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Chronique du Nouveau monde ultra connecté

Les réseaux sociaux prennent le pouvoir au Brésil

jeudi 21 avril 2016, par Jacques Secondi

Les foules agglomérées ont eu raison du gouvernement de Dilma Rousseff

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Verdict du raz de marée anti Dilma : 367 voix pour l’impeachment, 71% du total

En apparence, rien de nouveau sous le soleil de Brasilia. Comme lors du vote de l’impeachment contre le président Fernando Collor en 1992, on a vu s’étaler à la télévision la médiocrité de la classe politique brésilienne. Des dizaines de ces députés qui gèrent leur mandat comme des petits commerces sont venus expliquer au micro de l’assemblée pourquoi ils votaient « oui », pour presque trois quarts d’entre eux, à la procédure de destitution de l’actuelle présidente Dilma Rousseff : « pour mon petit fils Gabriel », « pour le redressement du pays », « pour mon épouse », « pour la nation évangélique », « en hommage à mon père Roberto Jefferson », « pour les principes que j’ai enseignés à mes enfants ». L’’un a même lancé un « bon anniversaire » à une inconnue : sa femme, ou sa secrétaire ? Les postures théâtrales, les tremolos dans la voix et la veine jugulaire gonflée à bloc renforçaient encore le vide des professions de foi.

Et pourtant, entre les deux dates historiques, quelque chose à changé. En 1992, les députés avaient devant eux pour justifier leur vote une liste de faits très précis reprochés à Fernando Collor. comme ces « avantages économiques indus sous la forme de dépôts bancaires faits sur le compte de sa secrétaire » mentionnés dans les conclusions du rapporteur de l’époque. Cette fois, Dilma Rousseff est accusée de « pédalage » budgétaire, c’est à dire d’avoir minimisé les dépenses de l’état d’une année en les reportant sur une autre, par le biais d’emprunts publics.Il n’est pas garanti que cela puisse être reconnu plus tard par la justice comme « crime de responsabilité », le critère inscrit dans la constitution pour étayer une procédure d’impeachment. D’autant que la pratique a été jusque-là tolérée pour d’autres gouvernements. Et le vice-président, Michel Temer, qui pourtant est susceptible de remplacer Dilma Rousseff si la procédure de mise à l’écart va à son terme, l’a validée, sans qu’une procédure d’impeachment comparable à celle lancée contre la présidente n’ait réussi à aller jusqu’au parlement. La nouveauté, c’est que les 367 députés sur 513 qui se sont senti autorisés à voter « oui » ont simplement eu à laisser les vents venus de la rue gonfler leur poitrine. Dans ce système profondément modifié, ce ne sont plus quelques dirigeants qui tirent les fils mais les foules agglomérées qui occupent sporadiquement l’espace public. Les citoyens brésiliens ont découvert leur force commune, et l’euphorie de se retrouver maître du bitume, en particulier sur l’avenida Paulista, à São Paulo, habituellement saturée d’un fleuve d’automobiles. Au début c’était un large échantillon de la population qui s’est retrouvé dans la rue. Puis les regroupements se sont mis davantage à ressembler à ceux de la manif pour tous en France, avec au centre du phénomène les classes moyennes en colère, animées par un sentiment de déclassement. Mais, d’un bout à l’autre, il n’y a pas eu d’organisation centralisée des grandes manifestations.

Haute densité des réseaux sociaux brésiliens

C’est la densité des réseaux sociaux brésiliens qui a joué, leur capacité de diffusion et d’agrégation extrêmement rapide des idées et des émotions, aussi hétérogènes fussent-elles au départ. Entretemps, la société brésilienne a subi une sorte de « transformation moléculaire » que n’ont pas vu venir les politiques, comme le décrit le sociologue des réseaux Augusto de Franco.

La séquence a commencé avec les grandes manifestations des 17 et 20 juin 2013. A l’époque, celles-ci n’étaient pas directement dirigées contre le gouvernement, mais elle rejetaient d’emblée les partis politiques, qui n’y étaient pas représentés. Dilma Rousseff n’a pas pas pris la mesure du changement que représentait cette manière spontanée des foules de dire non au même moment en battant le pavé sans y avoir été appelée par une organisation politique. Les 15 mars, 12 avril et 16 aout 2015, il y a eu cristallisation, cette fois contre les figures au pouvoir. Enfin le 13 mars dernier a montré le rapport de force, de 1 à 5 au minimum qui opposait les pro Dilma et ceux qui réclamaient son départ. C’est à partir de ce moment-là que la vague de défections de députés sur lesquels croyait pouvoir compter le gouvernement a commencé à enfler, jusqu’à la débâcle finale.

Face à ces mouvements inédits -la manifestation du 13 mars a inscrit un record historique avec 500 000 participants à São Paulo- , ceux qui s’apprêtent à prendre le pouvoir à l’actuelle présidente jouent avec le feu. Leur calcul est que, comme en 1992, où la réforme politique qui devait suivre l’impeachment de Fernando Collor n’a jamais eu lieu, il aura suffi d’offrir au peuple la tête du président, et qu’ensuite le « business » pourra reprendre « as usual », comme avant. C’est mal mesurer à quel point la société brésilienne a changé. La rue s’est focalisée spontanément ces derniers mois contre la présidente Dilma jugée incompétente, contre l’ex président Lula qu’une majorité de Brésiliens croient corrompu, et contre une politique de redistribution qui a fait monter d’un cran dans l’échelle une classe sociale qui jusque-là servait de domestique à celle qui aujourd’hui mène la protestation. On voit mal ce qui, demain, pourrait empêcher l’indignation de se retourner contre les futurs nouveaux dirigeants largement compromis dans les grandes affaires de corruption en cours. Le plus emblématique d’entre eux est Eduardo Cunha, le président de l’assemblée, détenteur de comptes non déclarés à l’étranger et largement cité dans l’affaire Petrobras, qui deviendra, sans élection, le prochain vice-président du Brésil en cas de destitution de Dilma Rousseff.


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