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Guilhem Fouetillou va-t-il tuer Brice Teinturier ?

mardi 21 mars 2017, par Emmanuel Lemieux

Assurément l’élection présidentielle de 2017 consacre les études et l’analyse du Web social, permettant de décortiquer l’état de l’opinion en temps réel. Rencontre avec l’un des pionniers et théoriciens incontestables du secteur.

Politique. Sur son écran d’iPhone, il a convoqué Gabriel Tarde dont il nous lit maintenant avec gourmandise quelques belles envolées de sociologie atypique sur la statistique, la conversation ou l’emballement technologique comme fait social. Tarde fut longtemps ravalé dans l’ombre de Durkheim mais a été exhumé avec ferveur depuis le début du XXIe siècle. Savoir qui est Gabriel Tarde (1843-1904) nous éclairera mieux sur le trentenaire vaguement hipster qui nous fait face. Au-dessus de son café à peine bu, il nous emballe depuis une heure sur le Web social, ce nouveau Far West des opinions et des conversations dont on connaît à peine la géographie des liens et des déplacements.

Guilhem Fouetillou, cofondateur et directeur stratégie et innovation de la société Linkfluence, est l’arrière-petit-fils de Gabriel Tarde, spirituel mais très actif. Un link indiscutable le relie à ses théories et à sa philosophie. Le jeune entrepreneur-philosophe acquiesce : « On a rendu le projet de Gabriel Tarde existant. »

Pas Tarde le criminologue dont les travaux font autorité (Philosophie pénale), mais le sociologue, auteur des Lois de l’imitation qui dès 1890 opposa à la statistique d’Émile Durkheim « national, numéraire et statique  », les principes d’un fond très plastique d’opinions et d’une sociologie dynamique. Durkheim remporta le match et capta toute l’influence durant un bon demi-siècle siècle, Tarde pourtant respecté de son vivant sombra dans un relatif oubli. Jusqu’à ce qu’adviennent une révolution numérique et un engouement de plus en plus marqué pour ses thèses.

Qui tient la géographie des conversations saisit mieux le nouveau monde en train de se faire et qui plus est, en temps réel.

Tarde : « La propagation ondulatoire en quelque sorte de l’imitation, assimilatrice et civilisatrice de proche en proche, dont la conversation est un des agents les plus merveilleux, explique sans peine la nécessité de la double tendance qu’au premier coup d’œil vient de nous révéler l’évolution de la conversation, à savoir d’une part, la progression numérique des interlocuteurs possibles et des conversations similaires réelles, et, d’autre part, à raison même de cette progression, le passage de sujets étroits n’intéressant qu’un très petit groupe, à des sujets cours des évolutions de la conversation d’être aussi distinct d’une nation à l’autre, d’une civilisation à l’autre que le tracé du Nil ou du Rhin l’est de celui du Gange ou de l’Amazone. Les points de départ sont multiples, nous l’avons vu, les chemins et le point d’arrivée, si arrivée il y a, ne sont pas moins divers.  » Qui tient la géographie des conversations saisit mieux le nouveau monde en train de se faire et qui plus est, en temps réel.

Influences de Guilhem Fouetillou : Tarde,mais aussi Bruno Latour, le philosophe Bernard Stiegler, le sociologue du numérique Dominique Boulier et le chercheur en linguistique Franck Ghitalla.

Fouetillou avait songé à être pianiste de haut niveau – et il ne se satisfaisait pas de son niveau. Arrivé par hasard à l’Université de Technologie de Compiègne (UTC), il n’a de cesse depuis de remercier le hasard bienfaiteur, celui d’une école d’ingénieurs et de « graisse-boulons » mais qui s’intéressait également aux sciences humaines dans sa branche « ingénierie des industries culturelles », ce que l’esprit de rentabilité et du temps a depuis éradiqué des lieux.

Dans ces années 1990 finissantes, des pédagogues fous se risquaient encore dans ce temple de la raison mathématisée. Guilhem Fouetillou a été influencé par les interventions d’un Bernard Stiegler, mais surtout par le sociologue du numérique Dominique Boulier et le chercheur en linguistique Franck Ghitalla qui va devenir ces années-là le grand géographe du Web. Aguerri à l’hyper-texte, « l’outre-lecture », à la fabrication des liens, à la technologie cognitive, c’est avec ce guru créatif, mêlant sciences dures et sciences sociales, que Fouetillou forge ses convictions.

« À l’époque, nous étions dans une double tension : celle d’une rhétorique de la navigation sur Internet, où l’on surferait sur une fluidité de données et celle de la constatation d’observations laborieuses des contenus où nous nous trouvions désorientés en terra incognita car il n’existe pas de moteur d’orientation sur le Web » résume Ghillem Fouetillou. Dans ce bain de culture picard, sollicitant jusqu’à l’épuisement le serveur de l’université, explorant l’inconnu et l’infini, Ghitalla rend possible le concept de cartes du Web social. Celles-ci proposent une toute autre répresentation que celle d’un Google basé sur l’« économie de la recommandation ».

Les pionniers de Compiègne se sont inspiré de l’histoire des tout premiers ateliers de cartographie de la Renaissance qui mobilisaient une multitude de métiers spécialisés.

« Avec ses équations mathématiques, Google met à jour une topographie faussée qui écrase la complexité et ne prend pas en compte ou mal, la dimension réticulaire  », décrit Fouetillou. Les cartes en question ? Les nœuds des réseaux représentés sont des liens HTML, des sites, des organismes, des communautés d’internautes, des individus entretissés. Ces visualisations font réaliser ce qui est intense ou signaux faibles, ce qui est central et ce qui est émergent, ou très éloigné sur la nébuleuse décrite. On discerne désormais toute l’importance de la visualisation du Web social, des liens formant des diagrammes archipéliques plus ou moins intenses, en temps réel. «  L’influence n’est plus statutaire, il n’y a plus de rente de situation. L’autorité d’une source sur le Web se mesure par l’agglutinement  » décrit l’ingénieur philosophe.
Les pionniers de Compiègne se sont inspirés de l’histoire des tout premiers ateliers de cartographie de la Renaissance qui mobilisaient une multitude de métiers spécialisés. Au XXIe siècle, les cartes du Web social recrutent des ingénieurs, des designers, des codeurs et des analystes venus des sciences sociales.

« Nous n’avons plus besoin de travailler en laboratoire, on peut calculer le réel avec la digitalisation généralisée. »

Lancée en 2006, la minuscule start-up bricolée par des ingénieurs de l’UTC a eu le droit à sa mythologie du garage de Walt Disney, lieu frugal où tout débute. L’entreprise parisienne a désormais pignon sur rue et a essaimé en Allemagne, Grande-Bretagne et Chine, avec des métiers spécialisés très variés. Leurs clients sont les grands groupes internationaux qui ont besoin d’être documentés sur les dernières tendances, l’évolution des mentalités, de suivre leur réputation et de s’ajuster au plus vite. «  Sans chercher à survendre un je ne sais quel pouvoir prédictif, l’étude du Web social, c’est la capacité de mettre en mouvement l’information, détaille Fouetillou. Nous n’avons plus besoin de travailler en laboratoire, on peut calculer le réel avec la digitalisation généralisée. », estime-t-il.

Et Fouetillou annonça la victoire du « non » au référendum de 2005

Remarqué par un certain Bruno Latour qui l’a fait venir à Sciences-Po comme professeur associé, Guilhem Fouetillou n’a pas de fonction précise dans son entreprise, juste des pointillés le reliant à la direction générale, mais son influence est cruciale. L’électron libre s’intéresse aussi à la vie politique. Après tout, c’est une étude politique qui a lancé Linkfluence, celle de l’étude du Web social durant la campagne du référendum sur la constitution européenne en 2005. Contrairement aux études d’opinion traditionnelles, leur étude tira des rayonnements de paroles bordéliques et de leur théorie des liens, la conclusion d’une victoire du « non ». Le jeune étudiant de Compiègne appela le dimanche du vote même Le Monde, et une standardiste avisée le dirigea vers une journaliste stagiaire qui y consacra un entrefilet et contribua sans le savoir à la notoriété des robots avisés de Linkfkluence.

Depuis, Guilhem Fouetillou a participé à la campagne présidentielle de Ségolène Royal en 2007, mais aussi, très chic, en 2008 à la campagne pour la réélection du maire de New York Mickael Bloomberg – où il expérimenta l’étude des cartographies de blogs, d’opinions géolocalisées ou thématiques.
Tarde toujours, dans La Foule et l’Opinion (1901) : « Supposez les citoyens français enfermés dans des prisons cellulaires et restant livrés à leurs réflexions propres, sans nulle influence réciproque, et allant voter... Mais ils ne pourraient pas voter !  » Pour la présidentielle de 2017, de plus en plus de journalistes - et de candidats - s’intéressent à ce déchiffreur d’un nouveau genre. On ignore si Linkfluence va tuer à terme les sondages traditionnels, mais là comme ailleurs, la rupture numérique est à l’œuvre et mène la danse.


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