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Le polar Laurent Ségalat

jeudi 26 mai 2011, par Nicolas Deliez

Brillant et influent chercheur du CNRS, il est dans une prison suisse depuis un an et demi. Meurtre de sa belle-mère ou banale chute d’escalier ? La science se déchire sur la question. Notre enquête.

Les faits divers, depuis toujours, regorgent de destins brisés. La chute d’un homme fascine encore plus que sa réussite. C’est comme ça. Beaucoup moins retentissante mais tout aussi incroyable que celle de DSK, l’histoire de Laurent Ségalat, l’un des scientifiques français les plus brillants de sa génération, est aussi une chute vertigineuse. En 2009, à 46 ans, il est au sommet de sa carrière. Généticien au CNRS, à la tête d’une équipe en pointe dans la lutte contre les myopathies, il écrit La science a bout de souffle (Seuil), un pamphlet radical dans lequel il pointe les scléroses du modèle scientifique qui entravent les avancées de la recherche. Laurent Ségalat y dénonce méthodiquement le système des financements sur projets et appels d’offre, les indicateurs bibliométriques, la course aux publications, le pouvoir des grandes revues, la pipolisation des chercheurs… Une démonstration implacable et sans appel qui fait quasi l’unanimité dans le monde scientifique. Laurent Ségalat connait un certain succès médiatique. D’ailleurs, le 11 décembre 2009, sur le plateau de Frédéric Taddei, dans l’émission "Ce soir où jamais", en face de sa patronne, Catherine Bréchignac, à l’époque directrice du CNRS, il déroule son argumentaire avec conviction. Mais son ascension est brisée net. Quelques jours plus tard, Laurent Ségalat se retrouve accusé de meurtre. Son nom passe des colonnes prestigieuses des plus grandes revues scientifiques à celles beaucoup plus crapoteuses des rubriques faits divers. Et pour lui, c’est un tout autre combat qui commence. Il doit en découdre avec la justice, une machine qui peut se révéler bien plus implacable encore que la dispute scientifique...

Le 9 janvier 2010, Laurent Ségalat se rend au chevet de son père, Roger-Jean, un vieil érudit de 76 ans qui tient une librairie de livres rares à Lausanne. Il souffre d’ennuis de santé depuis des années et est hospitalisé depuis la veille. Laurent Ségalat visite son père et se rend ensuite à sa librairie. Avant de reprendre la route pour la France, en début de soirée, il se rend au domicile de son père pour récupérer quelques affaires. En ouvrant la porte d’entrée de la maison, il trouve sa belle mère gisant dans une mare de sang au pied d’un escalier. Plutôt que d’appeler les secours, il entreprend, dit-il, de la réanimer. Il transporte sa belle-mère jusqu’à une chambre attenante pour la mettre sur un sol plus chaud. Il commence à lui faire un massage cardiaque. Pendant plus d’une heure, il tente tout pour la sauver. Jusqu’à ce qu’il se rende compte que sa belle-mère ne respire plus. Toujours selon sa version des faits, ill monte à l’étage pour changer sa chemise maculée de sang. Il appelle les secours à 21 h 22 précises. En les attendant, il s’emploie à nettoyer à grandes eaux la pièce d’entrée. Il rechange de chemise. Puis, il attend les secours. Le médecin arrive vers 21 h 50, les policiers du canton de Vaud quelques minutes plus tard. Tout s’emballe. Le médecin croit déceler des traces de mort "violente". Les policiers se demandent pourquoi Laurent Ségalat est couvert de traces de griffures sur les mains, le cou et au visage ? Pourquoi est-ce qu’il a déplacé le corps ? Laver une partie de la pièce ? Il est placé en garde à vue et se voit accusé du meurtre de sa belle-mère.

Un crime sans mobile

En face des policiers suisses, Laurent Ségalat est fidèle à lui-même. Il est sûr de lui. Il a réponse à tout. Pourquoi a-t-il des griffures ? "Ma belle mère portait des bagues, c’est surement en la portant et en la réanimant qu’elle m’a blessé". Il est pointilleux sur la retranscription de ses déclarations. Il relie ses procès verbaux d’auditions minutieusement. Les enquêteurs suisses y voient un côté manipulateur. Ils essayent de le faire avouer. Sans succès. "Dès le départ un policier lui a dit j’ai 30 ans d’expérience je sais que c’est vous", nous explique Béatrice, sa compagne. Toute l’enquête n’a été que du bricolage pour aller dans le sens de ce qui avait été décidé depuis le début. Rien ne tient. Laurent connaît Catherine depuis qu’il avait dix ans, il disait tout le temps qu’elle était une perle. Il n’avait aucune raison de vouloir la supprimer…" A l’issue de sa garde-à-vue, Laurent Ségalat est mis en examen pour le meurtre de sa belle-mère. Dans leur rapport d’autopsie, les légistes suisses concluent à "une mort violente provoquées par un objet contendant tel un marteau". Les policiers ne retrouvent pas l’arme du crime.

Ils cherchent aussi un mobile. Sans succès. Laurent Ségalat ne coopère plus. Il comprend que le piège se referme sur lui. Dès lors, il ne veut plus s’exprimer sans ses avocats. Il comprend qu’il va devoir mener une longue bataille. Sa vie est passée au crible.
Fils unique élevé par sa mère, Laurent Ségalat a eu un parcours sans faute. " C’était un surdoué. Il n’avait pas besoin de travailler à l’école et étudiait", raconte Simone Chaudemanche, sa mère. "C’est un grand calme, gai. Jamais je ne lui ai vu de geste ou de parole de violence ou d’incorrection. Mon fils c’est la non violence personnifiée". Un surdoué qui a aussi une forte personnalité. Il montre très jeune un côté autodidacte. A 18 ans, son bac scientifique en poche, il prend une année sabbatique pour parcourir l’Europe du Nord en vélo. Il va jusqu’au cercle polaire. Rentré à Paris, il s’inscrit en faculté de biologie. Il y fait des études brillantes. Il est diplômé de l’institut Jacques Monod de Paris et finit même son cursus par une thèse à la très prestigieuse université américaine d’Harvard. Il se marie aussi avec une femme qu’il a rencontré dans un laboratoire. Il a trois filles et mène une existence sans histoire. Passionné par ses recherches, il a toujours été irréprochable dans son travail. "C’est quelqu’un d’incontestablement brillant", rapporte son directeur, Pierre Couble. "En 12 ans, nous n’avons eu aucune situation conflictuelle avec Laurent. Au contraire, il y avait une unanimité totale de son équipe autour de lui et pourtant dans la communauté scientifique il n’est pas rare qu’il y ait des situations difficiles. Aujourd’hui encore, il m’apparait impossible de faire cohabiter Laurent Ségalat comme nous l’avons connu et ce que l’on lui reproche."

Un rapport sème le doute

La justice n’est pas une science. Les policiers suisses écartent toute possibilité d’un crime de rôdeur ou d’un cambriolage, préférant s’accrocher à la thèse de la dispute qui tourne mal même s’ils ne trouvent aucun motif pour l’expliquer. Autour de Laurent Ségalat, personne ne veut croire à sa culpabilité. Des amis montent un comité de soutien. Et sa défense s’organise. Pour prouver son innocence, ses avocats ont recours à la science.
Ils commandent un rapport au professeur Dominique Lecomte, directrice du centre médico-légal de Paris. L’expert a accès à toutes les pièces du dossier. Et ses conclusions sont à l’exact opposé de ses homologues suisses. "Pour le professeur Lecomte, il n’y a aucun doute. La mort n’est pas due à des coups de marteau mais à une chute dans l’escalier", pointe Me Gilles-Jean Portejoie, son avocat. Pour lui l’innocence de son client est incontestable : "Le plus important c’est que le rapport précise, grâce à l’examen du bol alimentaire, que cette chute est due à une perte de conscience qui serait intervenue en milieu d’après-midi. Or on sait qu’à cette heure là, Laurent Ségalat ne pouvait pas être présent sur les lieux puisqu’il est arrivé au plus tôt vers 19 h 30. Aujourd’hui le seul reproche que l’on peut faire à mon client, c’est de s’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment."

Les conclusions de ce rapport introduisent un doute. Le procureur chargé du dossier, Nicolas Koschevnikov, vient récemment de demander une nouvelle expertise indépendante pour trancher. Aujourd’hui, Laurent Ségalat est toujours incarcéré en Suisse et jusqu’à présent, toutes ses demandes de remise en liberté ont été rejetées. Pour sa compagne, cette situation est intolérable : " Au départ je comprends qu’on puisse se tromper. Mais au bout de 15 mois, avec autant d’éléments à décharge, c’est complètement révoltant de garder quelqu’un en prison comme ça. On ne va quand même pas l’accuser parce qu’il a voulu sauver sa belle-mère !" Laurent Ségalat ne devrait pas échapper à un procès. Sauf contretemps, celui ci devrait avoir lieu avant la fin 2011. S’il est reconnu coupable du meurtre de sa belle mère, il risque jusqu’à vingt ans de prison.


Repères :

Lire également sur notre site, l’ouverture du procès mercredi 23 mai 2012 :
www.lesinfluences.fr/Un-biologiste-en-proces-et-une.html


Par jacquelinele 27 mai 2012 : Le polar Laurent Ségalat

votre commentaire manque de finesse.
Il est en faveur, sans nuance, de M. Ségalat. Je pense que tout homme, même très calme, à un moment donné, et plus encore un calme, peut "pêter" un cable, comme on dit.... des problèmes existaient au sein de la librairie où Mme Ségalat avait parlé de vol d’argent.... elle était très discrète mais faisait mention pour ces vols à son beau fils auprès de ses amis
Et comment quelqu’un de très intelligent, peut-il effacer une scène de crime avec de l’eau de javel.... on pense aussi à Me Jaccoud, le plus brillant de nos avocats suisse,futur procureur, à Genève, qui a tué afin de récupérer des lettres, et s’est teint alors les cheveux.... en 1955 !! procès dont on a parlé partout. Je souhaite que M. Ségalat, au vu de son parcours, ne soit que peu condamné, ce qui sera le cas, vu les circonstances atténuantes. On pense également à la maîtresse du banquier Stern, à Genève, qui a été condamnée à 6 ans de prison suite au meurtre de son amant. Mais c’est sans doute une vie brisée ! Dommage


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