Le commun de Victor Hugo

Le 14 février 2017, par Thierry Germain

Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir, Pocket.

Fourmillant récit d’un Paris tout entier occupé par l’agonie, la mort puis les funérailles du grand homme, Victor Hugo vient de mourir redonne corps et âmes à des personnages baignés, chacun à sa façon, par la lumière de l’astre qui s’éteint.

La famille bien sûr, et d’abord Jeanne et Georges, les petits-enfants qui inspirèrent à l’illustre défunt l’art d’être grand-père ; les amis Lockroy, Vacquerie et Meurice, si tendrement croqués dans leur passion entière pour le poète, «  de vieux romantiques, des poètes doublés de combattants, de doux enragés qui ne tronqueront rien de leurs convictions » ; ministre, préfet et commissaire, chacun à sa place dans ce subtil jeu qui consiste à « faner la pensée sous l’hommage de la République » ; anarchistes et révolutionnaires, tout occupés à se déchirer autour des obsèques de l’auteur des Misérables, défenseur intransigeant de l’amnistie des communards tout autant que simple observateur, très largement critique, de ce que furent les passions de 1871 ; et le peuple bien sûr, puisque « ce sont les faibles qui l’ont fait important », et puisque « Paris est comme un vase penché qui verse là ses habitants ».

Un homme surtout traduit les sentiments mêlés qui agitent la gauche au moment de mener Victor Hugo au Panthéon. Ex soldat, ancien colonel de la commune, condamné aux travaux forcés, homme de théâtre et éditorialiste de L’Ami du peuple, Maxime Lisbonne était déjà la figure centrale du très beau roman de Didier Daeninckx, Le banquet des affamés (Gallimard ; 2012). Ici, il fait corps avec Paris et sa fièvre, de bistrots en assemblées, des heurts du Père Lachaise, où il est blessé, à la noire foule des cortèges. Partout il va ruminant sans répit cette grave sentence de l’homme que toute la ville pleure, cette drôle de phrase qui en dit tant et tant : « je suis pour la Commune en principe mais contre la Commune dans son application ».

Ici, il fait corps avec Paris et sa fièvre, de bistrots en assemblées, des heurts du Père Lachaise, où il est blessé, à la noire foule des cortèges.

Que faire alors de tous ces mots, laissés en héritage ? Que vaut tel ou tel doute devant ce dialogue de deux ouvriers devant l’immense catafalque dressé sous l’arc de Triomphe, à deux pas du petit hôtel que Hugo vient de quitter pour toujours : « Hugo, mon père me l’a récité debout dans le champ » ; « Il savait lire ton père ? » ; « Non, pas trop bien, il l’avait appris par coeur, comme la prière ».

« Si les livres produisent trop souvent l’envie de briller, ils déclenchent aussi celle d’agir » nous glisse comme en confidence Judith Perrignon. Avant que de nous parler du sien de père, « qui disait qu’il faut toujours faire confiance aux poètes. Mais au bas de sa mâchoire, quelque chose tremblait nerveusement, il était inquiet ». Puis, il « s’en est allé. Les larmes au bord de ses yeux de plus en plus vagues n’étaient pas que l’écoulement de la maladie. Il avait compris combien l’idéal est tragique et il ne pouvait vivre sans  ».

Et l’auteure de conclure ainsi son remarquable livre, évoquant une dernière fois Victor Hugo : «  il n’était pas prophète, simplement poète. Sa phrase est un mensonge, un songe qui ment, qui court et révèle la nature des hommes, un songe trop grand, trop beau pour eux. Elle est l’illusion, l’utopie, elle vieillit, se ride, se replie mais ne rompt pas, elle durcit, attend son heure qui ne viendra pas. Elle est un nerf, ce petit fil invisible qui porte les messages et fait mal dès qu’on y touche. Elle est ce nerf fragile qui faisait battre la mâchoire trop serrée de mon père. Elle est la seule prière qu’il m’ait apprise  ».
Le Panthéon aura toujours le parfum d’une révolution fanée.




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