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Ailes et Lui (6)

jeudi 2 mars 2017

Chronique d’aviation. Quand Philippe Joseph Salazar ne décortique pas la rhétorique des puissants, il pilote et plane.

Les Ray-Ban de Lunéville

L’aérodrome du Lunéville était un blanc désert. Se détachant sur le grand hangar en tôle verte, Ailes était là, adossée à une balustrade, en robe rouge. Elle tenait à la main ses chaussures à talons aiguille et dessinait des ronds avec un orteil laqué noir, dans la neige.

Pourquoi portez-vous tous des Ray-Ban teintées qui cachent vos regards ? , lui demanda-t-Ailes. Lui fut pris au dépourvu.

Il repris sa litanie, à très haute voix cette fois, des noms des pilotes « qui ne sont jamais revenus », ces morts tombés du ciel du 324e groupe de chasse américain. Il alla ensuite vers elle comme s’il voulait la gifler. Elle s’aplatit contre le hangar. Il sentit le froid pénétrer son dos. Comme un givre qui bloque le tube de Pitot, dérègle le badin qui indique la vitesse, et vous met la pression, pour ainsi dire. Il replia ses lunettes et les mit dans la poche de son blouson.
« Mettez vos chaussures, vous allez attraper un rhume de cerveau ». Elle éclata de rire. Il sentit son haleine embuer son visage, comme ces lampées de brume qui flottent soudain sur une piste alors qu’on rentre d’un vol de nuit, et qu’on s’imagine déjà au clubhouse avec une tasse de café. Et qui vous contraignent à remettre les gaz, à échapper à l’écharpe qui menace d’étrangler l’avion et de le tirer au sol. La casse. La brume est une sirène. Pas celle qui avertit du péril. Celle qui vous dit : « Viens, viens, atterris, et tu ne reviendras pas  ».

« Eh bien je vais vous dire pourquoi les pilotes portent toujours des lunettes noires, surtout face à face les uns des autres. »

Ailes lui demanda un mouchoir. Elle s’essuya un pied, passa une chaussure. Essuya l’autre pied, et enfila l’autre escarpin. Elle replia le mouchoir. « Merci, vous êtes mieux, sans lunettes ». Et mit le mouchoir dans son sac.
Ce fut la première fois qu’elle lui fit un compliment. « Of sorts », comme disent les Anglais.

« Eh bien je vais vous dire pourquoi les pilotes portent toujours des lunettes noires, surtout face à face les uns des autres.
Pourquoi sur tous les terrains d’aviation de jeunes tiges sont là, en pantalon noir et chemise blanche, ou en shorts et chemisette, à se parler les uns aux autres sans voir les regards des uns des autres.
Et pourquoi les anciens, les vieilles tiges, les laissent faire, reconnaissants que le rite se maintienne. Je vais vous dire, Ailes, pourquoi nous abaissons les Ray-Ban sur nos regards au moment de nous parler. Nous devenons alors des avions.
Voyez, personne ne peut regarder un pilote en face lorsqu’il est aux commandes. Son regard se porte à l’horizon. Face à son regard il n’existe que le ciel, l’azur, la nuit, la nuée. Un pilote est un miroir du ciel primordial. Ce sont les éléments qui lui font face, et qui plongent dans son regard, l’air qui le supporte, l’eau qui l’alourdit, le feu qui le raréfie, la terre qui est son guide, son écueil et son accueil. Voilà pourquoi les pilotes portent des Ray-Ban quand ils conversent : ils répètent, entre âmes de même tenue, leur grande conversation muette avec le Ciel
 ».

Ailes se tenait devant la stèle funèbre des aviateurs américains sur la terre de Lorraine.
« Et eux ?
Eux , répliqua Lui, eux ? Ils ont de la terre dans les yeux et leurs regards sont diserts, morts pour un sol qui n’était pas le leur.
Mais alors ?
Alors ? Lisez, mais lisez donc, les mots on un sens : ‘qui ne sont jamais revenus’  ».

Elle eut cette moue agacée qui, à l’usure, désormais l’attendrissait.

« Voilà pourquoi ils existent des stèles aux aviateurs disparus. Au cas où de nuit, par une brume argentée, un enfant qui sommeille entende soudain le râle et les spasmes d’un moteur, quitte son lit, échappe à la familiarité, courre à en perdre haleine vers ce terrain d’aviation, et regarde jaillir le fuselage noir d’un avion, constellé d’étoiles, qui le salue d’un balancement des ailes, et disparaît. Le lendemain le gamin chaparde des Ray-Ban et s’inscrit aux cours de pilotage. Voilà pourquoi les anciens aiment à voir que les jeunes pilotes se parlent les uns aux autres en arborant des lunettes noires. Ils font en sorte que tous reviennent  ».

L’aérodrome du Lunéville était un blanc désert. C’était le jour des Cendres.


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