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Germaine Tillion

vendredi 8 mai 2009, par Laurence Ubrich

Tillion Germaine

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« L’asservissement ne dégrade pas seulement l’être qui en est victime, mais celui qui en bénéficie. » [1]

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Portrait dessiné : Darius

Du massif des Aurès au camp de Ravensbrück, de la Résistance contre l’occupation nazie à la lutte contre la torture en Algérie, Germaine Tillion a conservé sa voix claire, des idéaux bien trempés et un inlassable goût pour l’analyse du monde qui l’entoure. Jusqu’à son dernier souffle, à 101 ans, elle a fait de l’ethnologie un art de vivre, de la curiosité de l’autre un moteur permanent. À dos de mulet ou dans son petit salon de Saint-Mandé, près du bois de Vincennes, celle qui a été élevée à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur évoquait ses recherches et ses réflexions avec une modestie volontiers teintée d’humour.
Née le 30 mai 1907 à Allègre (Haute-Loire), dans une famille d’intellectuels catholiques, Germaine Tillion s’est intéressée à la préhistoire et à l’archéologie avant de devenir l’élève du sociologue et ethnologue Marcel Mauss. Son éthique de l’enquête et sa méthode de travail non dogmatique ont fortement influencé la jeune femme, qui en parlait encore en 2004 avec beaucoup de respect [2] :

« C’était un homme de réflexion universelle que j’ai beaucoup admiré et qui avait une connaissance exceptionnellement riche et puissante du monde. Il a été celui qui m’a le plus inspirée dans toute mon enfance et mon adolescence. C’était un homme remarquable dont la connaissance des conflits était très intense, très raisonnable et très éclairante. »

Également licenciée en lettres, diplômée de l’École pratique des hautes études, de l’École du Louvre et de l’Institut national des langues et des civilisations orientales, Germaine Tillion a effectué son premier voyage comme apprentie ethnologue en 1934, dans le massif montagneux des Aurès (sud-est algérien), au sein de la population berbère Chaouia. Influencée par les écrits de Claude Lévi-Strauss, elle rêvait tout d’abord de s’embarquer pour des terres plus lointaines, en Amérique latine par exemple... Mais l’attrait pour le monde amérindien s’est rapidement effacé au profit de cette communauté méditerranéenne semi-nomade, qu’elle a côtoyé quotidiennement pendant six ans. « Je vivais tantôt dans une grotte, tantôt sous la tente, sans radio, sans journaux, à treize heures de cheval de l’Européen le plus proche », avait-elle raconté lors d’un entretien daté de 1978 [3].

Germaine Tillion rentre en France en 1940, au moment de l’armistice, « sans rien savoir de nos désastres ». C’est à Constantine, chez un instituteur musulman, qu’elle entend le discours de Paul Reynaud, alors président du Conseil : « Nous étions trois autour du poste de TSF : l’instituteur, sa femme et moi. Nous pleurions tous les trois... » Une fois à Paris, elle plonge très vite dans la clandestinité, organise des évasions et finit par devenir chef du réseau de Résistance du Musée de l’Homme. Un engagement immédiat et total pour cette jeune femme éprise de justice. Dès les premières mesures anti-juives, notamment appliquées à l’encontre de Marcel Mauss, elle est profondément choquée.

« Cet homme généreux était une cible, il était juif, et les juifs étaient devenus des objets qu’on épingle. Mon dieu, on aura vu cela ! Je me disais, ce n’est pas possible, on est vraiment tombé dans l’affliction totale. Cela a été d’emblée ma pensée. Quand j’ai vu la frontière française craquer, j’ai ressenti comme une abjection, je savais que l’on allait endurer l’ignominie hitlérienne. » [4]

Arrêtée en août 1942, après dénonciation, Germaine Tillion est ensuite internée pendant deux mois à la Santé, douze mois à Fresnes, au secret, puis finalement déportée à Ravensbrück en octobre 1943.
Là-bas, au cœur même de l’horreur concentrationnaire, elle décide de transformer l’indicible en terrain d’étude. Tout est noté, consigné, analysé. En décortiquant et en rationalisant la violence et les privations, la barbarie lui devient plus supportable. Dans le livre Ravensbrück, publié en 1947, puis en 1973 et en 1988, Germaine Tillion écrit :

« Si j’ai survécu, je le dois d’abord et à coup sûr au hasard, ensuite à la colère et, enfin, à une coalition de l’amitié. Car j’avais perdu le désir viscéral de vivre. »

Le besoin de témoigner et la perspective que la vérité éclatera – tôt ou tard – lui ont ainsi permis de ne pas sombrer. Jour après jour, elle a compilé les bribes d’informations qu’elle pouvait glaner, jusqu’à être en mesure de reconstituer tout le système des camps. « Et un jour, j’ai pu l’expliquer aux autres détenues », précise-t-elle [5].

« Je me souviens, nous étions employées à faire un terrassement : nous arrosions une route du camp avant de tirer dessus un énorme rouleau de fonte. De temps en temps, nos surveillants s’en allaient, nous laissant seules avec notre tuyau, notre rouleau et une “bande rouge”, et c’est là que j’ai fait ma conférence : aux femmes qui avec moi portaient le tuyau, mais aussi à celles qui étaient en quarantaine dans le bloc qui bordait la route. Un véritable cours d’université. Avec des détails : combien on dépensait pour nous nourrir, combien nous rapportions... »
Pendant ces années dans le lager, elle écrit aussi – sur un cahier soigneusement caché – une opérette intitulée Le Verfügbar aux Enfers (les « Verfügbar » étaient les déportées soumises aux corvées pour avoir refusé de travailler). La jeune ethnologue y mêle des textes relatant avec humour les conditions de détention et des airs populaires tirés du répertoire lyrique.

Après la guerre, Germaine Tillion a, encore une fois, besoin de comprendre. Elle se consacre alors à des enquêtes sur les crimes de guerre nazis et sur les camps de concentration soviétiques, faisant notamment partie d’une commission portant sur les exactions de Staline. Ce travail critique – envers les atrocités du Reich et celles du goulag – dure jusqu’en 1954. C’est à cette date que l’Algérie se rappelle à l’ethnologue. Louis Massignon, son directeur de thèse et ami, lui procure une mission dans les Aurès. Germaine Tillion retrouve cette population après quatorze années de séparation... Elle est très vite frappée par l’effondrement du niveau de vie et par la « clochardisation » des habitants les plus ruraux, obligés de s’exiler en milieu urbain. Une telle situation la pousse à participer à un vaste projet de « Centres sociaux ». Ces structures avaient pour but d’offrir une scolarisation élémentaire pour les enfants, coordonnée avec l’école primaire, ainsi qu’une éducation de base pour les adolescents et les adultes. Le projet prévoyait l’alphabétisation totale du pays dans un délai de cinq ans. Il n’a malheureusement duré que jusqu’en 1957, lorsque la guerre d’Algérie prend un tournant irréversible et que tous les pouvoirs de police sont confiés à l’armée.
Germaine Tillion s’engage dans un nouveau combat, celui de la dénonciation de la torture.

« Ce que nous avions stigmatisé quelques années auparavant chez les nazis, la France libérale, démocratique, socialiste l’applique à son tour et à sa manière. La preuve qu’aucun peuple n’est à l’abri d’une infection par ce mal absolu. » [6]

Sachant que plusieurs enseignants des Centres sociaux venaient d’être arrêtés et torturés, elle demande à la Commission internationale contre le régime concentrationnaire – qui avait enquêté sur les crimes de Staline – de venir cette fois enquêter en France. Elle publie parallèlement une analyse de la situation, L’Afrique bascule vers l’avenir, qui sera complétée une trentaine d’années plus tard. C’est aussi à cette époque que l’ethnologue et militante rencontre Yacef Saadi, le chef de la Résistance à Alger, pour tenter de mettre fin à la spirale des exécutions capitales et des attentats. Toute sa vie, elle regrettera le bain de sang
– des deux côtés – qui aurait pu être épargné.

« On aurait pu abréger la guerre de plusieurs années, cela n’aurait rien changé quant au résultat : quand un pays évolue vers l’indépendance, c’est comme une avalanche, vous ne l’arrêtez pas. L’Algérie serait donc allée quand même jusqu’au fond du val de l’indépendance. Mais des dizaines de milliers de personnes mortes seraient encore vivantes. »

Thème lancinant chez cette femme que la torture... Des années après, en 2004, elle lancera avec d’autres intellectuels français un appel contre ce type d’atrocités en Irak.
À partir de 1962, Germaine Tillion est nommée directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. En 1966, elle publie son livre majeur, Le Harem et les cousins, un essai sur le mariage endogame des femmes au Maghreb. Loin de condamner, elle cherche à comprendre les fondements de la culture méditerranéenne – bien avant l’islam – pour mieux démontrer les mécanismes injustes et violents des systèmes familiaux et claniques envers la gente féminine. Au cours de tous ses voyages (du Burkina-Faso à la Libye, du Sénégal au Mali), de toutes ses expériences de la cruauté et du combat, de toutes ses enquêtes et de ses ouvrages, Germaine Tillion est restée un libre esprit. Ne militant dans aucun parti, elle n’aura eu qu’une seule passion : comprendre pour résister, pour compatir et pour agir.

Faite grand officier de la Légion d’honneur en 1974, après une mission en Égypte, elle poursuit sa route au Collège de France où, en 1977, elle mène le séminaire « Discours, écriture et société dans le monde islamique ». L’année suivante, elle préside l’Association contre l’esclavage moderne. En 1996, elle s’engage au sein du Collectif de soutien aux Sans-papiers de l’église Saint-Bernard. En 2000, elle signe « L’appel des douze », afin que soit reconnue et condamnée la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie et publie, la même année, Il était une fois l’ethnographie. En 2005, elle fait don de ses archives à la Bibliothèque nationale de France et de ses documents relatifs à la déportation au musée de la résistance et de la déportation de Besançon.
Germaine Tillion représente près d’un siècle de luttes, près d’un siècle de convictions et de droiture. Mais derrière une telle pugnacité, une telle soif de comprendre les autres, la chercheuse ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine inquiétude.

« Ce qui m’angoisse le plus profondément aujourd’hui, c’est l’agressivité. Contrairement à beaucoup de gens, je suis persuadée que l’être humain est plutôt bienveillant, plutôt porté à rechercher la présence de son semblable et à la rechercher amicalement. Cela, à condition que la compétition pour la survie ne soit pas trop aiguë. Or, la compétition pour la survie est actuellement insupportable sur une énorme surface du globe… »
Ces mots datent de 1991.


[1Le Harem et les cousins 1966

[2L’Humanité, 28 avril 2004

[3Publié dans Combats de guerre et de paix. Éditions du Seuil, 2007

[4L’Humanité, 28 avril 2004

[5Combats de guerre et de paix. Éditions du Seuil, 2007

[6Ibid.


le 3 mai 2010 : Germaine Tillion

Bonjour,
Avec le site indiqué ci-dessous, vous trouverez toutes les informations concernant le colloque sur Germaine Tillion.
Cordialement
Armelle Mabon

- colloque l4engagement à travers la vie de Germaine Tillion

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