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Iain Sinclair, le psychogéographe de Londres

mardi 19 avril 2011, par Emmanuel Lemieux

"Marcher est la meilleure façon d’explorer et de tirer parti d’une ville" raconte celui qui prévoit notre futur urbain, et nos prochains cauchemars.

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Iain Sinclair

En rêve éveillé depuis les années 1980. Cartographie mentale. Comme outil de navigation, l’écriture singulière, le temps spéculatif et la marche à pied exploratrice. L’écrivain Iain Sinclair (1943) était inconnu en France jusqu’à 2010, lorsque les éditions Inculte ont traduit et usiné l’aérolithe London Orbital. "Par son style, il est incomparable", admire l’écrivain et critique littéraire Peter Ackroyd qui voit dans ce poète gallois, "le Thomas de Quincey du XXIe siècle".

Certes, la France aligne Léon-Paul Farge son Piéton de Paris ou, chroniqueur contemporain, François Maspero, son visiteur de banlieues, mais l’Angleterre de Thatcher et de Blair a produit, elle, un écrivain de nulle part ailleurs. Depuis les années Thatcher, Londres immergé dans le libéralisme de la plus pure eau glacée, est devenu une terra incognita au cadastre chamboulé, aux terres dérobées et conquises par la spéculation immobilière, à l’espace chargé de privatisations de toutes sortes mais aussi aux microrésistances et aux nouveaux microcosmes. Iain Sinclair est le "pychogéographe" de Londres et de ses limbes artificiels.

Les femmes et les nuages

Sa démarche est immuable depuis 1998, élaborée avec son Lights out for the territory. Tailler une figure de circuit toute personnelle dans la carte officielle. Puis dériver. "Parcourir Londres de l’aube à la nuit dans une frénésie affamée, tel un végétarien dont l’obsession serait, sa vie durant, l’analyse et la célébration de la viande." Dresser le catalogue de la ville, à travers ses immeubles, ses sanctuaires plus ou moins consentis, ses fleuves, ses lignes de fer, ses tags et ses marques, ses interstices et ses parkings mais aussi "ses écrivains, nuages et femmes".

L’écriture de Sinclair est d’une élégance de lévrier, d’une finesse de précision dans sa dissection du détail et autophage, car avalée au fur et à mesure par l’espace même qu’elle explore et recompose. "Marcher est la meilleure façon d’explorer et de tirer parti d’une ville : de ses transformations, de ses glissements, des endroits où le heaume de nuages se brise, du mouvement de la lumière de l’eau. Pour cela, rien de mieux que la dérive volontaire : arpenter le bitume dans un état de rêve éveillé, pour laisser surgir la fiction d’un motif sous-jaccent", instruit-il dans son premier texte de psychogéographie.
Cet ancien maçon, mais aussi jardinier de cimetière municipal, a l’oeil pour les interstices, le chiendent, la colonie de petits animaux graphiques et les secrets underground qui infestent l’espace urbain. Il y a en lui un vieil adolescent gothique qui rend occulte tout ce qu’il voit plus qu’il n’expertise, également des airs capricieux et hautains d’intellectuel bobo, conservateur par raccroc, mais ce mélange est abrasif et produit une forme de révolution nostalgique, celle d’une écriture en résistance contre un monde photocopilleur qui reproduit tout jusqu’à l’écœurement. Alors que le New Labour se gargarise à la City, que les marécages accueillent des combines fangeuses et que les anciens sites industriels à peine dépollués se transmutent en résidences ultrachics et verrouillés par des barrières électroniques, Iain Sinclair topographie les derniers lieux possiblement humains.

Dante orbital

A ce titre, London orbital constitue son chef d’œuvre et sa fin.
Au commencement est le réveillon du millénaire. Iain Sinclair et son épouse se trouvent saturés par les festivités obligatoires qu’organise le New Labour sur la Tamise. Ecœuré par le Dôme, Sinclair a une idée d’exorcisme en attaquant littérairement et pédestrement la M25, l’autoroute orbitale de Londres, inaugurée par Margaret Thatcher le 29 octobre 1986. Cette M25 est comme la métaphore monstrueuse de trente ans de libéralisme qui a mis sens dessus dessous Londres et ses frontières informes. Une ville comme une terre brûlée.
London orbital constitue la circumnavigation impossible de Ian Sinclair. L’écrivain a constitué une fine équipe pour son périple et enrichir son regard, qui constitue autant de personnages littéraires : le photographe Marc Atkins, Bill Drumond du groupe d’Acid House KLF et le peintre Renchi Bicknell. Leur mission : remonter le grand serpent d’à peu près cent quatre-vingt dix kilomètres, et boucler tout ce circuit en témoignant du désastre et des aventures. Dante orbital en vérité : le livre dépeint avec luxe toute une humanité citadine, silhouettes des interzones, fantômes du Londres ancien, chimères politiques et freaks sociaux. Un livre tombeau signant la mort d’une ville, une magnifique pierre d’obsidienne noire posée sur le ventre de Londres. Une folie inutile également, mais Iain Sinclair est à son meilleur lorsqu’il fait remonter l’indignation de sa langue, une langue d’orchidées, vénéneuses et légèrement putrides, fourrée dans la gorge du cadavre.

Ostentation et amnésie

L’un de ses derniers textes majeurs, publiés par les éditions Manuella, s’appelle "Les barrières de la guerre". Publié en mai 2008 dans la London Review of books, Sinclair décrit la destruction d’un faubourg, Haggerston Park, que vont remplacer les équipements des Jeux Olympiques de Londres 2012. "Nous sommes à l’est de Londres, quatre ans avant le début de la grande fête commerciale de dix-sept jours qui représente le "premier grand objectif stratégique" pour lequel notre avenir à tous a été si lourdement hypothèqué" grince Ian Sinclair. Tout ça pour quoi ? Pour que tout disparaisse, dans "le prurit de la construction hâtive d’immeubles", et l’art de peindre brin par brin l’herbe artificielle, mieux que la naturelle. Le psychogéographe de Londres est comme le récitant des villes interdites derrière celle qui s’impose par l’ostentation et une amnésie massive de nouveau riche.


Repères :

Iain Sinclair. Né en 1943 à Cardiff. Ecrivain, poète, cinéaste et marcheur urbain depuis les années 1980.

A lire en français :


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