Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama



Henri Sellier, le grand-père d’Eric Cantona

jeudi 12 janvier 2012, par Philippe Dorlac

Biographie d’un saint laïc du logement social

A l’heure où Eric Cantona, suivant les brisées de l’Abbé Pierre, entend porter le fer du mal logement au cœur de la campagne présidentielle, et alors que l’on célèbrera en 2012 le centenaire de la loi Bonnevay qui donnait naissance à l’ancêtre des HLM, il n’est pas vain de rappeler qu’avant le temps du footballeur et l’époque de l’abbé, le logement social eut à l’origine une toute autre figure emblématique, forgée, elle, au plus pur creuset républicain.

Peut-être les candidats en mal d’inspiration programmatique s’aviseront-ils de (re)lire La Crise du logement et l’intervention publique en matière d’habitat populaire, ouvrage signé en 1921 par celui qui fut peu ou prou à l’urbanisme social ce que Pasteur fut à la vaccination : un pionnier doublé d’un visionnaire. Le diagnostic et les convictions d’Henri Sellier (1883-1943) demeurent en effet d’une saisissante modernité, bien au-delà des préceptes parfois rétrospectivement désuets du socialisme hygiéniste auquel il se rattachait, et qui répondait aux urgences sociales de l’époque, titanesques.

Le diagnostic et les convictions d’Henri Sellier (1883-1943) demeurent d’une saisissante modernité, bien au-delà des préceptes parfois rétrospectivement désuets du socialisme hygiéniste

Cités ghettos du 21ème siècle ou bidonvilles de l’hiver 54 sont les descendants de la Zone où les damnés du logement et de la santé se parquent dans les contrecoups de la révolution industrielle et de la spéculation immobilière parisienne. Pour la résorber, on invente les Habitations Bon marché (HBM), précurseurs des HLM dont Sellier préside l’office du département de la Seine. Fils d’un compagnon à la fonderie de Bourges, militant syndicaliste entré en politique sous l’influence des Jules-Louis Breton et d’Edouard Vaillant, il a fait sienne la cause de l’amélioration de l’habitat des populations défavorisées.
Il leur consacre sa grande œuvre, des cités-jardins, dont neuf subsistent en région parisienne. Inspirées du concept de l’Anglais Ebenezer Howard, elles reposent sur deux piliers que, pour les avoir trop négligés, nul ne se risquerait à récuser en 2012.

La mixité sociale, d’abord : la cité selon Sellier doit accueillir du SDF à l’ouvrier qualifié et à l’ingénieur et proposer selon les cas pavillons ou appartements, tous confortables et d’une grande modernité. L’environnement, déjà : le cadre verdoyant mais aussi la mise à disposition de tous les équipements sanitaires, éducatifs, culturels, sociaux et commerciaux et sportifs nécessaires à l’épanouissement de ses habitants sont consubstantiels au projet urbain qui réalise l’union de la pierre -puis du béton- et de la nature, conjugue progressisme et individu, bonheur et banlieue. La cité-jardin de Suresnes, dont il fut maire de 1919 à 1941 en constitue l’exemple le plus abouti.

Pour parfaire le portrait du précurseur, ajoutons que Sellier, promoteur d’un urbanisme à taille humaine, était aussi partisan d’aborder la question urbaine en considérant Paris et sa banlieue comme formant un seul et même corps social.
Son concept est tombé en désuétude durant les 30 glorieuses, jugé obsolète et ringard par la mise en œuvre effrénée et dogmatique des principes de Le Corbusier comme réponse à une autre urgence des besoins en logement. On connait le bilan de cette modernité coulée dans le béton et les angles droits, comme on ne cesse de payer le coût de l’évanouissement de la mixité sociale dans une banlieue clivée entre communes barricadées contre le logement social et celles subissant (ou privilégiant) sa concentration. La modernité des concepts de Sellier tient autant à l’humanisme de l’ambition politique, aux vertus urbanistiques de ses réalisations qu’aux carences de leurs anti-modèles.

JPEG - 16.6 ko
La cité-jardin de Suresnes a encore de beaux restes

Longtemps fragilisées par l’oubli ainsi que le manque d’entretien, ses cités-jardins ont toujours été plébiscitées par leurs habitants. Rénovées, elles inspirent architectes et urbanistes en perpétuant un certain art de vivre en banlieue. La figure de Sellier a donc de quoi en imposer. Comme, par exemple à son successeur, UMP, à Suresnes, qui depuis son élection en 1983 a mis ses pas dans ceux de Sellier et se prévaut d’un taux de logements sociaux de près du double des exigences de la fameuse loi SRU, bilan peu commun pour la droite en terre sarkozyste des Hauts-de-Seine. Un exemple pour Cantona ? Et Sarkozy ?


Repères :

Lire aussi :

- Cités-jardins, de Ginette Baty-Tornikian et Amina Sellali, Ed. Recherches (2001)

- Les cités-jardins : Un modèle pour demain, de Jean-François Champeaux et Nicolas Champeaux, Ed. Sang de la Terre (2007)


Poster un nouveau commentaire

idees numero 1

La revue papier.
Soutenez-nous, commandez-le
à votre libraire, faites-le connaître,
ou abonnez-vous en cliquant ici.

Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.