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Le crowdfunding sauvera t-il vraiment la Grèce ?

Comment le financement dit participatif peut devenir le nouvel outil financier des puissants

mercredi 1er juillet 2015, par Yves Czerczuk

Une cagnotte en ligne au profit du peuple grec réalise le rêve de la Commission européenne

Après avoir vu JR et Agnès Varda s’offrir des vacances à vos frais et le théâtre de l’Odéon appelant aux dons pour palier le désengagement de l’état dans la culture, le principe du crowdfunding a offert cette semaine un nouvel exemple de sa dangereuse neutralité axiologique. Offrant des solutions à court-terme très séduisantes, les plates-formes de financement participatif tendent, petit à petit, du fait de leur succès, à permettre de passer sous silence les problèmes systémiques des politiques économiques actuelles, comme le démontre l’éventualité d’un remboursement participatif de la dette grecque.

Lancé lundi par un jeune quidam anglais gonflé, n’en doutons pas, des meilleures intentions du monde, un crowdfunding d’un objectif probablement record offre ainsi la possibilité de sauver collectivement les Hellènes de la tragédie dans laquelle ils paraissent inexorablement s’embourber. Et ce, bien malheureusement, sans autre contrepartie qu’une salade feta pour les heureux donateurs. Si l’idée peut paraître séduisante, succulente même pour les amateurs de fromage de chèvre et de brebis, les conséquences pourraient, en revanche se révéler dramatiques. De là vient tout le problème d’un éventuel coup d’éponge mutualiste sur la dette Grec. Car, si le créateur de ce financement participatif historique justifie lui-même son action par sa fatigue « de voir la crise grecque perdurer, les politiciens tergiverser tandis que les vrais gens sont affectés par la situation. », un cas d’hempathiete aigüe face à la souffrance d’autrui que l’on ne peut qu’admirer, aucune notion d’exaspération politique vient faire suite à l’appel à l’action fiancière. L’acte, louable, s’affranchit de fait de toute réflexion sur les problèmes de fond posés par la crise grecque : celui du rapport de force entre l’Europe et les États, celui opposant les banques et leurs débiteurs nationaux, mais aussi, plus vastement, de la doxa économique actuelle. Ainsi, qu’importe si Ulysse souffre d’être attaché au mat de son navire anti-libéral, délions son cordage et jetons-le à la mer plutôt que de l’aider à résister aux sirènes de l’Europe technocrate et libéral-conservatrice ! Car, sans le vouloir, le financement participatif offre à la troïka une possibilité inouïe de voir le problème grec se résoudre sans perdre la face. Les Européens payent la paix sociale sans dire mot. Un silence à fort valeur de consentement, quand bien même la situation ne serait pas celle-ci.

Tant pis, donc, pour la volonté d’auto-détermination que le peuple grec s’offre en allant voter par lui-même de son destin. Tant pis, également, pour le rapport en date du 18 juin, lancé 3 mois plus tôt par son président Zoy Konstantopoulou, et dont la conclusion n’est autre que la reconnaissance de l’illégitimité d’une grande partie de la dette. Les Européens capitulent, acceptent de payer sans condition une dette dont ils refusent de voir qu’elle ne repose sur aucun fondement moral, tuent Prométhée et abandonnent l’idée d’enlever le feu que se partagent les dieux du mont Europe. Qu’y brûlent les rapports de Jubilee Debt sur l’avidité du FMI, qui aurait empoché 2,5 milliards d’intérêts sur les prêts, et les articles de Philip Inman dans le Guardian sur l’utilisation des prêts accordés, dont seuls moins de 10% sont effectivement rentrés dans l’économie du pays, tandis que 78% du total ira directement à la troïka. À une remise en cause du système absurde européen, préférons un militantisme mou, quitte à se desservir soi-même. Payons leur dette, et achetons ainsi le silence et la paix sociale. Puisque les Grecs vivent sous perfusion, que soit remplie sa sonde, tant pis si cela sert les intérêts qui ont causé la situation, au moins en partie. Pour le diagnostic ou l’opération nécessaire dans les systèmes grecs et européens, il faudra faire sans.


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