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Le street art : la critique murale de la ville

vendredi 26 octobre 2012, par Vanessa Postec

Beaux-arts démagogiques du vandalisme urbain ou vraie sensibilité des villes ? Le street art remplit l’air du temps, et l’espace des cités en devenir.

Tags : street art, art urbain, Stéphanie Lemoine

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Art du paradoxe, irrévérencieux et mercantile, délictuel lorsqu’il prend d’assaut les murs de la cité et révéré lorsqu’il s’invite au musée, l’art urbain, né dans les sixties sur les deux rives de l’Atlantique, oscille entre l’action politique et la performance artistique. Stéphanie Lemoine, journaliste et écrivain, en retrace l’histoire par le biais d’un panorama richement illustré, complété de documents et de témoignages. Entretien.

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Fred le Chevalier

LES INFLUENCES : Comment en vient-on à s’intéresser à l’art urbain ?

Stéphanie Lemoine : « En flânant. Si l’on prend le temps de lever le nez pour être attentif à son environnement quotidien, on découvre que la ville est une vaste page où s’écrit l’esprit du temps. Dans cet espace saturé de signes – qu’il s’agisse de logos, de publicités ou de panneaux de signalisation – on trouve aussi quantité d’inscriptions anonymes et parfois d’œuvres d’art qui toutes témoignent du besoin d’expression des citadins…

La frontière entre le vandalisme et l’expression artistique semble parfois bien floue. Quels sont les critères pour en juger ? En existe-t-il seulement ?

La frontière entre vandalisme et expression artistique est totalement arbitraire. On jugera pauvre et sans intérêt une peinture murale exécutée en toute légalité, car relevant de la commande publique, et certains tags présentent de grandes qualités esthétiques. Pour moi, s’il existe un critère pour jauger la qualité d’une œuvre dans l’espace urbain, il réside dans la nature du lien qui l’unit à son contexte. Si ce lien est essentiel et porteur de sens, alors l’œuvre présente un intérêt…

Le graffiti, le street art sont éphémères par essence -du moins lorsqu’ils restent cantonnés dans la rue... Ne serait-il pas plus juste de parler alors de "performance" artistique ?

Il y a en effet une dimension de performance dans l’art urbain, et tout particulièrement dans le graffiti, qui est d’abord une aventure, une manière d’aborder la ville et d’en subvertir les frontières (spatiales, juridiques, etc.). Pour autant, ce mode d’expression n’est pas réductible à son caractère éphémère. Tout d’abord parce qu’il existe dans l’art urbain une pratique documentaire semblable à celle qui s’est développée avec le Land art. Dessins préparatoires, photographies, etc. coexistent avec l’intervention in situ. De plus, bien des street artists ne cantonnent pas leur travail à l’espace urbain et développent aussi une pratique en atelier. En somme le street art n’est pas réductible à ses modes opératoires, mais caractérise tout autant par son esthétique.

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Le diamantaire

Art de la propagande, de la contestation, l’art urbain n’est-il pas avant tout un outil politique ? Et ce même lorsqu’il n’avoue d’autres buts qu’esthétiques ou promotionnels, puisqu’il s’agit là encore d’une réappropriation de l’espace public ?

L’art urbain est indissociable de la fabrique de la ville. C’est là, à mon sens, que réside sa dimension politique. Ce qui m’a frappé lorsque j’ai commencé à m’intéresser au phénomène, c’est qu’il naît avec la généralisation du zonage, des grands ensembles, de cet urbanisme que les Situationnistes qualifiaient de « technique de la séparation » et de ce qu’Henri Lefebvre appelait « la spécialisation de l’espace ». On peut voir dans l’art urbain, comme dans le skateboard d’ailleurs, une critique en acte spontanée (et le plus souvent inconsciente) de cette ville quadrillée, administrée, surveillée et saturée de pubs et de panneaux de signalisation. Dans ce contexte, les artistes revendiquent la possibilité du jeu, de l’aventure et affirment la liberté de circuler et de s’exprimer…

A la fin de votre ouvrage, vous interrogez une galeriste, Magda Danysz, à propos de l’exposition, en galerie, de l’art urbain. Quelle est votre position à ce sujet ? N’est-ce pas le couper de ses racines, le priver de sa substance ?

Je n’ai pas sur ce point de position tranchée. D’un côté je suis assez d’accord avec ce que dit Magda Danysz : l’art urbain n’est pas réductible à la rue et ne l’a jamais été. Dès sa naissance, le graffiti a été exposé, pour le meilleur ou pour le pire. Mais j’avoue ma prédilection pour les pratiques in situ, même les plus grossières et les plus modestes, car elles questionnent la ville, quitte à la bousculer. A mon sens, la force de l’art urbain réside, comme je l’expliquais plus haut, dans sa portée critique, qu’elle soit revendiquée ou non."


Repères :

L’art urbain, Du graffiti au street art, de Stéphanie Lemoine, Gallimard (Paris), Collection Découvertes Gallimard Série Arts n°584 (Paris), 128 p., 14,70€. Parution : 27 septembre 2012


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