La grammaire Stavo-Debauge de l’hospitalité

Le 18 juin 2018, par Sylvie Taussig

L’idée : faire un lexique des notions d’étranger, de communauté et d’accueil.

Joan Stavo-Debauge, Qu’est-ce que l’hospitalité ? Liber, Montréal, 28 euros. Publié : 2017.

Société. Cet essai écrit par le sociologue Joan Stavo-Debauge (Centre des Mouvements Sociaux- CNRS) est une proposition singulière : il est à la fois intégralement philosophique, à la recherche de concepts plus pertinents pour dire le réel, des concepts chaque fois soumis au travail aride de la réflexivité, et intégralement sociologique, non qu’il soit le produit direct d’un travail de terrain ou qu’il manie les statistiques, mais parce qu’il a une fonction critique par rapport aux sciences sociales. Malgré tout leur savoir et toutes leurs enquêtes, les sciences sociales ne connaissent pas l’étranger ; la fin du livre pourra cependant aider à définir les mots « assimilation », « dédifférenciation » et « intégration  », avec l’ambition d’une plus grande exactitude. C’est-à-dire après avoir démontré que, si les connotations de ces mots laissent entendre que cet étranger existe nécessairement, pourtant les sciences sociales l’ignorent : et parce qu’elles l’ignorent, elles ne peuvent que présenter un tableau incomplet de la réalité au moyen de concepts boiteux. Aussi le livre ne parlera-t-il pas spécifiquement de l’immigration, qui est le prisme habituel, mais il ira bien plus loin que l’idée fade de «  l’accueil inconditionnel  ». Car il va au fond des choses.
Il s’agit d’abord de comprendre pourquoi l’étranger disparaît du tableau de la philosophie et des sciences sociales, et de quoi il est la victime : de la peur panique que suscite le concept de communauté, si intense qu’on préfère rester sourd et aveugle à l’existence de la chose. Or la communauté existe dès qu’il y a un principe de clôture. Aussi le concept d’étranger – et l’étranger lui-même, et c’est là où le livre est beau, c’est dans ce couple du nouveau venu et de son concept, comme si la formulation du concept, révélant la tension entre hospitalité et appartenance, soudain dessillait. Une leçon est ici donnée aux sciences sociales qui, au rebours d’elles-mêmes, sont surprises en train de désubstantialiser et de se laisser aveugler par leur propre idéologie et leurs tabous : la hantise de la Volksgemeinschaft et l’obsession du constructivisme.

L’étranger outsider, stranger ou dissout, selon le sociologue Joan Stavo-Debauge

La fin poursuivie par Joan Stavo-Debauge est ici de fournir une grammaire de l’hospitalité. Il l’esquisse en vérité, en la faisant reposer sur les trois personnes grammaticales et sur la notion d’encaissement, mais concentre l’essentiel du livre à une analyse critique de ce que les philosophes ont vu – ou perdu – de l’hospitalité dans leur théorisation. Un long chapitre est ainsi consacré à Simmel qui la rate essentiellement, dans la mesure où il ne retient de l’étranger que le départ et une mobilité sans fin, dans un rêve de non-appartenance ; il ne perçoit pas le moment nécessaire de la reconnaissance. Si, pour Simmel l’étranger est un outsider, pour Alfred Schütz il est un stranger dont il explore la figure avec des moyens proches de ceux qu’utilisera l’ethnométhodologie, mais sans déconstruction et sans nier son étrangéité ; pour autant, dès lors qu’il exclut de son analyse le visiteur et de l’invité, il ne peut saisir le tout de l’étranger, qui peut précisément être condamné à n’être vu que comme un invité, et ainsi les contraintes et résistances qui se font jour autour de lui sont éludées – le fait qu’il peut être congédié. Finalement, il n’en reste qu’une figure pâle, sans entourage, qui ne peut mettre l’hospitalité à l’épreuve, et qui ne peut réussir à faire problème, car il est un être pleinement et d’emblée capable, sans méfiance ni circonspection, et surtout désireux de se débarrasser de son encombrant bagage qui le rend suspect d’une « loyauté ambiguë  » ou d’ingratitude. Finalement le groupe auquel il doit maintenant appartenir ne reçoit rien de lui, et on arrive à la limite à la théorisation de Garfinkel où il n’existe qu’un seul monde et qu’une seule appartenance, celle à la communauté des humains, si bien que la question tombe complètement. À l’opposé de cette vision se trouve celle développée par Derrida – et Marc Crépon – où l’auteur dévoile une dimension d’échange souvent déniée mais aussi de « multiples tensions, entre le don et l’échange, entre le silence et la parole, entre l’inconditionnel et le conditionné  », Derrida ayant échoué à décrire une hospitalité absolue ou pure qui serait inscrite dans le seul registre du don. Il y a d’un côté les inquiétudes, craintes et peurs, négatives et positives, qui affectent l’étranger, qui répondent en miroir à celles du donateur de l’hospitalité, au point même que, dans une inversion des positions, la réalisation pleine et entière de la loi d’hospitalité implique que ce soit à l’étranger de se montrer hospitalier à l’accueil qui lui est donné. Dans la loi parfaitement accomplie, il y a une conversion de chacun et surtout de celui qui reçoit, ce que Joan Stavo-Debauge trouve problématique en raison du prisme d’une dimension mystique qui ne « «  lève pas le voile de l’inhospitalité ». Quant à Marc Crépon, il propose un modèle de traduction marqué par l’équivocité : contre l’univocité de l’effacement de l’étranger, mais également de l’invitation à « ne pas oublier l’étrangéité », en passant par l’articulation d’un récit, et cela pour effacer les frontières.
Dans les deux cas, qui impliquent échange et communication, il n’est pas fait droit aux inhibitions de l’étranger. Ne le fait pas davantage la sociologie des « compétences citadines » et son modèle de l’hospitalité des espaces publics urbains (Isaac Joseph), où l’on retrouve des éléments de Simmel dans la dimension de la paix résultant de la superficialité des rapports sociaux. Cependant l’hospitalité ici s’entend d’une pure déambulation qui ne s’affronte pas aux appartenances mais repose sur un lien faible et fugitif.

La figure du nouveau venu

Il faut donc revenir à la nature conflictuelle des rapports de l’appartenance et de l’hospitalité, et penser les peurs de l’étranger, y compris ses craintes positives, qui permettent d’écrire la grammaire de l’hospitalité comme ce qui permet de faire droit à l’existence d’une clôture qui, si elle disparaît en sa forme territoriale et statutaire, «  fait retour sous la forme de l’accomplissement d’une certaine modalité de participation  ».
La figure du nouveau venu par excellence est ici introduite : l’enfant, selon la conception d’Arendt. « Avec la conception et la naissance, les parents n’ont pas seulement donné la vie à leurs enfants ; ils les ont en même temps introduits dans un monde. En les éduquant, ils assument la responsabilité de la vie et du développement de l’enfant, mais aussi celle de la continuité du monde. Ces deux responsabilités ne coïncident aucunement et peuvent même entrer en conflit. En un certain sens, cette responsabilité du développement de l’enfant va contre le monde : l’enfant a besoin d’être tout particulièrement protégé et soigné pour éviter que le monde puisse le détruire. Mais ce monde aussi a besoin d’une protection qui l’empêche d’être dévasté et détruit par la vague des nouveaux venus qui déferle sur lui à chaque nouvelle génération.  »

L’essai, d’une très grande richesse, a pour maître mot, la réflexivité. Ne pas s’en tenir à la sociologie, mais ne pas s’en tenir non plus à la philosophie. Forger une écriture qui se moque des jargons et des lignées. L’ouvrage est en permanente tension : inquiet, exigeant, comme l’étranger et comme l’hôte, il s’expose à ce qui le fait différer et le rend différent. La lecture en est donc parfois douce mais parfois ardue.




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