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La Corée du Sud est-elle encore une démocratie ?

dimanche 3 novembre 2013, par Arnaud Vojinovic

Six mois après la prise de pouvoir de la présidente Park Geun-hye, la démocratie en Corée du Sud est arrivée à un tournant de son histoire. Résistera-t-elle aux désirs de mise au pas du pays par la vieille garde issue de la dictature pour s’installer durablement ou sera-t-elle sacrifiée sur l’autel du développement et de « l’économie créative » ?

La mort de cet inconnu le 16 septembre dernier est un signe qui ne trompe pas. L’homme a été abattu par les militaires sud-coréens alors qu’il essayait de traverser la frontière pour se rendre en Corée du Nord. Réaction normale de militaires dont l’armée est toujours sur le qui vive, prête à en découdre avec l’ennemi du Nord, l’ennemi de toujours. Si l’armistice a bien été signé en 1953, les deux pays sont toujours en guerre. Mais au-delà du simple fait et la mort d’un homme, cet événement nous interroge sur le caractère démocratique de la Corée du Sud. Un pays peut-il encore être considéré comme un pays démocratique quand il abat sans forme de jugement ses citoyens qui souhaitent quitter le territoire national, quel que soit le pays d’accueil choisi ?

Des résultats électoraux biaisés

Cet homme abattu sans jugement ni sommation ne serait-il pas le symbole de la démocratie coréenne ? La vie politique coréenne est gangrénée depuis plusieurs mois par les révélations concernant l’élection de Park Geun-hye en décembre dernier. Les services secrets, le NIS pour National Intelligence Service, ont mobilisé 70 agents pour mener une campagne de désinformation à l’encontre du candidat de l’opposition. Mais les messages sur les forums n’ont pas suffi puisque 55 689 tweets sur la période ont été aussi postés pour relayer toute information en défaveur du camp adverse. Si l’implication des services secrets est avérée, il apparaît que c’est aussi une unité spécialisée du ministère de la Défense qui a participé à cette cyber-guerre un peu particulière puisqu’elle avait pour unique but de salir la réputation des candidats opposés à Park Geun-hye pendant la campagne présidentielle dont le trublion Ahn Cheol-soo. Le ministère des Anciens combattants n’a pas été en reste publiant un document présentant les candidats et anciens présidents démocrates comme des alliés de la Corée du Nord. Ce sont les premières inculpations en juin dernier et les tentatives de la police pour étouffer l’affaire qui ont mis en lumière ces actions de manipulation à grande échelle. Mais la justice en fait trop aux yeux de la présidence. Pour bloquer le travail du Parquet qui commence à montrer un peu trop d’indépendance, la presse conservatrice se lance dans une campagne pour décrédibiliser le chef du Parquet lui prêtant un enfant illégitime. Il se voit obliger de quitter son poste. Le Parquet s’entredéchire ce qui permet à la présidence de reprendre la main en nommant un proche du pouvoir à sa tête et en écartant un des enquêteurs qui travaille sur le NIS, Yoon Seok-ryul. Ce changement permet à Park Geun-hye avant sa venue en France d’annoncer par la voie de son Premier ministre que toute la lumière sera faite par la justice sur les agissements du NIS, qui refuse d’ailleurs toujours de coopérer. Il aura donc fallu attendre six mois et une mise au pas de la justice afin que la Présidente face une déclaration sur ce dossier.

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Samedi 2 novembre, manifestation au Trocadéro de résidents coréens lors de la venue de Park Geun-hye à Paris.

Une presse atone

Sur ce type d’affaires, les journalistes d’investigation ont bien peu de liberté d’action. Les ressources publicitaires sont déjà un bon moyen de pression pour les journaux qui se montrent trop critiques. Pour les journalistes, la stratégie est plus directe : un faux-pas et c’est la prison qui les guette. En effet toute allégation qui n’est pas solidement étayée par des preuves peut être qualifiée de diffamation et la diffamation, en Corée du Sud, mène droit à la prison. Nombreux sont les journalistes qui en font les frais ou sentent cette épée de Damoclès au-dessus de leur tête. En 2012 pour faire taire l’émission satirique « Naneun Ggomsuda », un de ses membres ancien député, Jeong Bong-ju a été condamné à un an de prison. Son tort ? Avoir fait partie en décembre 2007 d’une commission d’enquête parlementaire chargée des malversations éventuelles lors de l’élection présidentielle de Lee Myung-bak. En 2008, il a été condamné à 1 an de prison pour diffamation, on lui reprochait d’avoir aidé à la propagation de rumeurs non fondées. Mais les quatre irrévérencieux de « Naneun Ggomsuda » ne sont pas les seuls visés. La loi sur la Protection des conservations privées touchent directement le travail des journalistes. Choi Sung-jin du journal de centre gauche The Hankyoreh a été condamné pour avoir fait état d’une discussion privée caractérisant un délit d’initié lors de vente d’actions. Le journaliste n’avait pas l’autorisation des parties pour publier cette information. Lors du rendu de son jugement, le juge lui reproche son enquête sur l’élection de la présidente fraîchement élue, Park Geun-hye.

Des lois liberticides

La loi de sécurité nationale permet aux services secrets de faire taire toute voie discordante. Dernièrement le Parti Progressiste Unifié (PPU) en a fait les frais. Accusé par le NIS d’alliance avec le Nord, de complots et de tentatives de sabotage d’installations vitales sud-coréenne, son président et député, Lee Seok-ki, a été jeté en prison courant septembre. Les charges : "complot et instigation en vue de fomenter une rébellion". Lors d’une réunion de son parti en mai dernier, un des participants évoque les 100 000 militants de gauche tués par le Sud au début de la guerre de Corée en 1950 (Massacre de la ligue Bodo). Un des participants propose alors de s’armer et d’agir préventivement. Une idée qui est immédiatement rejetée par le reste du groupe. Mais cette conversation est enregistrée et transmise au NIS. Quelques mois plus tard, dans la tourmente, le NIS choisit le moment opportun pour s’en servir et décapiter ainsi un des partis de l’opposition. Beaucoup pensent que l’accusation est grotesque mais aujourd’hui cinq membres du PPU sont en prison et une enquête sur l’implication probable de trente fonctionnaires est en cours. Et quand le NIS insinue que le PPU prend ses ordres en Corée du Nord, Pyongyang répond sans attendre avec sa rhétorique qui est sienne que cette affirmation est ridicule.

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28 août, persquisition des Services secrets au bureau du député Lee Seok-ki.

Des syndicats muselés

Le KTU (Korean Teachers’ and Education Workers’ Union), le principal syndicat d’enseignants avec 69 000 membres vient fin octobre d’être délégalisé ; il a perdu sa reconnaissance juridique. Il lui est reproché d’avoir dans ses rangs neuf anciens enseignants démissionnaires et une dizaine d’autres qui ne sont plus en poste. Le gouvernement considère que cela contrevient au droit syndical et a demandé au syndicat de modifier ses statuts pour que ne soient syndiqués que des salariés en activité. Lors de ce bras de fer le ministère du Travail s’est montré intransigeant et a déclaré le syndicat "hors la loi". Une première pour un des pays de l’OCDE.
Le syndicat d’enseignants rejoint ainsi le syndicat national des fonctionnaires (KGEU : Korean Governement Employees’ Union) lui aussi non reconnu mais pourtant fort de 140 000 membres. KGEU qui est actuellement sur la sellette car le parti au pouvoir lui reproche son manque de neutralité. Un comble pour un syndicat non reconnu !

La Corée du Sud a un des taux de syndiqués les plus faible de l’OCDE non du fait d’une particularité à la française où un accord de branche bénéficie à tous les salariés qu’ils soient syndiqués ou pas, mais simplement parce que les syndicats n’ont souvent pas le droit de citer en entreprise.

La démocratie en danger

Aujourd’hui le danger sur la démocratie coréenne est tel que 206 universitaires spécialisés en histoire et culture coréenne jugent bon le 22 octobre dernier de sortir de leur réserve au cours d’une conférence de presse. Parmi les universitaires présents, Park No-ja. D’origine russe (Vladimir Tikhonov), naturalisé coréen en 2001, Park No-ja enseigne à l’université d’Oslo. Il est la sommité mondiale en études et culture coréennes. Les pressions du gouvernement face à la détermination des universitaires n’ont pas été suffisantes pour faire échouer cette conférence mais ce jour-là seuls des professeurs en poste à l’étranger prennent la parole pour dénoncer l’ingérence du NIS dans la vie politique du pays et plus particulièrement lors de la dernière élection présidentielle.

Une élection truquée, un droit syndical non reconnu, des journalistes menacés de prison quand leurs enquêtes gênent, une liberté de penser muselée par des lois liberticides, des citoyens abattus quand ils veulent quitter le pays etc. La démocratie coréenne est bien mal en point. Au cours de ce voyage européen, les dirigeants avant de citer comme exemple la Corée du Sud doivent garder à l’esprit que l’expérience démocratique en Corée du Sud est récente et certainement pas encore inscrite dans la durée, ni dans la culture de ce pays qui a connu depuis la fin de l’occupation japonaise plusieurs dictateurs sans pitié dont le père de l’actuelle présidente.

EDIT du 05 novembre :

EDIT du 08 novembre :


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