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Raffaele Simone, lutter contre la bête

mardi 12 octobre 2010, par Emmanuel Lemieux

Politique. Rencontre avec le linguiste et essayiste italien Raffaele Simone. Ou comment survivre à la tyrannie moderne du « Monstre Doux » et à ses amis de gauche.

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©Olivier Roller pour Les Influences. Raffaele Simone, Gallimard, Paris, septembre 2010.

« Si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours (…), il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter. » Ainsi prophétise Alexis de Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique (1835-1840). Une prophétie troublante et précise : « Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine (…) il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. »

Pour le linguiste italien, Raffaele Simone, nous y sommes et le phénomène de civilisation a un nom, qu’il nomme Le Monstre doux. Son essai Il mostro mite, sous titré « Perché l’Occidente non va a sinistra », publié en 2007, a égratigné une gauche italienne particulièrement en retrait. L’opuscule reconstitue, par petites touches, la révolution culturelle en train de façonner une civilisation standardisée dans le monde entier. Ce qui fait société désormais est l’hypermarché du coin. Face au visage du fun qu’avance le Monstre Doux, la gauche et ses principes sacrificiels régressent.

L’essai de Raffaele Simone, que Gallimard et la revue Le Débat ont traduit et publié cet automne, a fait se dresser l’oreille. « L’Occident vire t-il à droite ? » se demande l’auteur. Moins à cause d’un capitalisme d’offensive plus fort que jamais sur toute la planète, mais plutôt des suites de la contamination de ce puissant courant culturel. Le « Monstre doux a gagné la partie. Il impose « un système de représentations placé sous le signe du fun », à savoir sans cesse « consommer, s’amuser, rester jeune ». Démultiplié par une révolution technologique, un envahissement de formes médiatiques et immatérielles, le Monstre doux impose son standard de vie et son mode de pensée sur la planète. Aucune oppression dans tout cela, mais une englobante possession des esprits.

Au pays de l’à-peu-près

Que ce type d’essai naisse dans l’Italie de Silvio Berlusconi ne relève pas, bien entendu, du hasard. Ainsi, lorsqu’il ne classe pas des cohortes de mots ou ne dirige pas des dictionnaires de référence, le professeur de linguistique à Rome III, Raffaele Simone (1944), écrit des pamphlets politiques, avec des concepts qui font mouche. En 2005, son opuscule, Il paese del pressappoco, a donné des bouffées à l’Italie : le « pays de l’a-peu près » s’est reconnu dans ce petit miroir pamphlétaire. « S’il y a eu un véritable blocus médiatico-culturel sur ce livre, je me suis fait aussi beaucoup d’amis avec 30 000 copies vendues » savoure t-il dans sa barbe. A l’heure où un autre livre Il grande Silenzio, signé Alberto Asor Roza, désespère du « silence des intellectuels », dans un pays où ces derniers ne sont pas tous, loin de là, des anti-berlusconistes, l’universitaire aux allures de papy tranquille, agace les démons contemporains. Cet amateur invétéré de valériane, et que l’on verrait volontiers plus passionné par les mouvements So food (qualité de l’alimentation) et Cittaslow (qualité de la vie) que par un marxisme de fer, serait donc l’un des plus sûrs adversaires du monstre ambiant.

« Le berlusconisme est une formule politique assez pure du Monstre Doux, avance Raffaele Simone. A deux exceptions près : le chef est trop personnalisé et trop vieux pour son rôle ! » Comment débute la résistance spirituelle à Silvio Berlusconi ? « Ma femme et moi avons décidé de ne plus regarder de talk shows à la télévision », sourit Raffaele Simone. Une demi-boutade mais au pays de Silvio, tout est grimace et bouffonnerie lorsqu’il s’agit d’évoquer la politique. Dans le monde de Silvio, la télévision fait empire politique et empire la situation : mélange des genres, consumérisme fou, populisme de caniveau. Heureusement, l’Italie a encore son stock récalcitrant d’éditorialistes et de publicistes élégants, chamarrés et subtils. Sous des apparences tranquilles, Raffaele Simone est un ciseleur orfèvre du couteau à désosser. Il ne se voit pas moraliste, mais en France, sa filière intellectuelle passerait, en méandres, d’un Georges Bernanos, époque La France contre les robots (1949), aux actuels écrivains post-situ modèle Jean-Claude Michéa ou René Riesel qui cognent dur sur l’emballement matérialiste et technologique des sociétés modernes, mais aussi aux ricanements d’un Philippe Muray au bord d’une civilisation décrite comme un abîme carnavalesque.

Le « buonisme », l’avatar mou de la gauche

Comment être italien, intellectuel et européen dans la glu mentale qui nous assaille ? Ce francophile de quarante ans, à la sensibilité écolo-décroissante, perçoit la France comme une terre de résistance, même s’il s’inquiète du nouveau visage de plus en hideux des villes, et de la prolifération des centres commerciaux. « Le sarkozysme est une berlusconisme en mode mineur, analyse t-il. Certes, le Président français a beaucoup d’amis patrons de presse, mais il ne détient pas lui les médias. Berlusconi, lui, a même embauché des journalistes explicitement chargés de ne donner que de bonnes nouvelles de son régime.  »

L’essayiste qui est aussi un contributeur de Micromegas, la revue de gauche non institutionnelle a été invité en janvier 2010 par la Fondation Jean-Jaurès. Christian Paul, député de la Nièvre, et chargé de la vie des idées au PS commente : « il faut noter deux choses, cet essai a été rédigé en 2007 et la gauche européenne se trouvait alors dans un moins bon état. » Depuis, la publication de son essai a retenu l’attention de quelques socialistes, tels Pierre Moscovici ou Ségolène Royal qui a tenté de l’inviter à sa Fête de la fraternité. Mais l’intellectuel se méfie : « On ne m’a proposé qu’une fois d’être conseiller d’un ministre, mais finalement l’offre ne s’est pas faite parce qu’on me trouvait trop compliqué », s’amuse t-il. L’essai de Raffaele Simone est une colère mélancolique.

La droite nouvelle sait prospérer à l’ombre du Monstre Doux, instruit l’auteur, mais son essai ne retient pas non plus une forte charge critique contre la gauche. Aux yeux de Simone, son corpus idéologique se liquéfie de plus en plus. Résultat : la gauche s’est inventée un avatar inoffensif, le buonisme. Face au Monstre Doux, dompté par la droite, la gauche est morte, vive le « buonismo » soutient Raffaele Simone. C’est un terme, sarcastique à l’origine, qui a donné corps à la philosophie de la gauche européenne, et particulièrement italienne : un malaxage d’idées de gauche et de principes chrétiens qui « cache une attitude passive, inerte et quelque peu obtuse, non dénuée d’une certaine forme de pénitence et d’auto-flagellation.  » Face à cette grande fête foraine, soigneusement balisée, la gauche qui pourrait s’ériger contre ce mode de civilisation se trouve conceptuellement démunie. « Dans les années 1960-1970, la rigueur intellectuelle et la force morale me semblaient, comme à beaucoup de gens de par le monde, relever de la gauche. Depuis les années 1990, elle a perdu sa formule chimique. Etre de gauche ne va pas de soi, cela comporte quantité de sacrifices et de renoncements qui ne peut concurrencer le visage avenant du fun », répète le linguiste. Il s’exaspère de la perte de mémoire d’une gauche ultra-light, de son affolant politiquement correct, de son angélisme qui relève d’un bénitier à l’eau de rose. De même, Raffaele Simone estime que le buonisme sous-estime la pénétration mondialisée d’un islamisme radical et ne réfléchit pas du tout sur l’immigration et l’intégration.

Etre à la hauteur des temps

A vrai dire, en quelques années, le Monstre doux a annihilé nombre de courants d’idées alternatifs. La dissidence intellectuelle à son contact se transforme en petit sketch de la société du spectacle. Comment faire la peau au Monstre doux ? Raffaele Simone ne se risque pas plus loin dans la gueule noire. Les amateurs de solution presse-bouton seront déçus de la conclusion provisoire de son essai. Il propose un chemin de crête : freiner, prendre son temps, réfléchir en décantant. « Etre à la hauteur des temps, trouver de nouveaux contenus du bien-être dans le contexte de la mondialisation » La question du futur de la gauche est pressante, rappelle cet intellectuel qui voit une des clés de sa régénération dans le courant d’idée de l’écologie politique. La gauche ne peut plus se contenter de modestes et pâles héros de papier mâché. Bons baisers du Monstre Doux.


Repères :

Né le 27 mai 1944 à Lecce (Italie). Enseigne à l’université de Rome La Sapienza. A publié de nombreux ouvrages consacrés à la linguistique.
Le Monstre doux est le premier ouvrage politique de Raffaele Simone, publié en langue française.


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