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La Nouvelle Revue du Travail : pour comprendre les nouveaux modes d’emplois

samedi 6 juillet 2013, par Audrey Minart

Animée par des sociologues, La NRT veut explorer de façon pluridisciplinaire, les conséquences de l’économie globalisée sur le monde du travail et de l’emploi

 

Social. Née fin 2012 à l’initiative de chercheurs en sciences sociales, La Nouvelle Revue du Travail - ou NRT - vient de faire paraître en ligne son deuxième numéro. Le thème : « Travail et organisation dans le secteur public : la fascination du privé ? ». Cette revue semestrielle regroupe, dans son comité de rédaction, une majorité de sociologues aguerris parmi lesquels Danièle Linhart (CNRS-Université Paris X), Vincent de Gaulejac (Université Paris VII) ou encore Jacqueline Laufer (HEC). (Liste ici : http://nrt.revues.org/527#tocto1n1 ). Mais historiens, psychologues, ergonomes et économistes ne sont pas pour autant écartés de l’atelier. Bien au contraire, la revue se veut pluridisciplinaire, et espère pouvoir dépasser le simple rendez-vous académique, en s’adressant également aux différents acteurs du monde du travail (et de ceux qui n’en n’ont pas ou plus). Un mot d’ordre scientifique : la critique, celle qui veut en finir avec les eaux tièdes d’une "pensée" néolibérale. Plus de détails avec Jean-Pierre Durand (Université d’Evry), directeur de la rédaction d’un média scientifique original.

LesInfluences.fr : Pourquoi lancer une nouvelle revue sur le travail, qu’est-ce qui la différencie des autres ?

JEAN-PIERRE DURAND : La première idée, toujours d’actualité, a été de lancer une revue ouverte à tous les courants théoriques ; la seconde idée, une revue académique qui soit également dirigée vers les acteurs du monde du travail : syndicalistes, experts, DRH, élus des CE ou des CHSCT, etc. Cette vision tenait aussi au fait que la grande revue Sociologie du travail (http://www.sociologiedutravail.org/ ) s’est déclarée finalement "généraliste" et que les publications existantes couvraient quant à elles divers sous-champs parcellaires de la sociologie du travail : il y avait donc place pour une revue pluridisciplinaire, centrée sur le thème du travail et qui sache traiter tout autant de l’emploi, que de la formation, des qualifications, des relations professionnelles, du genre, que de l’innovation, des techniques, ou des professions,...

LesInfluences.fr : Avez-vous une orientation particulière ?

JPD : Dans le champ académique, La Nouvelle Revue du Travail se veut critique et donc encourage les écrits critiques. Ceux-ci sont trop rares en ce moment, alors que les troubles socio-psychiques continuent de frapper un taux élevé de salariés en raison des surcharges de travail… Et ce, à l’heure où nous comptons cinq millions de chômeurs en France ! En même temps, le terme de critique ne signifie plus grand chose dans la langue française, puisque la majorité des chercheurs en sciences sociales et humaines s’en réclament. Nous avons donc donné un contenu à cette approche critique : la ligne éditoriale de la revue publiée lors de sa création fait état des centres d’intérêts tels que « les rapports sociaux de domination, de pouvoir et d’exploitation renouvelés par la globalisation du capitalisme financier ». 

" Le but du sociologue et de la démarche critique est de maintenir une vision distanciée de la société et des discours portant sur celle-ci. Notre « objet » peut être autant la littérature managériale, que les écrits syndicaux "

LesInfluences.fr : faire une revue scientifique critique sur le monde du travail, c’est prendre une posture de gauche ?

JPD : Ce n’est pas notre perception et ce n’est pas ainsi que nous posons le problème. Le but du sociologue et de la démarche critique est de maintenir une vision distanciée de la société et des discours portant sur celle-ci. Notre « objet » peut être autant la littérature managériale, que les écrits syndicaux, en tout cas ceux qui s’arrêtent à la seule dénonciation. Notre comité de rédaction rassemble d’ailleurs tous les courants de la sociologie du travail. La distanciation dont je viens de parler porte aussi sur les travaux des uns et des autres… Notre but est également de faire débattre les articles entre eux. Il faut savoir qu’en France, dans les sciences sociales, il y a une sorte d’évitement du débat : chacun développe ses thèses, mais sans forcément prendre le courage de débattre avec d’autres courants de pensée. Ce qui peut s’expliquer par la suprématie des idées libérales dans un monde qui a normalisé les esprits… L’orthodoxie économique s’impose à la plupart des autres disciplines... et des gouvernements de la planète. Résultat : avec un tel main stream, le débat est difficile. D’où l’urgence de remettre en selle des pensées critiques.

" Nous avons donc donné un contenu à cette approche critique : la ligne éditoriale de la revue publiée lors de sa création fait état des centres d’intérêts tels que « les rapports sociaux de domination, de pouvoir et d’exploitation renouvelés par la globalisation du capitalisme financier » " 

LesInfluences.fr : Votre revue publie en majorité des textes de sociologues, mais vous vous déclarez ouverts. Avec quelles autres disciplines collaborez-vous ?

JPD : Le cœur de la revue est sociologique. Il faut savoir que la sociologie s’est en partie construite autour du travail après la seconde guerre mondiale. Nous travaillons facilement avec les psychologues, psychiatres et psychanalystes, en particulier en ce moment où les questions de santé au travail mobilisent ces deux grandes disciplines. Le n° 4 (printemps 2014) portera d’ailleurs sur ce thème, toujours dans une approche critique, pour évaluer si les sociologues ont des approches ou des résultats spécifiques relatifs à cet objet. Et si oui, lesquels.

Il est relativement aisé de travailler avec les historiens. Mais ces derniers ont leurs réseaux et ne fréquentent pas tellement - sauf exceptions notables - les sociologues. Il en est de même avec les ergonomes avec lesquels nous travaillons sur le terrain, par exemple dans les réseaux de l’ANACT. Mais les publications s’ignorent trop les unes les autres. Nous souhaiterions travailler beaucoup plus avec les économistes. Cependant, nombre d’orthodoxes ne s’intéressent pas du tout au travail, à peine à l’emploi, et bien souvent ne lisent pas les travaux des autres disciplines. Ce serait plus facile avec les hétérodoxes, mais il faut reconnaître que l’économie du travail est une branche quasiment morte de la discipline.

" Notre rôle d’universitaires n’est pas d’alerter : il est de prendre le mal à la racine, c’est-à-dire au niveau de l’organisation de la production et du travail. Pourquoi compte-t-on, en France, autant de pathologies psycho-sociales ? Pourquoi autant de suicides ? "

LesInfluences.fr : Les risques psycho-sociaux constituent-ils un thème qui pourrait relancer le débat par les sciences sociales ?

JPD : Ce ne sont pas tellement des courants théoriques qui s’opposent sur la question mais les pratiques. Il existe aujourd’hui une convergence entre les chefs d’entreprise et la majeure partie des « experts » qui mettent en place des « alarmes » avant que les crises n’éclatent. Notre rôle d’universitaires n’est pas d’alerter : il est de prendre le mal à la racine, c’est-à-dire au niveau de l’organisation de la production et du travail. Pourquoi compte-t-on, en France, autant de pathologies psycho-sociales ? Pourquoi autant de suicides ?

A mon sens, les Français sont très attachés à leur travail, beaucoup plus qu’ailleurs. En Europe du Nord, par exemple, quand les employés ou les cadres quittent leur bureau à 17 heures, la journée est réellement terminée. En France, on ne cesse d’en parler encore ; les « cols blancs » rapportent même du travail chez eux. En outre, le travail s’est intensifié à partir du début des années 1980, avec l’avènement des 35 heures : pour schématiser, ce que l’on faisait hier en 39 heures doit l’être en 35 heures. Notamment parce que les créations de postes espérées à la suite de cette réduction de la durée du travail n’ont pas eu lieu.

Quelles solutions ? Tout d’abord recruter, car les dégâts des troubles psychosociaux causés par l’intensification du travail dans certaines entreprises sont supportés par la collectivité. Ce qui n’est pas « juste » au sens de la philosophie politique qui anime nos sociétés. On ne peut pas continuer à voir autant de personnes être « malades du travail », et d’autres qui souhaitent travailler mais ne le peuvent pas.
Il faudrait aussi réorganiser. Le nombre d’encadrants, et notamment ceux qui travaillent sur les tableaux de bords, les évaluations du travail et des personnels, ne cesse d’augmenter depuis des années. Or, ils ne produisent pas de valeur, et même augmentent la pression sur les autres travailleurs, jusqu’au burn out dans certains cas extrêmes. Ils n’ont d’ailleurs généralement aucune notion de ce qu’est la production. Il y a donc un décalage important entre ces encadrants, souvent issus des écoles de commerce et de management qui se multiplient, et les exécutants qui, eux, ne peuvent désormais plus bénéficier de promotions internes puisque les postes de managers sont occupés par des diplômés. Résultat : de plus en plus de salariés se plaignent de l’absence de mobilité et de reconnaissance, ce qui affecte également le sens qu’ils donnent à leur travail.

LesInfluences.fr : Que peuvent dire les sciences humaines et sociales sur le travail en 2013 ?  

JPD : Ces disciplines s’expriment, mais donnent peut-être le sentiment de ne pas aller assez loin dans les analyses. Aujourd’hui, elles traitent des transformations des contenus du travail avec le développement des services et le recul de l’industrie, ou encore de la généralisation des technologies de l’information et de la communication, qui exigent de nouvelles compétences et excluent les mal-scolarisés. Elles analysent aussi les effets, sur le travail, de la tendance lourde à l’externalisation des fonctions par les entreprises et par les administrations publiques, en vue de réduire toujours plus les coûts de main d’œuvre.
Mais l’essentiel de ce que les sciences du travail ont à dire a trait aux conséquences de la financiarisation de l’économie globalisée qui, non seulement détruit massivement des emplois en Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord ou au Japon, mais détériore également les conditions de travail. D’un côté des millions de salariés vivent mal leur travail en raison des charges croissantes et de l’autre, la société entretient des millions de chômeurs, malheureux eux aussi de ne pas avoir d’emploi. C’est un monde qui marche sur la tête puisque les hommes politiques qui gouvernent ont accepté de se laisser phagocyter par le monde de la finance.

Ce que nous avons à expliquer maintenant plus qu’hier, c’est « pourquoi ça tient ? ». Parler de la peur au travail est insuffisant, c’est plutôt du côté des thèses sur la servitude volontaire, sur la coopération forcée, sur l’implication contrainte, qu’il nous faut chercher...

" Un grand projet politique serait de réhabiliter les métiers manuels. Un projet qui n’est d’ailleurs ni « de gauche », ni « de droite »"

LesInfluences.fr : Pensez-vous que le chômage soit suffisamment étudié ? Connait-on vraiment ses implications profondes sur l’individu et la société ?

JPD : Traiter des causes profondes du chômage comme je viens de le faire est quasiment tabou : l’auteur qui le fait donne l’impression du déjà dit, ou bien le main stream libéral exige d’afficher des positions optimistes. Or, le chômage réel à deux chiffres est aujourd’hui structurel dans les vieux pays industriels. Selon moi, et ceci n’engage pas la revue, il paraît nécessaire de penser une réforme profonde du « système d’emploi », c’est-à-dire de la répartition du travail et des richesses. C’est un énorme chantier et il nous revient de le préparer.

Le chômage durable, sur deux ou trois générations d’exclus du travail, peut transformer des individus en des assistés ou en des délinquants. Certains voudraient faire porter la responsabilité de cet état de fait aux individus qui vivent ce chômage permanent. La question doit être posée autrement : de quelles ressources scolaires ou intellectuelles et de quels réseaux disposent-ils pour sortir de leurs conditions ? Il serait important de leur permettre de se former pendant ce temps de chômage… Le problème est, qu’en France, la formation professionnelle s’adresse en priorité à ceux qui ont les meilleurs niveaux de formation, et qui sont déjà dans l’emploi. Il y a donc un problème d’attribution qu’il faut régler. Par ailleurs, former dans les métiers manuels coûte très cher, et nous avons détruit ces dernières années tout l’appareil de formation dans l’industrie et les travaux publics. Il y a un dénigrement aujourd’hui de ces métiers et formations (CAP, BEP). Même dans le cadre du « bac pro », l’enseignement général l’emporte sur le professionnel. Un grand projet politique serait de réhabiliter les métiers manuels. Un projet qui n’est d’ailleurs ni « de gauche », ni « de droite ».

LesInfluences.fr : Pour en revenir à La Nouvelle Revue du Travail, pourquoi avoir choisi la publication en ligne et la gratuité ?

JPD : La publication en ligne, en open access, est une solution d’avenir pour les revues scientifiques : elle est immédiatement accessible, gratuitement, de tout poste de travail. En supprimant le papier pour la diffusion, elle allège les charges de fonctionnement : or, en créant une revue critique, nous savions que les soutiens financiers institutionnels seraient plus longs à obtenir et nous ne voulions pas faire dépendre la sortie de la revue de cette reconnaissance institutionnelle. Revues.org qui héberge La Nouvelle Revue du Travail prépare un système d’impression à la demande (par article ou par numéro) que nous attendons avec impatience pour satisfaire certains lecteurs qui préfèrent travailler sur un support papier. Mais nous ne pensons pas entrer dans le circuit traditionnel des revues « papier ».


Repères :

Découvrir et lire la revue :
http://nrt.revues.org/


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