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Les éditions Amsterdam déprime historiquement et se fatigue avec philosophie

jeudi 24 septembre 2009, par Emmanuel Lemieux

Fêtant ses cinq années d’existence, l’éditeur publie un magnifique recueil de témoignages oraux sur la Crise de 1929 et la Grande Dépression, ainsi que « Et tant pis pour les gens fatigués » un pavé d’entretiens avec le philosophe Jacques Rancière.

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Jérôme Vidal, gérant des Editions Amsterdam. (©Gabriel pour ideeajour.fr)

« Promis ! il y aura un gros gâteau à la crème en septembre prochain ! », avançait Jérôme Vidal, responsable des éditions Amsterdam et de La Revue Internationale des Livres (RiLi pour les initiés), à Ideeajour.fr en mai dernier. On ne sait toujours pas s’il y a un gâteau au programme, mais on dénombre assurément deux pavés en librairie qui font événement éditorial.

Ces deux volumes imposants de 600 pages pour l’un et 700 pour l’autre marquent aussi une relance de cette maison d’édition. Depuis cinq ans, Amsterdam (baptisé ainsi en l’honneur de Spinoza et des éditeurs du Siècle d’or néerlandais) s’est installé dans le paysage éditorial et intellectuel français. Avec une quinzaine d’essais par an, l’éditeur y a trouvé son public. Celui des « queer, gay and lesbian studies », ou encore des « postcolonial studies », mais aussi des spinozistes invétérés et de la gauche intellectuelle radicale.

« Nous allons également refondre tout notre site Internet pour qu’il soit plus combatif et vivant » promet l’éditeur. Bref, pas le temps de manger un gâteau à la crème.

Paroles de crise

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Louis "Studs"Terkel (1912-2008), célèbre journaliste de radio et grande figure médiatique de la gauche radicale américaine. Il est l’auteur de nombreux recueils d’histoires orales sur le travail, la guerre ou la crise de 1929. (Source : Chicagotribune.com)

Le premier ouvrage constitue un monument de mémoire vivante. « Hard Times » est le grand livre des catastrophes économiques de 1929, appelées bibliquement la Crise et la Grande Dépression.

Un célèbre journaliste de radio, Louis "Studs" Terkel (1912-2008), grande figure de la gauche américaine et proche de l’éditeur André Schiffrin, à qui l’on doit des recueils de témoignages oraux sur le monde du travail aux Etats-Unis, « Work », ou sur la seconde guerre mondiale, « La Bonne Guerre » (prix Pulitzer 1984) a restitué les paroles et les histoires d’une société tout entière frappée par « un coup de tonnerre ».

Studs Terkel annonce la couleur de son travail publié aux Etats-Unis en 1986 : « Ceci est un livre de souvenirs, et non un recueil de faits incontestables ou de statistiques exactes. En se rappelant une époque, mes interlocuteurs ont éprouvé parfois de la souffrance, parfois de l’euphorie. Souvent les deux se mêlaient.(…) Disent-ils la vérité ? La question est aussi théorique que le jour où Pilate l’a posée, lorsqu’en dépit de tous ses beaux discours, il ne parvenait pas à se laver de sa culpabilité. »

Sollicités trente ou quarante ans après le grand choc qui a effrité des positions sociales, et ré-aiguillé des millions de destins, ces témoins de toutes sortes revivent, analysent ou légendent leurs parcours, qu’ils soient éboueur, critique au New Yorker, fermier, travailleuse sociale, chef d’entreprise, parlementaire, mineur ou encore musicien de jazz. Sans figer pour autant une fresque sociale dans des morales a posteriori, ces histoires forment le grand halo impressionniste d’une atmosphère, restituant le canevas complexe des inquiétudes, des violences multiples et des bouleversements sociaux à venir. Sur le New Deal, l’historien Christopher Lasch mis à contribution raconte ainsi ses souvenirs d’époque : « Dans certains milieux, on craignait que se ne développe une sorte de crise révolutionnaire (…) Rétrospectivement, je ne pense pas qu’il y ait eu une situation révolutionnaire aux Etats-Unis au début des années 1930, et sûrement pas une situation qui aurait conduit au socialisme, même si les réformes du New Deal n’avaient pas été adoptées. Il y avait une demande d’autorité et de leadership. (…). » Un Mussolini aurait pu très bien remplacer un Roosevelt si celui-ci n’avait pas pris ses risques, estime encore Christopher Lasch.
La préface de Studs Terkel date de 1986. Le journaliste ne peut s’empêcher de faire coïncider son travail avec la folle financiarisation des années 1980, et la brutalité envers ceux qui dévissent ou bien comme autrefois, se retrouvent sur la route après la fermeture massive d’usines.

On peut être tenté de suivre l’ultime remarque de « Studs » Terkel quelques jours avant sa mort, survenue le 31 octobre 2008 : « ce livre aurait pu être écrit demain ». Mais le cahier photo signée Dorothea Lange (1895-1965), grande photographe de la Crise de 1929 et de ses effets sociaux, nous renvoie plutôt aux silhouettes de dignité abîmée des « Raisins de la colère » de John Ford, d’après le roman de Steinbeck (1939).

Louis « Studs » Terkel qui avait débuté sous le New Deal de Roosevelt a été emporté en plein marasme financier mondialisé et dans le délitement politique de l’administration Bush, sans qu’au fond ne nous parvienne la même densité d’images et d’histoires orales racontant la crise actuelle. En ce sens, les fantômes de Terkel nous sont précieux et plus proches que les sociétés humaines frappées elles aussi par une crise multiforme, profonde et curieusement encore peu visible et audible.

Rancière total

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Le philosophe Jacques Rancière (©Gabriel pour ideeajour.fr)

Le second ouvrage, plus difficile d’accès, est entièrement dédié à Jacques Rancière (1940). « Et tant pis pour les gens fatigués » est constitué d’entretiens très variés et souvent inédits, de 1979 à 2009, avec le philosophe. Une pensée change t-elle vraiment sur 30 années ? Chez Rancière, elle se condense, se complexifie, s’affirme mais toujours dans le mouvement. Cinéma, esthétique, politique : le portrait intellectuel tissé dans ces entretiens toujours plus serrés en fait un forceur de verrous idéologiques.

Jacques Rancière déroule sans facilité aucune, et même assez souvent avec une préciosité agaçante, sa philosophie de l’émancipation, lui qui élève de Louis Althusser s’en détacha assez vite, et par un livre en 1974. Son énergie depuis des années tend, entre autres, à rompre avec le système des experts, à opérer la distinction entre « savants » (intellectuels, universitaires, journalistes, politiques) et « ignorants », « ceux qui expliquent » et les autres. Rancière qui trouve la position du pouvoir intellectuel français peu intéressante, refuse d’être ce médecin expert qui diagnostique en boucle la société comme une maladie et sans y remédier pour autant. Il se méfie des systèmes et des rentes idéologiques qui enferment, et préfère depuis toujours définir, redéfinir et démarquer autrement les termes d’une politique démocratique radicale.

Il participa à la fin des années 1970 au collectif Les Révoltes Logiques qui cherchait à faire ressortir d’autres représentations du social, mais aussi les liens mal perçus entre esthétique et politique. Sa thèse d’Etat devenu livre, « La nuit des prolétaires », amorce un travail philosophique, redéfinissant l’émancipation ouvrière ou les utopistes du XIXe siècle. Il s’est ainsi intéressé à quelques figures aussi peu conventionnelles que libres, tels Louis Gabriel Gauny, ouvrier parquetier et philosophe (« Le philosophe plébéien »), et Joseph Jacotot, innovateur de pédagogie au XIXe siècle (l’impressionnante biographie philosophique « Le Maître ignorant »).

On trouve cette démarche dès le premier entretien du livre, « L’Image fraternelle » avec Serge Daney et Serge Toubiana pour Les Cahiers du cinéma en 1976. Fustigeant les représentations du « programme commun de la fiction, cette culture officielle de gauche » qui risque de se répandre de plus en plus, se moquant du candidat François Mitterrand consacrant « dans Le Monde les écrivains officiels du futur règne » et se moquant de « la débandade côté gauchistes de Libération », le philosophe cinéphile et plutôt visionnaire s’astreint lui à des recherches qui ressemblent à autant de déplacements :
« L’important, ce serait d’arriver à prendre des chemins en diagonale, d’arriver à faire pour chaque ghetto des films qui brisent son genre, qui provoquent et déplacent la perception de son public propre. » Ce qui est valable pour le cinéma et les représentations en général l’est également pour la pensée de Jacques Rancière.
On retrouve également dans ce recueil d’entretiens, l’auteur explicitant l’un de ses essais majeurs et polémiques, « La Haine de la démocratie ». Pour lui, une vaste opération intellectuelle, médiatique et politique présente avec insistance la démocratie comme « le royaume des désirs illimités de l’individualisme consumériste ». Cette démocratie-là est accusée de tous les maux tels la mise en décadence de l’Ecole, les hyper-égoïsmes ou la montée en puissance des incivilités. Plus que le marché, ce serait donc la démocratie qui serait la responsable essentielle de cette dérive.

Le philosophe opposé à ce courant idéologique qu’il estime réactionnaire dissèque « cette pensée contre-révolutionnaire » qui remonte à la Révolution française.
« La fin officielle des régimes « communistes » a eu pour conséquence que la thèse marxiste identifiant la démocratie à la forme dont le contenu est la propriété privée, s’est trouvée déconnectée de son complément (la révolution comme réalisation de la « démocratie réelle) et s’est ainsi trouvée renvoyée vers son terrain d’origine : la critique de « l’individualisme démocratique ». C’est ainsi que la critique de l’économie marchande a pu devenir la critique du consommateur démocratique. Et comme, selon la logique de thèse contre-révolutionnaire, l’individualisme démocratique conduit à la Terreur, ce « consommateur démocratique » s’est trouvé présenté comme le fourrier du totalitarisme. Il ne faut pas oublier que les intellectuels qui assimilent aujourd’hui démocratie et règne des désirs individuels et annoncent en conséquence les horreurs du « totalitarisme démocratique » (En France par exemple, Finkielkrault, Gauchet, Milner…) ont tous été formés par le marxisme. »

Analysant la captation d’héritage progressiste par des courants qu’il qualifie de réactionnaires, et dont les constructions idéologiques aboutiraient finalement à « l’éloge nu de l’autorité et de la transcendance », Jacques Rancière indique lui qu’il faut s’efforcer à d’autres voix praticables de rationalité du principe égalitaire et démocratique.

Un regret toutefois : l’éditeur n’a pas estimé utiles une introduction et des repères biographiques, contextualisant parfois des interventions qui semblent sous-vide, et à destination d’un fan-club de talibans inconditionnels de la pensée de Jacques Rancière. Un oubli –ou lapsus de l’éditeur- peut-être : l’intérêt de Jacques Rancière pour le catholicisme.


Repères :

Également pour Hard Times
www.editionsamsterdam.fr met en ligne un dossier pédagogique sur la Crise de 1929 à l’usage des enseignants.
www.studsterkel.org : pour découvrir et écouter l’univers du journaliste.

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Jérôme Vidal


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