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Le toujours jeune Benoît Sabatier

vendredi 4 novembre 2011, par Emmanuel Lemieux

Rédacteur en chef adjoint de Technikart, rock critique et essayiste, il est lui-même un cobaye de la culture jeune qu’il chronique depuis plus de 20 ans.

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Benoît Sabatier, Paris, le 13 octobre 2011. ©Olivier Roller pour lesinfluences.fr

Avoir 20 ans dans l’Allier de 1990 : chasser l’ennui coûte que coûte, lire Rock&Folk comme une encre en perfusion, avec ses critiques à la Manœuvre, au Chalumeau ou à la Garnier, et collaborer à la locale de La Montagne à Moulins. Vingt ans plus tard, retrouver un Rastignac tranquille, tout jeans, paquet de Winston dépiauté et bière d’octobre à la terrasse d’un café du onzième arrondissement parisien. La vie entre temps est passée comme un riff dandy de Taxi Girl. Benoît Sabatier, désormais rédacteur en chef adjoint musique, de Technikart –qui a fêté ses 20 ans en octobre 2011- est une créature de la presse musicale et générationnelle. Un petit pape tranquille à tête floconnée de blanc Chantilly, taguant ses conversations de « génial  », un mot-Velcro comme un pense-bête. Tout à l’heure, le photographe a dansé un pied sur l’autre, s’agaçant cruellement devant ce visage impassible : « On ne sait pas trop ce qu’il pense, ni quelle émotion sincère il manifeste  ». Publiée en 2003, sa gaufre d’enquête, ambitieuse, moelleuse et érudite, d’un millier de pages, intitulée « Nous sommes jeunes, nous sommes fiers  » ressort en format poche et sous le titre, « Culture jeune », dans la collection dirigée par Joël Roman. Le chroniqueur est ici mémorialiste du rock, et surtout de la façon dont l’invention récente de la jeunesse a fait son chemin en un demi-siècle pour s’intégrer comme culture dominante.

Dans sa nouvelle préface, il livre cet étrange sentiment de victoire défaite : « Dans les années 60 ou 70, peut-être Lady Gaga aurait-elle pu être affiliée à la Factory d’Andy Warholl. Elle n’aurait été connue que d’une poignée de branchés et asociaux, zonant dans l’underground, l’insolite. Aujourd’hui, si elle est le goût musical le plus partagé au monde, c’est bien la preuve qu’elle n’est ni adaptée, ni marginale, bien au contraire. Son extravagance, même sincère, est plus un fond de commerce unificateur qu’une boule puante isolationniste. Finalement, le plus extravagant et fou dans son succès planétaire, c’est surtout que Lady Gaga s’est hissée tout en haut des charts sans avoir écrit un morceau qui puisse nous bouleverser. »

L’étrange victoire de la culture jeune

Benoît Sabatier se love depuis deux décennies dans un empire musical aux mille provinces. De même qu’il est le grand récitant de la presse underground, rassemblant dans ses enquêtes et ses articles, les mémoires cachées ou fragmentées de journaux des années 1970-1990 qui ont fédéré des poignées de Mohicans, et renfermer un peu d’air du temps. Dans ces grottes de Lascaux en papier, où Actuel serait la caverne mère, Sabatier explore les recoins comme pour gratter des mythologies et leurs origines, révéler une sorte de filiation. « Je suis d’une génération d’ados qui a vécu sous Mitterrand, on s’est domestiqué à la crise et à la précarité. Devant beaucoup de bobards, de promesses et d’illusions, ce qui structure au fond c’est ce qu’on fait, pas ce qu’on dit  », cherche t-il à expliquer.
Lui même débarquant à Paris en 1990 a participé aux feux commençants des Inrockuptibles, du Jour, de Paris Première, d’Arte Magazine, et last but not least, Technikart. Son baptême du feu se réalise au rez-de-chaussée d’un immeuble de la rue d’Alésia, une thébaïde de trois pièces-cuisine, avec comme archiprêtes, les fondateurs du mensuel Les Inrockuptibles, Jean-Didier Beauvallet, Serge Kaganski et Christian Fevret. Lorsqu’il ne bosse pas la nuit dans les sons et lumières de concerts rock, Benoît y expire ses inspirations.
Le plaisir qu’il retire de l’époque est un entre-deux : « J’ai mal vécu les années 80 qui m’assommaient avec l’horreur Clash, Noir Désir, le rock alternatif français, toutes ces postures lourdes… mais les années 90 m’ont vengé de tout ça ! Avec l’émergence de la techno, nous avons pu redéployer une vraie critique et défendre une analyse esthétique. C’est là où on a vu Les Inrockuptibles s’investir peu à peu dans la musique de petit bourgeois, la défense de Vincent Delerm et de Benjamin Biolay. »

"J’ai mal vécu les années 80 qui m’assommaient avec l’horreur Clash, Noir Désir, le rock alternatif français, toutes ces postures lourdes… mais les années 90 m’ont vengé de tout ça !"

Il cultive une tendresse nostalgique pour l’âge d’or de Technikart qu’il situe entre 2000 et 2004 : « à cette époque, nous sommes très cohérents et anti-dogmatiques, raconte t-il. On s’amuse, nos plumes sont libres, on invente, on énerve, on nous chie sur la gueule mais peu importe : par exemple, on s’intéressait sérieusement à Britney Spears en tant que mythologie, ce que tout le monde fait aujourd’hui.  »
De ces années-là, Benoît Sabatier a du faire le tri, et finalement choisir la voie Technikart. Il y a débuté comme le journal s’inventait. A l’époque, cette revue d’art contemporain diffusée dans les galeries, lancée par des jeunes et lointains héritiers de la droite giscardienne, Fabrice de Rohan-Chabot et Raphaël Turcat, se concevait dans une chambre de bonne au-dessus de la librairie américaine de la rue Saint-Jacques. Il a du faire le tri et il a choisi : Technikart Vs Inrocks. « Les Inrockuptibles est devenu peu à peu un hebdomadaire consumériste, qui gave le lecteur de ses produits culturels, sans discernement. Franchement, qui peut acheter, se goinfrer d’autant de livres, CD et DVD chaque semaine ?  », sanctionne t-il. « Tech constitue encore un terrain de liberté pour qui veut écrire, même si les formats se réduisent.  » Vingt ans plus tard, les journalistes adulescents sont un peu plus fripés que le papier glacé dont ils font leurs magazines. L’hebdo de la rue Saint-Sabin a été racheté par un banquier qui se rêvait ministre de DSK, quant le mensuel du Passage du Cheval-blanc s’offre toujours comme un hachis tendance, avec épices de cynisme houellebecquien et garnitures ricaneuses pour faire passer le tout de la pub textiles.

Vivant la plupart du temps à Marseille, Benoît Sabatier songe désormais à l’écriture de films. Comme si après l’épopée de baleines rock qu’il a suivi avec ténacité, le chroniqueur avait besoin d’un nouvel horizon moins bouché par les mythologies industrielles.


Repères :

A lire : Culture jeune, de Benoît Sabatier, (préface inédite), Pluriel, Paris, 1021 pages, 12 euros. Sortie : juin 2011.

www.technikart.com


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