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L’héroïsme de Djokhar Tsarnaev ?

lundi 22 avril 2013, par Philippe-Joseph Salazar

L’attentat à la bombe de Boston, lundi dernier, aura été l’occasion de saisir sur le vif les paradoxes de l’ « exceptionnalisme » américain. Et quel meilleur miroir que CNN ?

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J’ai donc regardé, en direct, la capture du jeune terroriste Djokhar Tsarnaev et c’est dans la couverture de cet événement que CNN a révélé ce qui se cache sous la stupeur que provoquent en Amérique l’idée, l’image, la preuve qu’on puisse la détester au point de commettre un tel attentat. La stupeur était, chez les anciens Romains, ce sentiment terrible qui frappe l’homme devant l’incompréhensible. L’Amérique, qui se pense comme Rome (« Are we Rome ? », « Sommes-nous Rome », est un leitmotiv), a été stupéfiée et CNN s’est offert en miroir grossissant et en chambre d’échos de cette stupéfaction.

J’ai donc allumé le poste, par hasard, après avoir eu l’occasion de voir, le lundi, les images flashées de l’attentat, au bar du National Press Club de Washington. Fasciné par l’outre-mesure qui caractérise l’action publique en Amérique, j’ai regardé la narration en direct du quadrillage massif d’une ville populeuse à l’ouest du grand Boston, « locked down », mise sous scellée pendant presque une journée. Interdit de sortir du lieu où on se trouve. Bâtiments et maisons fouillés un à un. Filet et souricière. Technique parfaite sur le papier. Clausewitz au tableau noir. Les différentes forces de police (ville, Etat, FBI, « services secrets »), dues à la superposition archaïque des juridictions, avaient déployé tous leurs moyens, à l’américaine, ce qui consiste toujours en une overdose de machineries et de ressources humaines, par imitation de scènes de cinéma (et non l’inverse) afin que la réalité vue sur CNN et alia soit au niveau de la fausse réalité cinématique qui alimente l’imaginaire populaire américain sur la « sécurité ». Mais, rien. Pas de rat dans la trappe.

Gouverneur, maire, préfet de police avaient donc en fin de quadrillage pris la parole, avec cette éloquence naturellement acquise à l’école (le fait, un argument factuel, un argument éthique, un argument émotionnel, une conclusion et « la route devant nous, tous ensemble »). Toute une machinerie rhétorique pour faire oublier l’inefficacité de la machinerie de traque (« manhunt », chasse à l’homme). Sur CNN Wolf Blitzer fera laconiquement remarquer : « Pour résumer, il a filé, au milieu de la mitraille … et il a filé à pied ». Le commentateur senior sera vite remplacé par le vétéran des conflits internationaux, le bel Anderson Cooper. C’est la guerre, donc on en appelle à celui-ci.

Donc, rien n’était sorti de cette traque hypertrophiée, le terroriste n’avait pas été « flushed out », « évacué, vindangé » (« to flush » c’est tirer une chasse de toilettes), rien, sauf des discours de gestion de crise.

Or, durant l’inutilement spectaculaire quadrillage, CNN, hormis la description minutieuse des moyens mis en oeuvre et des messages de soutien « à la communauté », dut bien étoffer le direct, puisque rien ne se passait, en interrogeant les amis d’école du jeune homme. Un premier topo rhétorique se mit alors en place : c’est un jeune homme bien sous tous rapports, déclarent amis, relations, copains ; beau, intelligent, sportif et « américain ». Un « buddy » de l’équipe de lutte ajoute même : quoi qu’il ait fait, c’est un type super. Tous font son éloge, à l’agacement stupéfait des reporters.

CNN en est donc réduit à cette explication : c’est un « young man », un jeune gars, il a été – le mot est lâché – « influencé » par son aîné. Même Madame Amanpour ajoute une strophe à la rengaine, au cours d’une interview avec une de ses collègues journalistes qui se trouve être la mère d’un copain d’école du jeune homme ; et tout cela se résume à ceci : éduqué à l’américaine, « parlant américain » (réponse par un ami d’origine…syrienne), fréquentant une école publique chic et fière de la diversité multiculturelle de ses élèves, le jeune homme ne peut pas avoir fait « ça » de son propre chef. Il a dû être influencé. Impossible qu’il ait fait un choix délibéré (c’est mon opinion personnelle).

Car ce qui se dissimule dans ce topo rhétorique est double, et révélateur de l’idéologie CNN, qui elle-même reflète en la magnifiant l’idéologie ambiante de l’Amérique face au terrorisme, et en particulier le « terrorisme de terroir » (« homegrown terrorism ») qui est le plus grand danger que court l’exceptionnalisme américain – comment un Américain se retourne contre lui.

Premièrement un « jeune adulte » est un jeune avant d’être un adulte, et la jeunesse en Amérique est considérée comme relevant de la pureté, sujette soit à protection soit à héroïsme (par exemple, un père secouriste spontané lors de l’attentat parlera même de son jeune fils tombé en Afghanistan comme d’un « ange »). La jeunesse (aux limites élastiques selon les besoins de la cause) est foncièrement « innocente ». Angélique. Seules des forces maléfiques, extérieures ou adultes, peuvent donc la rendre impure. Un « jeune » est ainsi sans volonté propre, sans autonomie réelle, sans libre-arbitre. Il est un objet. Le jeune homme, qualifié de « young boy » par un spécialiste du renseignement, est l’objet, le jouet de son frère aîné, récemment arrivé aux Etats Unis alors que lui-même y avait passé quasiment toute sa vie jusqu’à en devenir citoyen. Et c’est le second aspect.

Car, deuxièmement, l’éducation américaine ne saurait produire, de terroir, un « terroriste ». La stupéfaction est là. Mais ce topo rhétorique est paradoxal : si cette éducation est si bonne et si vertueuse, comment expliquer qu’une « influence » puisse la retourner, violemment, radicalement ? Quel donc est le maillon faible de cette éducation ? La question n’est ni posée, ni débattue.

Le maillon faible n’est évidemment pas, aux yeux de cette idéologie, le multiculturalisme : les valeurs américaines sont capables à elles seules de convertir tout ce qui est étranger à l’idéologie de la nouvelle Rome. Les étudiants du lycée chic et multiculturel sont « divers » mais intégrés à l’exceptionnalisme américain. Tel est l’éloge que donne la collègue d’Amanpour, entre dames de la bonne société. Pour ma part, je pense qu’il n’y a pas de plus riche pépinière de recrutement que de tels établissements scolaires. Un agent cible l’élève brillant, sportif, aimé de ses copains, sans problème et donc « sous le radar », et lui rappelle que là d’où il vient est son véritable destin. Redoutable.

CNN évite donc de formuler la question du maillon faible car avec elle se pose une question bien plus dramatique : celle du libre-arbitre, de la liberté de choix en politique. Un véritable Américain, comme l’est encore à ce moment-là du développement médiatico-rhétorique, le jeune homme n’est accordé en effet de libre-arbitre que pour obéir aux valeurs communes de l’exceptionnalisme américain. Son libre-arbitre ne peut donc pas s’exercer de manière autonome, allant jusqu’à refuser ce système. La liberté de penser s’arrêter là.

Poser cette question ce serait pointer une faille profonde, celle qui fissure la doxa de gauche, reprise chaque jour par une pub de la chaîne MSNBC, et presqu’autant par Obama, que l’immigration est nécessairement une « force », « la fondation de cette nation » : dans cette optique devenir Américain fonctionne comme une transformation essentielle, irréversible, absolue de l’individu. Un Américain est un être humain à part. Donc, qui est ce jeune homme bien sous tous rapports, sauf un, le plus radical, son rapport au libre-arbitre, à la libre détermination de son idéal politique, même brutal ? Rien : un enfant influencé, oui, libre, non. Le quadrillage n’a rien vidangé, les discours sont creux, le jeune homme n’est pas capturé, et CNN tourne à vide.

Je m’apprêtai donc à éteindre la télé quand, un des deux reporters dans la rue, s’apprêtant à terminer sa transmission, s’écrie soudain, en live, « ça mitraille, vite tourne la caméra ! ».

On assiste alors à la capture, où les forces de police rachètent la bévue du quadrillage raté (on apprendra que la propriété où a trouvé refuge le jeune homme n’avait pas été fouillée et que le propriétaire a simplement déclenché l’hallali en appelant le numéro d’urgence 911). Tandis que le FBI essaie d’éponger le fait que la Russie l’avait averti en 2011 que le frère aîné du jeune homme était à surveiller. Accumulation de bévues. Mais le jeune homme est capturé, vivant. On n’en verra les images que le lendemain et le surlendemain, au compte-gouttes, veille du « premier anniversaire » de l’attentat.

A partir de ce moment-là un second topo rhétorique se met en place sur CNN : non plus « qui est-il » mais « pourquoi a-t-il fait ça ? »

Si, comme on le soupçonne, le jeune homme a agi sous le coup d’une colère face au sort cruel de la Tchétchénie musulmane (confondue sur Tweeter avec la Tchéquie, et ramenée par CNN à des « problèmes » si ma mémoire est bonne), ou comme il l’aurait dit, dans une rare confidence à un copain, « si tu voyais ce qui se passe dans mon pays, en comparaison ici c’est rien », la réponse et la déduction devraient être évidentes. Eh bien non, CNN n’a cesse d’ânonner : mais pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Blessé à la gorge, semble-t-il, il est incapable de parler, ce qui, en une sorte d’ironie, le protège, semble-t-il aussi, contre la tentation avalisée par le gouvernement Obama de ne pas lui laisser le droit de rester silencieux. Pourquoi donc cette question du pourquoi ?

Le terme de héros est devenu extrêmement banal aux Etats-Unis. Tout soldat, même assis dans un bureau à se faire les ongles mais posté dans les deux guerres du Moyen-Orient, est un « héros ». Or, ce que CNN montre sans pouvoir dire qu’elle le montre, est un véritable héros. CNN répète « pourquoi » pour ne pas dire « à quelle fin ? ». La différence entre le pourquoi causal et le pour quoi final (deux formes de la cause en philo) est que la question du « pourquoi » instrumentalise l’individu (il a fait ça à cause de son frère) et permet de ne pas poser la question terrifiante du « pour quoi » : à quelle fin a-t-il agi ? Terrifiante car elle implique un questionnement sur l’idéal.

Je m’explique : un tel acte, terrible pour les victimes (qui sont probablement à ses yeux des ennemis), est pour celui qui le commet un acte valeureux de réalisation d’un idéal. Un geste héroïque. Derechef : l’Amérique (et l’Europe) sont des sociétés où le simulacre de l’idéal passe pour de la réalité – les réalités shows simulent la gloire ; les drones qu’on fait tirer, parfois sur des enfants, depuis un poste de commande à 20,000 kilomètres, simulent le danger pour celui qui appuie sur le bouton ; sans parler des jeux sanglants mais sagement électroniques qui offrent tout un arsenal de simulacres où on joue au héros. Même quand un vrai soldat héroïque apparaît, par exemple pour une remise de décoration à la Maison-Blanche, la raison qu’il avance, s’il en parle, pour son geste de valeur est généralement personnel, « sauver mon camarade », ou comme j’ai lu sur des blogs à propos de soldats français « pour le dépassement personnel ». Une forme de sport. Rarement les « héros » parlent-ils de l’honneur national, de la gloire des grands ancêtres à émuler, bref d’un idéal. Ce qui trouble le jeu ici est la perception confuse, et terrifiante, que pour commettre un tel attentat, « quand on a tout pour réussir sa vie », il faille avoir une conception autre de la vie, une conception héroïque.

Or CNN est incapable de raconter que le jeune homme puisse avoir un idéal politique autre que l’exceptionnalisme américain et d’autre héroïsme qu’à son service. On oppose alors le jeune homme à une jeune étudiante chinoise, morte dans l’attentat, qui, elle, avait assimilé la valeur de l’exceptionnalisme américain au point de vouloir retourner en Chine et y faire fortune dans les affaires grâce au bagage scientifique acquis à Boston.

Dès lors quand un jeune homme, bien sous tous rapports, commet un tel geste, CNN se retranche derrière une rhétorique psychologisante, la psychologie étant la religion populaire de l’Amérique : il a été manipulé… et si c’était lui, comme je le pense, un type intelligent et un athlète dont les pratiques sportives ressemblent fort à de l’entraînement qui avait manipulé son gros bras, front bas de frère aîné ?). Le choix atroce du marathon devient alors moins stupéfiant : quand des enfants, en Afghanistan par exemple, courent pour échapper aux balles et se nourrissent de rats crevés, les ennemis ne sont-ils pas ces gens sûrs de leur exceptionnalisme, indifférents en réalité au monde et bien nourris de surcroît qui courent en petites culottes et collants noirs dans le printemps bostonien ? Où est la réalité idéale, se dit le jeune homme ? Et si la réalité était du côté des enfants ? Et l’idéal dans leur défense ? Alors la réponse devient évidente et ce n’est pas la bienpensance multiculturelle du lycée chic qui formulera la solution, mais un acte violent, héroïque à ses yeux, par quoi le jeune homme fait coïncider idéal et réel.

Après coup, CNN interroge une ex-membre de la brigade anti-trafic d’armes à feu et stupéfiants : cette ancienne interrogatrice fait remarquer que, lorsque le jeune homme sera questionné et s’il veut répondre, il faudra que ses interrogateurs gagnent sa confiance. Ça c’est la routine des Services (la torture est exclue, le cas est trop médiatique et son statut juridique complexe). Alors mon conseil : les agents qui procèderont à ce très délicat travail devront simuler le respect pour son idéal, et faire comme si l’exceptionnalisme américain n’existait pas. En dépit de leur révulsion les interrogateurs devront se mettre à la place du jeune homme, admettre que l’acte du jeune homme est valeureux, héroïque même, car ce sera leur seule chance d’ouvrir, comme le dit CNN, « ce trésor de renseignements ». Good luck.


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