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Les contes au LSD d’Hoffman

mardi 13 juin 2017, par Alexandre Prouvèze

Abbie Hoffman, (Traduit de l’anglais par Romain Guillou),Volez ce livre, Paris, Éditions Tusitala, novembre 2015, 265 p., 19 €

Société. Voici un livre qui en ces temps de plomb durci et de mépris si ce n’est de haine de la contre-culture, réussit à mêler habilement contestation et fantaisie, niant politiquement toute forme d’autorité (sociale, économique, religieuse, étatique…) avec l’allégresse d’une fête improvisée dans un squat de hippies. Guide de survie en milieu conservateur, dont l’ironie psyché, l’insolence farfelue et par moments saignante, viennent constituer la première des affirmations : celle d’une autonomie individuelle fondamentale, de soi comme d’autrui. Souveraineté d’un anarchisme rigolard. Or, s’il faut reconnaître qu’on associe plus volontiers le sentiment de révolte, devant l’injustice, le dogmatisme ou la corruption, à un esprit de sérieux écœuré (légitimement), le choix d’en rire, à grand renfort de sarcasmes, de détournements ou de mauvaise foi pourrait bien, au bout du compte, se révéler tout aussi persuasif ou efficace. Peut-être même davantage. En ce sens, Coluche resterait probablement l’un des politiques français les plus convaincants des dernières décennies.

Pour le dire autrement, Volez ce livre définit, sous des angles étonnamment variés, la possibilité d’un activisme au second degré, qui pourrait tout aussi bien être valable au premier. Quels stratagèmes adopter pour se nourrir ou s’habiller gratuitement ? Comment toucher d’improbables allocs ? Et puis, comment ça se confectionne, un cocktail molotov ? De fragment en fragment, Abbie Hoffman fait ainsi preuve d’une inventivité maniaque, élaborant les stratégies les plus efficaces, mais aussi les plus capillotractées, pour esquisser son art vivant du système D, sa virtuosité du parasitisme cool, de l’anarchisme provocateur. Une autre définition de la Realpolitik, en somme.

Culturellement, historiquement, l’ouvrage s’inscrit donc avec un naturel assez évident entre les Fabulous Freak Brothers de Gilbert Sheldon, un recueil d’Allen Ginsberg ou un vinyle de Zappa… Grand bol d’air bordélique, aire de repos hors des autoroutes de la répression, de la culpabilité, du contrôle panoptique ou de la soumission, voici un livre qui possède, particulièrement aujourd’hui, le savoureux mérite de l’anachronisme évocateur, de l’intempestivité philosophique (un bouquin « unzeitgemäss » pour parler comme un célèbre philosophe à moustache allemand).

Édité aux États-Unis en 1971, l’essai d’Abbie Hoffman ne traite évidemment pas d’un quelconque état d’urgence, aujourd’hui en France. Toutefois, à bien y réfléchir, il pourrait peut-être nous permettre, à près d’un demi-siècle de distance, de projeter le coup d’après. Non plus celui de la rébellion médiatisée, de la manifestation officielle, du tweet outragé ; mais celui du sabotage ludique, du piratage détendu, entre vol à l’étalage, culture d’herbe clandestine et gratuité des biens de première nécessité… « La vie, la vraie ».

Survivre hors des circuits officiels, économiques, politiques ou communicationnels : la problématique alternative d’Abbie Hoffman pourrait bien s’attendre, en effet, à trouver de probables échos dans les années à venir, entre crise définitive de la représentativité politique, scandaleuse absence de redistributions des richesses et déliquescence de systèmes étatiques paumés en rase campagne. Aveuglément délibéré, résignation hagarde, forfait déclaré : au fond, cette passivité moutonnière qu’Hoffman raille et défie dans ses écrits trouve ses racines, profondes, dans la servitude volontaire que pourfendait déjà La Boétie. Comme, plus près de nous, Guy Debord ou Raoul Vaneigem (en particulier, dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations). Comme quoi, on n’en a pas manifestement fini avec cette question de la soumission collective.

On peut encore voir dans Volez ce livre un document sur l’envers du décor d’une époque particulièrement mythifiée – la Californie, le tournant des années soixante/soixante-dix, le LSD, les happenings et les minijupes…

Pourtant, les temps changent. Et le pauvre Abbie Hoffman n’aurait évidemment pu anticiper l’émergence d’un réseau mondial de surveillance généralisée, accepté avec enthousiasme (oui, oui, je parle bien de votre smartphone). Aussi, même si l’on ne trouvait rien à redire, aujourd’hui, à la fis algorithmiques, à l’État tentaculaire ou à des institutions gangrenées par les réseaux d’influence, on peut encore voir dans Volez ce livre un document sur l’envers du décor d’une époque particulièrement mythifiée – la Californie, le tournant des années soixante/soixante-dix, le LSD, les happenings et les minijupes… Fameuse (fumeuse) ère à laquelle il convient finalement de revenir, même brièvement, pour saisir une autre portée contemporaine des multiples micro-essais qui composent ce livre (à voler ou pas, d’ailleurs).

Chantre et fondateur du mouvement Hippie aux côtés de Jerry Rubin, Hoffman ne connu pas, du moins en France, la célébrité de son acolyte (auteur de Do it, un an plus tôt), qui sut habilement faire fructifier son nom et son image au cours des décennies suivantes – quitte à piétiner ses premières amours idéologiques (sur ce plan-là, on en connaît d’autres). Abbie Hoffman, lui, n’eut pas ce luxe : accusé de trafic de cocaïne en 1973, il fut contraint de prendre le maquis d’une clandestinité radicale, allant jusqu’à un recours à la chirurgie esthétique pour se rendre méconnaissable, avant de se livrer à la police en 1981, après des années de cavale. Mort d’une surdose de médicaments et d’alcool à 52 ans, en 1989, Hoffman n’aura donc pas eu l’occasion de connaître le darknet, Wikileaks, les Anonymous ou the Pirate Bay – dont il apparaît pourtant, ici, comme l’un des pères spirituels les plus évidents. Si loin, si proche.


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