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Jean-Henri Roger, comme neige au soleil

jeudi 10 janvier 2013, par Emmanuel Lemieux

Le cinéaste compagnon de Juliet Berto, co-auteur de Neige et Cap Canaille, a tiré sa révérence

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Culture. Des obsèques à guichets fermés, ce mercredi 9 janvier au matin. Beaucoup de monde, cinéastes, acteurs, universitaires de Paris VIII et étudiants en cinéma dans la chapelle du crématorium du Père-Lachaise, et beaucoup aussi à l’extérieur dans un froid de gueux. L’écharpe rouge d’un Robert Guédiguian. La silhouette d’un Romain Goupil. La présence fripée d’un Pascal Thomas. La guitare d’un Jacques Higelin. Un Jean-Pierre Kalfon en quatrième vitesse. Son premier film aura été Neige, son dernier en tant que silhouette amicale Les Neiges du Kilimandjaro. Entre les deux, l’homme aura brûlé. Brûlé de ses passions ou vraiment : il avait réchappé à un terrible accident domestique, brûlé dans son bateau à la dérive au large de la Corse. Mais c’est le coeur qui l’a lâché à l’âge de 63 ans dans l’ultime journée de 2012. Jean-Henri Roger est parti jeune comme il a débuté jeune.

Tonitruant, truculent, agitateur du franc-parler, Jean-Henri Roger laisse derrière lui, deux films cultes pour la génération des années 80, soit Neige (1981) et Cap Canaille, passionnément co-réalisés avec la solaire comédienne Juliet Berto (1947-1990). Le premier constitue un petit chef d’oeuvre de polar français, vif comme un chat cassavetien dans la neige (argot de l’héroïne) d’un Pigalle-Barbès depuis disparu. Un casting mêlant belles figures à l’ancienne (Paul le Person, Eddie Constantine, Raymond Bussières) et jeunes pousses (Juliette Berto, Jean-François Stevenin, Patrick Chesnais, Jean-François Balmer), un scénario impeccable de Marc Villard et une musique signée Bernard Lavilliers, une poésie urbaine miraculeuse. Beau succès, persistance rétinienne mais durant des années, Neige demeurera un bijou invisible. Coïncidence, il a été heureusement exhumé et poli en DVD par les éditions Epicentre au mois de novembre dernier.

Cap Canaille, le second polar, réalisé en 1983 par le même duo, avec plus de moyens, se déroule à Marseille, ville natale et patrie poétique de Jean-Henri Roger. Mais avec le temps et malgré un casting attirant (Richard Borhinger, Nini Crépon, Richard Anconina, Jean-Claude Brialy, Bernadette Lafont), le film n’a pas le même pelage sauvage et intact que le premier.On paierait cher, en revanche, pour visionner cette vidéo de ce Parrain de la Cannebière qui commanda au cinéaste, un film de son mariage.

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L’après Cap Canaille sera plus chaotique. Une tentative de film d’aventures à la Corto Maltese, co-scénarisé avec Claude Vesperini, tombe à l’eau. Durant des années, Jean-Henri Roger s’était adonné au militantisme mao marseillais, d’abord au lycée, puis dans l’attraction parisienne de La Cause du peuple (ancêtre du Libération des années 70) et enfin, à 20 ans, dans l’ombre de Jean-Luc Godard. Le cinéaste suisse est l’aimant du groupe Dziga Vertov, une petite formation d’obédience maoïste cofondée avec Jean-Pierre Gorin. on y signe collectivement des films militants. Roger collabore avec Godard à la réalisation des films Pravda et British Sounds. L’expérience Dziga Vertov s’auto-dissout en 1972, mais Jean-Henri Roger a toujours le virus du collectif et prolonge cette démarche jusqu’en 1974 dans le collectif Cinélutte, sorte de free cinema essentiellement consacré à des films des luttes sociales en marche, que l’on auto-produit, commercialise et diffuse dans les réseaux militants. Il fait également partie des premiers enseignants du cinéma au Centre expérimental de Vincennes, l’ancêtre de Paris VIII où il était encore en tant que maître de conférence l’une des figures du département cinéma.
" Dans ce milieu où chacun est souvent poussé à penser que le collègue est un concurrent, Jean-Henri avait le goût du partage et de l’action collective " ont décrit ses amis dans un texte d’hommage collectif encore, publié dans Le Monde. Il fit en effet partie de la SRF (Société des Réalisateurs de Films), participa à la création de l’ACID (Agence du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion, association de réalisateurs qui choisissent, défendent et aident à diffuser le cinéma indépendant), et du BLOC (Bureau de Liaison des Organisations du Cinéma, qui réunit l’ensemble des acteurs indépendants de la filière cinématographique).

Il faut patienter jusque dans les années 2000 pour revoir Jean-Henri Roger. Marseille chevillé au corps, il dédicace à cette ville un beau morceau de noctambulisme amoureux dans un polar gracieux, Lulu (Elli Meideros, Jean-Pierre Kalfon, Bruno Putzulu). En 2005, le lycéen mao ressurgit dans son inventaire Code 68. Le film lui ressemble, théorique, bordélique, fulgurant même s’il est finalement le moins réussi de sa petite filmographie. Ces dernières années, il participa à des documentaires, collectifs toujours, dédiés aux luttes des sans-papiers. Pointe personnelle, il envisageait un film sur son enfance à Marseille.
Lui qui dans un entretien au magazine Regards, en 2005, estima que sa génération n’avait transmis que bien peu de choses, parce que réticente à imposer des modèles, restera comme un passeur grand frère, une ombre floue mais indispensable pour infuser la passion du cinéma et d’un joyeux vivre ensemble.

(Photo : Jean-Henri Roger. Source : Unifrance)


Repères :

- Sur notre site, lire également la critique d’Alexandre Mathis sur la réédition du film Neige :
www.lesinfluences.fr/Neige-de-Juliet-Berto-un-polar-du.html
- Lire entretien au mensuel Regards (2005) :
www.regards.fr/culture/l-esprit-de-mai-entretien-avec,2162


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