Le nouveau visage de Philippe Lançon

Le 1er mai 2018, par Emmanuel Lemieux

Le journaliste rescapé mais défiguré dans l’attentat de Charlie Hebdo vient de publier son récit de l’après 7-Janvier. Le Lambeau est un magnifique texte combattant de reprise de soi-même.

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 510 p., 21 €.
Publié : 19 avril 2018.

Il est des livres dont il paraît inutile de cuisiner l’auteur d’un « pourquoi écrivez-vous ? ». On demanderait plutôt au tiers partenaire, le lecteur, « pourquoi lisez-vous son livre ? » Le Lambeau de Philippe Lançon fait partie de cette espèce. Le lecteur se sent samouraï. On tourne autour du livre, effrayé par les ombres promises, inquiet de recevoir le drame comme un voyeur, sans mots à soi, la langue sèche. L’auteur le sent bien, deux ou trois fois dans le récit il interpelle le lecteur avec des encouragements affectueux. Lire Le Lambeau c’est comme s’accorder à Philippe Lançon, pactiser, décider de plonger en apnée dans un autre monde, quitter la rive dont le fanal rassurait : « Je suis toujours agacé par les écrivains qui disent écrire chaque phrase comme si c’était la dernière de leur vie. C’est accorder trop d’importance à l’œuvre, ou trop peu à la vie. Ce que j’ignorais, c’est que l’attentat allait me faire vivre chaque minute, comme si c’était la dernière ligne : oublier le moins possible devient essentiel quand on devient brutalement étranger à ce qu’on a vécu, quand on se sent fuir de partout. »

Le 7 janvier 2015 à 11 h 28, Philippe Lançon, grand reporter et portraitiste si doué (transformer le reportage en art de voir), critique littéraire à la clairvoyance et à la cruauté félines, a basculé en quelques minutes dans l’autre monde. Dans l’instant, il a pensé que c’était une farce. Mais le bas du visage s’est trouvé comme effacé par « un peintre enfantin  » et cruel. Désormais sans mâchoire. « Ça c’est blessure de guerre !  » lui assène un pompier. Un monstre sur le carreau qui fait peur aux sauveteurs et à ce journaliste voisin, hanté par le demi-visage, et qui lui envoie un mail d’excuses quelques semaines de remords après. À la rédaction de Charlie hebdo transformée en lieu de carnage, « Les morts se tenaient presque par la main. Le pied de l’un touchait le ventre de l’autre, dont les doigts effleuraient le visage du troisième, qui penchait vers la hanche du quatrième, qui semblait regarder le plafond, et tous comme jamais et pour toujours, devinrent dans cette disposition mes compagnons.  » Lui le rescapé à la gueule cassée n’a vu que les jambes noires de son tueur et n’a pas voulu oublier le crâne ouvert de Bernard Maris, à ses côtés. Ni le sourire doux de Wolinski. Ni le crayon pointé que tenait encore Tignous dans sa main. Ni le goût du cake rituel de Cabu. Ni Blue Note, le livre de jazz qu’il commentait avec lui quelques secondes avant l’irruption des tueurs islamistes, et qu’il récupérera des mois plus tard, décollant les pages ensanglantées.

Le Lambeau est un récit total, grouillant de vie, d’émotions et d’idées-vichnou qui innervent peu à peu le récit, une convalescence pour tous, une borne mémoire en lutte contre la nécrose, l’entropie, l’oubli.

De La Pitié-Salpêtrière à l’hôpital militaire des Invalides, où l’on accueille désormais les victimes civiles du terrorisme, le raconteur narre aussi ses tentatives de greffes de peau de jambe et de cuisse, ce collage maxillo-facial avec le péroné prélevé en guise de nouvelle mâchoire, et qui lui fait songer à l’Arlequin de Picasso.
Comme il ne peut plus parler, c’est l’ardoise Velleda qui lui sert de média, et il écrit comme il le peut sur son ordinateur à l’aide de trois doigts. Son livre fonctionne comme un patient jeu de points de suture de ces moments fragmentés, notes sur le vif et souvenirs, échanges de mails, confidences, et qui peu à peu prennent forme. Forme humaine, forme intelligente.
On se familiarise avec la « trach’ », l’expandeur, le VAC, l’orostome et ledit « mal du patient ». « Monsieur Lançon » ou « Monsieur Tarbes » (on se dédouble et on se démultiplie beaucoup dans ce livre qui convoque vivants et fantômes) voyage autour de son trépied de perfusion. Et retrouve quelques réflexes. Il rapporte la vie qui se reconstitue, les vérités d’hier qui se dissolvent, les illusions qui tombent le masque. Dans son cocon secrété de petit prince Alien, il fait grouiller la vie et le bavardage (trop, il le sait, et nous aussi on s’en fiche), anime tout un carrousel de visages et de personnages, le personnel infirmier et médical – qu’il croque avec passion -, ses gardes du corps, ses proches et ses femmes perdues et retrouvées et espérées, mais aussi ses figures de ralliement, Proust, Velasquez, ses bouffons et ses princes, Van Gogh, Chet Baker, Bach et la musique cubaine, Orwell, les très précieuses lettres de Kafka à Milena et La Montagne magique. Il a connu plus que la souffrance, il a été la souffrance. De même que sa défiguration est un combat contre le jugement social, et aussi contre cet optimisme compréhensible mais insupportable de l’idéologie Photoshop de la résilience : un lambeau posé sur le trou, et l’existence continuerait comme avant. Lorsqu’il peut sortir à l’été, il rencontre à une soirée, l’écrivain Michel Houellebecq. Lui aussi, vit sous protection policière depuis la parution de Soumission le jour même de l’attentat. Son livre –que Philippe Lançon a aimé- fut le dernier sujet de conversation passionné de la rédaction de Charlie Hebdo avant que ne surgissent sur la scène de théâtre même, les frères Kouachi. S’efforçant de prendre le métro, il a des accès de panique devant les regards et le comportement qui lui paraissent hostiles d’un jeune Arabe.
Le Lambeau est un récit total, grouillant de vie, d’émotions et d’idées-vichnou qui innervent peu à peu le récit, une convalescence pour tous, une borne mémoire en lutte contre la nécrose, l’entropie, l’oubli. Car Le Lambeau est aussi l’irruption d’une leçon brutale et nécessaire. Depuis le 7 janvier 2015, notre monde sait-il qu’il a été défiguré ? «  J’insiste, lecteur : ce matin-là comme les autres, l’humour, l’apostrophe et une forme théâtrale d’indignation étaient les juges et les éclaireurs, les bons et les mauvais génies, dans une tradition bien française qui valait ce qu’elle valait, mais dont la suite allait montrer que l’essentiel du monde lui était étranger.  » Tout le long du récit, les bruits, la fureur et les clameurs de l’extérieur, la manifestation du 11 janvier, les polémiques de plus en plus dûres au sein même de la rédaction de Charlie Hebdo quant à son avenir et son organisation, l’empreinte de l’islam et la propagande Daech ne passent pas les portes de l’hôpital. Revenu à la vie, il faut affronter les vivants. Alors à New York le 13 novembre 2015, nuit du Bataclan, Philippe Lançon apprendra qu’il ne reviendra pas trop vite dans ce pays qui n’existe plus.



Par MIGNOTle 8 mai 2018

J AI LU D UN TRAIT ....JE VAIS LE RELIRE ..TOUS CEUX QUI SE PLAIGNENT POUR DES RIENS DOIVENT REVOIR LEUR COPIE !
MERCI MONSIEUR LANCON

Répondre a ce message


Poster un nouveau commentaire