Hubert Damisch dans les nuages

Le 17 décembre 2017, par Emmanuel Lemieux

Historien de l’art avisé dans les années 1970 et philosophe, il se distingua également par sa détestation du livre de poche. Il vient de disparaître à l’âge de 89 ans.

Culture. Il fut un philosophe en vue dans les années 1970, et plus encore un réputé historien et essayiste de l’art. Hubert Damisch (né en 1928 à Prague) est décédé jeudi 14 décembre. " Avec Hubert Damisch, disparaît l’un des grands intellectuels français, ceux dont la discrétion est à la hauteur de l’importance scientifique" annonce le Président de l’EHESS, Christophe Prochasson, qui rappelle son parcours : " Il enseigna d’abord à la IVème section de l’Ecole pratique des hautes études puis à l’Ecole normale supérieure avant de jouer un rôle très important, aux côtés de son ami l’historien Jacques Le Goff, dans la fondation de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1975, notamment grâce à l’appui de Jean-Pierre Soissons dont il était proche." L’ancien étudiant de Maurice Merleau-Ponty créa le Centre d’histoire et théorie de l’art.

Son premier grand livre publié au Seuil en 1972, Théorie du nuage, bouscula l’ordre convenu de l’histoire de l’art avec une approche structuraliste, à laquelle il ajouta quelques cumulonimbus sémiotiques et stratus psychanalytiques. Hubert Damisch en courant après le nuage, fit traverser toute la peinture occidentale du Moyen Âge jusqu’aux abords du XXe siècle.
Il y avait une poésie de la recherche et de l’analyse (dessin, cinéma, photographie, architecture) chez ce boulimique de curiosité et d’éclectisme (il était aussi jazzman et plusieurs fois commissaire d’expositions) qui plutôt que de construire d’intimidantes constructions interprétatives, préférait ce mantra d’un non-doctrinaire : "Il faut chacun se débrouiller avec les moyens qui sont les nôtres, Il faut nous en remettre à l’art lui-même." Il laisse cette trace testamentaire dans le documentaire, Déplacé, que lui dédia son épouse, la cinéaste Teri When Damisch.
Éric Brunier qui lui a consacré un portrait en 2003 sur Critique d’art remarque : " Paradoxalement, son apport à l’histoire de l’art aura été de faire qu’elle s’écrive à partir des expériences de celui qui l’écrit. Il se situe en cela dans l’héritage de Freud, dont l’œuvre a nourri une bonne part de ses réflexions et l’accompagne depuis ses premiers travaux. Le trait, la photographie et l’exposition ne peuvent être séparés de cette volonté de penser l’art en impliquant le sujet, tout en ayant garde aux effets (par exemple d’ordre perceptif) que cette implication entraîne. Ce qui n’est pas sans conséquence quant à la théorie. En gros, l’histoire de l’art est comme les sciences modernes, dont on sait que les résultats de l’expérience dépendent de ses conditions et de la position de l’observateur." Son dernier ouvrage justement s’interrogeait sur le rôle du cadre.

En 1964, Hubert Damisch lance la polémique qui va durer des mois : à livre de poche, culture de poche

On lui doit aussi en 1964, une homérique polémique sur l’apparition du livre de poche, dont il fut sur le principe un farouche opposant. C’est dans la revue du Mercure de France qu’il ferrailla avec un article de 16 pages serrées intitulé La culture de poche : Démocratisation factice, consumérisme jouissif, approche superficielle des oeuvres, bref, "vulgarisation de la culture". La polémique dura des mois, avec un match aller-retour entre le Mercure et Les Temps modernes.
Fort heureusement en 2017, certains livres d’Hubert Damisch dont deux majeurs L’origine de la perspective et Le jugement de Pâris sont disponibles en format poche et résistent un peu plus à l’oubli et au pilon.

Biblio-express : ses livres pour comprendre
2016 : La ruse du tableau. La peinture ou ce qu’il en reste, Seuil.
2011 : NED Le jugement de Pâris, Flammarion-Champs.
2001 : La peinture en écharpe : Delacroix, la photographie, Klincksieck.
1997 : Skyline. La ville narcisse, Seuil.
1995 : Traité du trait, Réunion des Musées Nationaux (malheureusement épuisé chez l’éditeur).
1987 : L’origine de la perspective, Flammarion-Champs.
1984 : Fenêtre jaune cadmium. Ou les dessous de la peinture, Seuil.
1972 : Théorie du nuage. Pour une histoire de la peinture, Seuil.
1966 : Lettre à Matta. Réponse de Matta à Hubert Damisch, New York-Genève- Milan-Paris, éditions Alexandre Iolas.




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