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Giraudeau d’amor

mardi 20 juillet 2010, par Bernard Giraudeau

La littérature l’a tenu, la littérature l’a retenu. Mort samedi 17 juillet, l’acteur-écrivain avait écrit en 2005 au mensuel Figures pour raconter une journée de sa vie. Bernard Giraudeau ad vitam.

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Giraudeau - © Ed. Métailié

Hier soir j’ai terminé la lecture de quelques écrits sur la conquête de la Perse par les Omeyades, le massacre de Jérusalem par les Croisés, la prise de Grenade et à suivre. Heureusement j’étais dans ma forêt à l’abri sécurisé par le silence et je me suis endormi sans prière et sans glaive.
Ce matin je me suis levé avec un appétit à bouffer le monde et une soif à boire la mer. Cela m’arrive parfois. A vous aussi je suppose, enfin je l’espère. J’ai connu cela dans l’enfance, souvent. Avec une grande naïveté et beaucoup d’ignorance je voulais écrire au monde. C’était un élan de juvénilité désarmante. Je me plantais dans le jardin de terre noire du marais à écouter les peupliers et les poules d’eau, ou bien sur les quais face au large avec un bon vent dans la gueule et là je pensais à ce que j’allais écrire au monde. J’en avais des choses à lui dire. Je remuais les lèvres et finissais par prononcer des mots. Je parlais tout seul quoi ! Un adulte qui parle seul est un fou ou un simple d’esprit mais un enfant, c’est qu’il joue. Donc personne ne s’étonnait. Cher monde… Une voix comme un coup de fusil finissait toujours par me demander ce que je faisais, à quoi je pensais, ma mère, un copain, la voisine. Je répondais : « Oh rien. » Je n’aurais jamais osé dire que je pensais au monde avec ce désir fou de lui écrire une lettre, une lettre de foi et d’amour. qui aurait compris que je voulais les bras du soleil pour enlacer la terre et serrer le monde contre moi ? Je sentais bien déjà que c’était emphatique, même si je ne connaissais pas encore ce mot. Je devinais également l’inutilité de ce courrier sans adresse. Alors je répondais « à rien ».

Allez, viens déjeuner. Il y avait sur la table une lettre de mon père qui était en Algérie. Il y avait un petit mot pour ma sœur et moi avec un dessin. Son monde à lui c’était nous. Plus tard sur les glaces du « Tronador » à la frontière du Chili et de l’Argentine je regardais le soleil se lever sur la chaîne andine et la lune qui se faisait aussi grosse que lui pour se poser sur le Pacifique. J’étais resté haletant avec une haleine en cristaux, les crampons dans une neige éternelle. Là encore j’avais voulu écrire au monde. Il était beau nom de Dieu ! Alors il fallait lui dire. On oublie toujours de dire qu’on aime.

Cher monde… mais comment lui écrire avec des moufles de haute altitude. Un bruit de sérac et une odeur de soufre nous avaient conseillé de décamper vers la vallée des hommes. Des pans de glaces s’effondraient et le volcan allait peut-être se foutre en colère. J’avais décidé de sauver ma peau que la montagne avait en appétit et j’ai remis ma lettre à plus tard. Il y eut d’autres fois bien sûr, mais il y avait toujours un incident pour me détourner de cette relation épistolaire que je voulais entretenir avec le monde. C’était un tremblement de terre en Arménie, une inondation au Bangladesh, un massacre au Rwanda, toujours quelque chose, pas grand-chose parfois mais quelque chose pour me faire oublier cette bonne résolution qui était d’écrire au monde. Cher monde… Un soir, un peu triste j’ai même voulu écrire à l’humanité. Chère humanité… La feuille blanche me regardait en attendant la suite. Je devais faire la grimace. Elle était tétanisée. Mais aujourd’hui, ce 10 mai il fait un soleil à se baigner dans l’herbe, une brise en caresse et des pousses tendres qui sentent le miel. Alors je me fais un café et je m’y mets. Ça chauffe. Je pose stylo et bloc sur la table de cuisine. J’adore écrire sur les tables de cuisine. Ça me rassure. Je pense que le monde va être content de ce que je vais lui dire.

J’ai le temps. Je voudrais écouter le silence de ce matin transparent. La cité m’embrouille. Ici dans ma forêt je me défriche, j’apprends à regarder le jour avancer vers la nuit, doucement. C’est tout récent cette capacité à entrevoir la possibilité d’un début de commencement à ne rien faire. Enfin juste un instant. Ne rien faire qu’un instant puisqu’il faut que j’écrive.
J’avale mon café et je me dis que ça va être bon de pouvoir enfin écrire au monde avec tout ce jour devant moi, pour moi. Je n’ai plus 10 ans mais j’y retourne.

Cher monde… Je me demande si je n’aurais pas dû faire les courses hier. De toute manière, ça ferme à midi, j’ai le temps.
Un courant d’air a feuilleté le bloc-notes pour moi :
3 février : Hôtel Ookwood, Bangkok. Salon du petit déjeuner. Il y a trois dos avachis, le côté face tourné vers la TV. C’est d’une tristesse. Je vais me suicider avec un yaourt. J’ai froid. L’instinct de survie m’ordonne de quitter le frigo pour le hammam extérieur. J’aime encore mieux mourir liquide que congelé.
4 mars : j’hésite continuellement entre le vécu, le réel et l’image rêvée, le souvenir diffus, hésitant entre une gravure et une anecdote racontée. Cette mémoire étrange qui tend à développer, seule, la fiction d’un passé dont la réalité du vécu reste obscure. Revoir la copie ou jeter. Plus loin : Il faut que j’écrive ma vie disait Stendhal, je finirais peut-être par savoir qui je suis.
Oui, certains écrivent leur vie sans la relire, d’autres se contentent d’un brouillon ou d’une esquisse.

Je reviens vers les tâches de lumière sur le bois gris. Il y a deux lièvres dans les hautes herbes, un parfum d’aubépine et des tourterelles qui font les belles.
Soit j’écris au monde, soit je profite de ce qu’il me donne là, maintenant. C’est bon ce drôle de trac quand on sacre le printemps, cette énergie au fond du ventre qui remonte vers le cœur jusqu’à vous étouffer de bonheur. Où es-tu mon amour ? Vers 13 h je décide de déjeuner sur la terrasse. Comme je n’ai pas fait les courses ce sera deux œufs et une boîte de sardines. Un coup de blanc ça ne peut pas faire de mal. Il y a l’ombre légère d’un acacia, des fleurs en grappes. Je coupe une tartine. Merde je n’ai plus de beurre. Tant pis je suis « benaise » (bonne aise) comme on dit en Charente.

Cher monde… Tu vois, j’ai un peu peur. Je pense à ma fille, à mon fils, aux hommes de demain. Cher monde je pense…
J’ai dû m’endormir. Il est 4 heures, j’ai froid. Il y a des nuages. Le téléphone sonne. J’ai horreur d’être réveillé par le téléphone.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– J’écris au monde.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Rien, j’écris, enfin j’essaie d’écrire ma journée, c’est une commande.
– Et qu’est-ce que tu as fait de fou dans ta journée qui pourrait passionner le monde ? Il rit.
– Rien ! je ris aussi, « ça donne contenance » comme disait une vieille tante.
– Ça va être chiant !
– Probable. Suivit un dialogue encore plus édifiant qu’il est fastidieux de rapporter ici, un dialogue en tissage d’anecdotes jusqu’à épuisement des tisserands. Salut l’empêcheur d’écrire au monde.
Une phrase de René Char s’envole comme un papillon. Elle était sous le téléphone en attendant qu’on décroche. « Vivre, c’est s’obstiner à achever des souvenirs. »

Il y a aussi une carte postale. « Les enfants de Ben Melea au Cambodge errent entre les pierres des temples qu’embrassent les racines des arbres jusqu’à ce que mort s’ensuive. » Ils apparaissent et disparaissent dans la lumière cadrée d’ouvertures mystérieuses. Les jeunes princes de la jungle n’ont pas d’ombre, ils sont eux-mêmes le soleil. Ils s’accrochent pieds nus aux pieuvres végétales. Bon ça suffit, feuille blanche !

Cher monde… Dictionnaire. J’ouvre au hasard pour poser un mot. Lettre B. Bombe. Je ne vais pas commencer par ça. Bombyx. Bof ! Bonamia : parasite des huîtres apparu en Bretagne en 1979. Saloperie de bestiole.
Bonasse. Bongo. Bonheur : j’ai parlé de bonheur plus haut. Définition : Etat de complète satisfaction, de plénitude. Circonstances favorables. Joie. Plaisir.
Oui c’était ce que j’éprouvais ce matin de bonne heure. Ça vient de là sans doute. Bonne heure.
Le jour s’en va. Il m’échappe irrésistiblement. Je tire quelques flèches afin de ne rien perdre du peu d’acquis de la voie de l’Arc et du but à atteindre. Buste en avant. Gestes sûrs. Bras d’arc dur comme un bois pétrifié. Corde et doigts jusqu’à déchirer la joue. Apnée. Décoche… Déception. Il y a encore du travail. Une vie disait le samouraï. Et merde !

20 heures je regarde les infos choisies. Erreur. On égorge en Irak. Un attentat à la mosquée de Kerbala. 20 morts ou 50 peut-être plus. Quatre Américains cramés dans leur bagnole et pendus en morceaux aux poutrelles d’un pont sur le Tigre. Déjà vu la veille. En Israël et en Palestine, il y a des filles en étoiles de chair avec une ceinture d’explosifs autour des reins. Elles finissent en pétales de sang sur le bitume et les vitrines des magasins, sur les miroirs des rétroviseurs, sur les visages laiteux des survivants. J’ai un coup de mou. J’écrirai au monde demain. Je ne suis pas sûr d’avoir envie. Je vais dormir sans prière et sans glaive.


Aredius,  le 21 juillet 2010 : Giraudeau d’amor

Merci pour ce texte de grande beauté

- http://lefenetrou.blogspot.com

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