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Le discours d’une reine : Dank u, uwe majesteit

mardi 29 janvier 2013, par Philippe-Joseph Salazar

Une leçon de parole politique : comment la Reine Beatrix passe la main

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« Je vous remercie de la confiance que vous avez bien voulu me donner durant toutes ces belles années durant lesquelles j’ai été votre reine  ». Un bouquet de fleurs, une lampe, une table. Une demeure bourgeoise, sans excès. La reine des Pays-Bas, en quelques trois minutes, abdique .
Le discours est simple. Aussi simple que le décor. L’acte est simple : la monarchie se succède à elle-même, d’Amsterdam à Aruba.

Je n’ai pu m’empêcher d’admirer l’économie de moyens mis en scène dans ce discours véritablement royal, c’est-à-dire, en bon français « de droite direction » : rien de la grandiloquence du « votez pour moi ou je pars » de notre monarchie républicaine, rien du suspense patrimonial qui, en Angleterre, régit l’idiome royal, rien de la flatulence verbale d’un président américain.
On est là mis face à un régime de la parole politique aux antipodes de ce à quoi nous sommes le plus habitué. Il y aurait bien à ajouter à cette panoplie rhétorique le régime performatif du « BundesReich », comme je l’appelle, mais on nous montre très peu Frau Merkel im Aktion, donc nous l’ignorons.

On est là mis face à un régime de la parole politique aux antipodes de ce à quoi nous sommes le plus habitué

Quels sont ces trois régimes de la parole du pouvoir dans les vraies démocraties ?
En France, depuis l’usurpation bonapartiste (je conseille d’aller relire l’admirable discours de Carnot contre l’institution de l’Empire qu’on devrait afficher dans toutes les salles de classe), nous voulons que le chef du pays, qu’il soit un président du conseil, un chef de l’Etat, un président de la république, verbalise une dramaturgie du pouvoir - nous voulons de la performance, du théâtre, de la mise en scène, fatale et décisive. Le président est un totem parlant. Au Royaume-Uni, il existe une dyarchie de parole, partagée entre le Premier ministre qui peut s’adresser aux Britanniques mais jamais au nom des Britanniques, rôle incarné par le monarque, système que je nomme patrimonial car il réactive à chaque discours de la reine l’idée qu’il existe une sorte de permanence sémantique de la nation, un niveau de parole sereine où s’abolit le bruit du politique. Aux Etats-Unis, le président possède d’énormes ressources de prestation de discours, qu’on nomme la rhetorical presidency tant elles sont systématisées. Mais il est en compétition constante avec la polyvocité des membres du Congrès et des acteurs sociaux, une concurrence effrénée qui augmente exponentiellement la production verbale de ce qu’on a même nommé la presidential pop culture – vers 1900 T. Roosevelt fit campagne en enregistrant, déjà, ses discours et en les postant, et dans les années trente Hoover donna quelques trois cents conférences de presse.

En écoutant la reine Beatrix j’ai été surpris, et ravi, de voir en action un autre régime rhétorique de la parole politique – et le monarque hollandais est loin d’être une potiche avec des tulipes pour décoration. Un régime pondéré de l’expression du pouvoir, une expression directe de « politique d’abord », j’entends comment exprimer la primauté d’un fonctionnement du politique au dessus de la politique, fondée sur le respect mutuel où l’intégralité d’une nation, ici les quatre pays qui la composent des Antilles aux polders, se donne à entendre avec simplicité, calme et amabilité. Bref tout ce qui nous manque.
Dank u, uwe majesteit, pour ce retour du réel.


Repères :

- Site de la Maison royale :
http://nos.nl/koningshuis/artikel/467388-toespraak-beatrix-in-zijn-geheel.html


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