Mais quelle est donc la solution ? Le tirage au sort, comme le proposent certains acteurs de la Civic Tech, dont l’objectif est de réinventer notre démocratie… ou Benoît Hamon, en mettant en place son Conseil citoyen ? Le mandat impératif pour s’opposer au mandat représentatif ? Ou encore, le vote négatif pour pouvoir exprimer, non pas son adhésion à un projet, mais son rejet ? Certains imaginent déjà une abstention interactive, où les abstentionnistes expliqueraient pourquoi ils ne votent pas et ce qui les feraient revenir aux urnes.

Quoi qu’il en soit, il est important de trouver un moyen de ramener les citoyens dans les isoloirs. Aux législatives de 2012, 35 % des 18-24 ans s’étaient rendu aux urnes... contre 76% des sexagénaires. Aux municipales de 2014, dans une ville populaire comme Aubervilliers (Seine Saint-Denis), 12 000 habitants sur 76 000 ont participé à l’élection. Si le choix dans une élection est désormais réservé aux catégories les plus aisées et les plus âgées de la population, ne sommes-nous pas rentrés dans un système censitaire ?


Repères :

> Ziad Gebran est politologue, spécialiste en communication politique. Il est le co-auteur avec Joël Amar, de Le Président des couacs (Éd. Kawa, Paris, octobre 2016).
Il s’agit ici de son premier article.


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