L’héritage de Jean-François Bizot est à prendre

Le 25 février 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : réévaluer le patrimoine culturel des années Actuel et des années 1980, dix ans après la mort de son fondateur.

Patrice Van Eersel
L’aventure d’Actuel telle que je l’ai vécue, Albin Michel, août 2017, 508 p., 22,90 €.
Marina Bellot & Baptiste Etchegaray, L’Inclassable. D’Actuel à Nova, les cent vies de Jean-François Bizot, Fayard, sept. 2017, 252 p., 19 €.

Les années Actuel ? Jean-François Bizot ? Pour se ressourcer et visiter le Colombey-des-branchés, il faut s’équiper du récit autobiographique de Patrice van Eersel, L’aventure Actuel telle que je l’ai vécue : « Bizot emprunte une bretelle qui passe sous le pont du RER, tourne à droite dans Joinville-le-Pont, roule encore un kilomètre et aboutit à une ruelle encaissée, qui monte vers des maisons très anciennes au sommet d’une petite colline. Il longe un grand mur à gauche, jusqu’à un énorme portail gris délabré donnant sur une cour où il se gare en me faisant signe de l’imiter. Je descends de ma Méhari, ahuri. J’ai devant moi la façade fraîchement rénovée d’un hôtel particulier du XVIIIe siècle. Éblouissant. Sur trois niveaux et un entresol, une bonne vingtaine de grandes fenêtres me regardent en silence. » Avec un passe Navigo et une petite ballade dans le vieux Saint-Maur, on tombe sur ce même hôtel particulier de Largentière, façade et toitures classées depuis 1971, qui serait l’une des constructions les plus anciennes de Saint-Maur-des-Fossés, Val-de-Marne. On n’a pas eu le temps de le vérifier auprès du club d’archéologie local qui lui fait face. Jean-François Bizot s’est fait la malle il y a dix ans, le 8 septembre 2007. Son grand œuvre, le magazine Actuel, avait déjà tiré sa révérence en 1995, soit il y a plus de vingt ans mais reste toujours en mémoire. Une enquête biographique et un récit personnel ont été publiés à la rentrée d’automne 2017 qui réveillent chacun à leur façon l’empreinte thermique d’un grand de la presse qui électrisa son époque. Bizot, Jean-François, JFB, La Bize, Zobit, Gros Rhino, Le Grand blond…

1981-1992 : Comme Libération, le mensuel a connu sa confirmation fulgurante à partir de l’été 1981 pour s’éteindre ou commencer son long déclin avec l’agonie de Mitterrand.

Depuis quelques années, la décennie 80 était au purgatoire. Lisez la brillante analyse mais requiem impitoyable de l’historien des idées François Cusset (né en 1969), La décennie : le grand cauchemar des années 80 (La Découverte, 2006). Soit les années fric, les années tape-à-l’œil, l’effondrement de la pensée critique et le cynisme au balcon. Libé et Actuel y sont considérés comme les agents d’influence de cet état d’esprit. Pas faux. Mais totalement injuste si on s’arrête à ce seul constat.
« Branchez-vous sur la nouvelle presse » titrait le numéro d’Actuel première version des années 1970. Rigolard, beatnik, contestataire, avant-gardiste, pour ainsi dire underground, le mensuel des freaks hexagonaux (1970-1975) lancé par Jean-François Bizot a été mythologique. La deuxième vague d’Actuel en revanche, celle des années 1980, celle justement des « branchés » fut mythique : la deuxième formule ciblait avec talent les « jeunes gens modernes », tous les prébobos des « années fric » et de la bulle culturelle du ministre Jack Lang. Comme Libération, le mensuel a connu sa confirmation fulgurante à partir de l’été 1981 pour s’éteindre ou commencer son long déclin, avec l’agonie de Mitterrand.
La décennie peut se résumer avec ses slogans : « Nouveau et intéressant », « Les années technologiques et gaies », « Branchez-vous », ou encore « Chaud et froid comme les années 1980 ». C’est l’illustration de la décennie bouillonnante, qui après le nihilisme punk, s’emballa vers d’autres formes et recyclages culturels. Le mensuel qui s’est relancé en novembre 1979 est suivi au milieu de la décennie par 400 000 acheteurs, et bien plus de lecteurs encore, des millions. C’est le picture magazine par excellence qui met en scène le nouveau reportage (« Quel est le scénario de ton papier ? »), des visuels décalés et des textes fleuve très subjectifs et assez exagérés, mais qui renifle mieux que quiconque l’air culturel de l’époque. Pour ceux qui n’ont pas la couleur ou n’auraient pas connu le programme, voilà quelques sujets des ventes record de numéros d’Actuel (été et septembre 1981). Les rubriques Tendances, Coup de fric, Stratégies, Hit-parade, Vibrations, Idées fortes montrent une génération qui tel Hulk gigote dans ses vieux habits. En Iran, Marc Kravetz se fait raconter par le sanguinaire procureur khomeyniste, ses rêves et ses dizaines d’exécutions. Elisabeth D. rencontre les musiciens beurs du groupe lyonnais Carte de séjour. Jean-François Rouge fait valoir que « Jane est plus forte que Tarzan » et analyse les performances féminines. Jean Rouzaud pointe le grand retour de « la peinture-peinture ». Luis Gonzalez-Mata (un ancien espion de Franco et de la CIA repenti) enquête sur les Tahitiens cancéreux à l’ombre du champignon nucléaire de l’armée française. Frédéric Joignot rencontre à Colombus un prof qui grâce à sa machine à plaisir, transforme les gens en robots jouisseurs. Patrick Eudeline et Roger Sacrain rencontrent et recensent « les bébés du rock ». Yannick Blanc raconte un couple mixte en plein régime de l’apartheid. Et Jean-François Bizot himself fait la fête orgiaque – comme d’habitude à fond — avec les camionneurs américains près de Los Angelès.

L’esprit Bizot aura colonisé tous les médias, de la presse écrite à Canal+

Un autre type d’enquête très spectaculaire est inventé : « l’imposture » - ce que l’on appelle aujourd’hui l’immersion. Les imposteurs sont partout : Yannick Blanc se met dans la peau d’un Noir et enregistre les réactions quotidiennes, Pierre Edelman devient un Elephant man dans le métro, André Bercoff se fait passer pour un émir qui veut racheter de grands crus bordelais, Patrick Rambaud et sa compagne se griment en domestiques et s’insinuent dans les intérieurs des nouveaux grands bourgeois, Thomas Jonhson s’incruste comme journaliste dans la presse Hersant et Jean-Luc Porquet expérimente les joies d’un abatteur dans une usine de volaille.
Bref, en touche rapide : plusieurs coups d’avance, voire des années.

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Jean-François Bizot dans les années 1980 (©Rita Scaglia)

L’esprit Actuel s’inséra également avec jubilation dans la bande-son de la France de mai 1981, annonciatrice des radios pirates devenues libres : Radio Nova naît et persiste allègrement depuis. Las, la fête foraine des années 1980 s’est arrêtée dans la sombre décennie 90, et coïncidence, la fin crépusculaire du mitterrandisme. Le social est revenu mordiller les chevilles des fêtards du Palace, et l’avènement de la loi Evin interdisant les publicités pour l’alcool a précipité la chute de l’Empire Bizot. Dans cette période du grunge, Nova le petit citymagazine parisien cheap et pas cher a remplacé le flamboyant magazine à vision mondiale.
L’esprit du journal lui a colonisé la télévision, notamment Canal + où sont passés de nombreux collaborateurs du magazine et de Radio Nova tels Karl Zéro, Christophe Nick, Marie Colmant, Frédéric Taddéi, Ariel Wizman et Édouard Baer. L’ado cryogénisé Phil Casoar chronique toujours dans Fluide Glacial, Jean-Luc Porquet est sénateur tendance verte au Canard enchaîné et Frédéric Joignot s’institutionnalise au Monde. Les premiers fous fondateurs de la belle aventure sont partis sur la pointe des pieds : Jean-Pierre Lentin, Jean-François Bizot, Michel-Antoine Burnier alias « la Burne », Léon Mercadet, Claudine Maugendre… L’écrivain et académicien Goncourt Patrick Rambaud alias « Hyma la hyène » et qui fut un rouage décisif dans ce journal, a choisi de se faire discret sur cette période et ses inimitiés incubées.
Patrice van Eersel est le dernier témoin d’une communauté de Mohicans. Son récit est d’autant plus précieux et généreux. Psychogéographie d’une utopie : on croyait que le journal se fabriquait essentiellement au 33, rue du Faubourg saint-Antoine dans un quartier Bastille requinqué et modernisé, ce n’est pas tout à fait exact. Le bureau parisien de JFB, verrières, vue panoramique, boudoir et capharnaüm étudié, n’en était que l’épicentre. À Saint-Maur on a gambergé, cogité, décidé, bouillonné, tranché, comploté et on s’est engueulé aussi et assez aimé. C’est de là que l’on a théorisé sur le journalisme « gonzo » à la française (enquête de terrain et subjectivisme assumé), écouté la world music, le rap new-yorkais et l’afro-beat de Docteur Fela, la rumba congolaise et la house de Chicago, James Brown, Salif Keita et Ray Lema, NTM, l’antiracisme, les nouvelles sciences et le mouvement des jours meilleurs. Sous les auspices de « Monsieur Réel », leur totem. Car Monsieur Réel est plus fort et plus fou que tout.

Visiter l’ex-communauté de Saint-Maur et vraie marmite culturelle des années Actuel

Le maître des lieux était un ogre. L’aventure Actuel telle que je l’ai vécue n’a pas son pareil pour raconter la fresque des années 1970-2000 qui débordent très largement de la période Bizot. Avec van Eersel, spécialiste des profondeurs psychiques et de la mort profonde, on remonte le temps et le cours des mentalités comme si on prenait le RER. C’est un récit en super8 plein de saccades, et au fil de la lecture, qui délivre des informations précieuses. On imagine son arrivée parisienne et étudiante maths-spé de petit belge aristo né au Maroc, sa cartographie personnelle de l’université, de Paris et de la presse, les débuts de l’Agence de presse Libération, son adoption dans la première mouture hippie d’Actuel, l’usage des drogues et de l’amour libre, la constitution de la communauté de Saint-Maur et la relance d’Actuel, la vie underground, les influences culturelles et intellectuelles, la découverte de la New Age et de ses effets pervers, le zénith et la chute de l’Empire branché, la dissolution de l’équipe et la recréation personnelle.
Ce sont les plaisantes mémoires d’un Bibi Fricotin psychédélique qui prendront avec les années, le poids du documentaire de référence sur les mentalités pré et postsoixantehuitardes. Une chose est certaine : dix ans après la disparition de Jean-François Bizot, son héritage de travail collectif et de curiosité imbattable est à prendre.

> L’aventure Actuel telle que je l’ai vécue fait partie de notre sélection des meilleurs récits 2017. À lire ici : un portrait-entretien de l’auteur et un gros dossier sur le journal Actuel dans notre revue papier/ PDF IDÉES n°2 (Janvier-février 2018)




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