Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Malbrough s’en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra

mardi 12 avril 2011, par Philippe-Joseph Salazar

GIF - 64.8 ko
(Source Klincksieck)

Nous sommes en guerre. Ce samedi-là, lorsque l’aviation française ouvrit les hostilités en attaquant un camion libyen [1], TV5 Monde la sotte diffusait une bataille, de rugby, entre la France et le Pays de Galles. Nous n’étions pas en guerre. Je zappai vite les vraies chaînes internationales pour saisir sur le vif le fait d’armes héroïque de nos avions à la cocarde. Le lundi, une autre bataille faisait le beurre des épinards télévisuels : la « poussée » des rebelles nationalistes – en France, dans les cantons, au premier tour. Nous n’étions pas en guerre même si un blanc-bec télévisuel déblatérait, hors d’haleine, sur « les pilotes allant au combat » - combat ? Qu’on nous montre un seul combat aérien. Il s’agit de frappes aériennes. Aucun mano a mano. De fait nous ne sommes pas en guerre.

Afghanistan : 4000 militaires et gendarmes français sont engagés, déjà 55 morts, et plus de 330 blessés [2]. En projetant les chiffres, il devrait avoir 70 morts d’ici la fin de l’année, et lors des élections de 2012 nous en serons à la centaine de morts. Il faut dire « morts », non pas « pertes », une périphrase et un euphémisme. Morts. Ils sont morts. Mais nous ne sommes pas en guerre. Vous vous souvenez de la comptine :

Malbrough s’en va-t-en guerre
Mironton ton ton mirontaine
Malbrough s’en va-t-en guerre
Ne sait quand reviendra (répéter trois fois)

On sait qu’une centaine de Français ne reviendront pas. Mais nous ne sommes pas en guerre. Ils seront donc morts à pure perte puisque, je vous le répète, nous ne sommes pas en guerre, même si nous menons trois guerres simultanées, en Lybie, en Côte d’Ivoire et en Afghanistan. Certes, si nous avions une véritable armée nationale, de filles et de garçons de dix-huit ans, et que des recrues soient déployées, et « perdues », ces trois guerres seraient autrement plus présentes qu’elles ne le sont. C’est le sort des puissances de second ordre et des peuples alanguis que de perdre de vue l’essentiel – le premier ordre : la violence de la politique.

Les États-Unis, colosse aux pieds d’argile, eux non plus ne sont pas en guerre, nulle part, puisque le président actuel a tenu toutes ses promesses de candidat. Il faut dire que depuis 1945, une victoire due au sacrifice de l’Armée rouge et à la bombe atomique, la plus formidable puissance militaire depuis Nabuchodonosor n’a pas gagné une seule guerre, en dépit des dépliants de barrettes arborés par ses officiers généraux. Chez eux une phrase rhétorique est en vogue, lancée par le Pentagone et popularisée en playback par Barack Obama le président ventriloque : ceci n’est pas une guerre, cette attaque picrocholine contre la Lybie du visiteur parisien à tente bédouine, mais c’est une « action kinétique ». On parle même d’ « angle kinétique » sur l’affaire [3]. Strictement, les États-Unis ont déclaré la guerre pour la dernière fois, et en retard, durant le deuxième conflit mondial. Depuis, les figures de rhétorique sont « action de police » (Corée), « conflit » (Viêt-Nam), « usage de la force » (Irak et Afghanistan) – ces figures servent à contourner le Congrès, seul habilité à déclarer la guerre. De ce point de vue nouveau, l’attaque sur Pearl Harbor, sans déclaration de guerre par le Trône du Chrysanthème était, en rétrospective, une « action kinétique ». Et l’invasion de la Pologne par l’Allemagne se fit sans déclaration de guerre : « action kinétique ». Bref, naguère, les dictatures faisaient du kinétique. Maintenant, les démocraties.

Dire « action kinétique » plutôt que « guerre » vise à un effet persuasif précis : dans le cas américain, éviter qu’un Nobel de la Paix, commander in chief, ne fasse encore une guerre. En France, je me suis informé en lisant le communiqué de la présidence [4], et sa traduction anglaise niveau bac -2 [5], il s’agit de…on ne sait pas vraiment. Mais on parle, à l’issue du sommet de Paris, d’ « actions nécessaires, y compris militaires » – admirons cet hypocrite « y compris ». Le Premier ministre britannique qui présenta la résolution de l’ONU un jour avant cette réunion, afin d’avoir l’aval de la représentation nationale et par respect pour le Parlement, parle de « déployer des forces » [6]. Le débat, dans notre parlement, eut lieu le 22 mars, le fait accompli [7]. « Action », « déploiement, « kinetic », du pareil au même.

Or « kinétique » est rhétorique, et voici comment.

Un acte de persuasion possède deux objectifs : un objectif interne et un objectif externe. L’objectif interne consiste à suivre les protocoles de la technique de persuasion. L’objectif externe consiste à persuader un public donné. Les deux objectifs peuvent exister indépendamment : on peut convaincre un auditoire, externe c’est à dire hors de son contrôle, en être surpris soi-même, et n’être pas capable de refaire le coup. L’objectif externe a été réalisé, sans aucun souci de l’objectif interne. A rebours un cabinet de communication monte un argumentaire soigneusement machiné selon les protocoles internes au cabinet, et qui rate. L’objectif interne a été rempli (le machin a été fait selon les règles de l’art, de l’art du moment) : à preuve, que ça marche ou pas, la facture arrive.

Le très fin, le très juste, le très rhétorique est de faire coïncider les deux objectifs : que ça marche, et qu’on sache pourquoi ça marche.

Or, comme la rhétorique (aristotélicienne) est la transposition, dans le domaine de l’action publique, de la physique (qui est l’action dans le domaine de la nature) on peut re-phraser la distinction objectif interne/objectif externe en usant de deux autres concepts : kinésis et énergie. Je reprends, Dr Watson : une kinésis, bref un mouvement (en grec ancien), est complète lorsque le mouvement s’est achevé. Une énergie est complète lorsqu’elle atteint sa forme. Dr Watson, vous me suivez ? Je reprends : je tends la main pour prendre mon verre de vin, et je le prends ; la kinésis est complète. Je fais un discours et j’arrive à persuader, la kinésis rhétorique est complète selon l’objectif externe. Maintenant, je fabrique un discours selon toutes les règles de bonne com’ , sa forme (les protocoles) est parfaite, selon l’objectif externe, son énergie est complète : même si le discours n’est pas donné, peu importe il a achevé son énergie.

On va me dire, « tout cela est bien abstrait » et comme la servante de Molière, qui entendait de travers, on va me dire que j’embête la grand-mère. Eh bien, la servante est une nazie ou travaille pour Obama Inc. Car, en démocratie, le débat public et l’information qui permet aux citoyens de faire des choix informés, comme le dit bien le mot, passent aussi par l’énergie de la forme, c’est à dire par la compréhension des moyens mis en œuvre pour nous persuader, ici que les guerres que nous menons ne sont pas dignes de l’intérêt public (puisque pendant que nous faisons la guerre on nous divertit sur le voile, le prix du gaz et dieux savent quoi). Car l’énergie de la forme c’est la capacité de comprendre comment se fabriquent ces manipulations. Être le réceptacle inerte de la kinésis politique c’est retomber dans un état féodal d’hommage constant non pas tant au Pouvoir qu’à ce que dit le Pouvoir : ici, que ces guerres coloniales que nous menons ne sont pas des guerres. Que les vrais problèmes sont ailleurs, quand le vrai problème est ici.

Eh bien, cependant que nous nous gaspillons en actions même pas glorieuses, des gesticulations qui font déjà des morts civils, que nous sommes donc dans l’excitation du kinétique (qui est la transposition en politique étrangère de la pratique présidentielle en politique intérieure), et sans aucun souci de notre énergie, l’Allemagne, placide, se retient d’actions inconsidérées et conserve, voyez le miracle de la logique aristotélicienne, son énergie.


[1Le 19 mars à 17h 45.

[3Voir Politico, John Allen, « ‘Kinetic military action’ or ‘war’ », 24/3/2011.

[4Du 19 mars 2011 (www.elysee.fr/president).

[5Cette perle en sabir : « Prime Minister de la Hellenic Republic ».

[7Lire la transcription des débats sur http://www.voltairenet.org/article169070.html. Roland Muzeau énonce clairement ce qui se pense clairement : « Monsieur le président, messieurs les ministres, chers collègues, quand, dans tant d’autres pays voisins, un vote a eu lieu sur l’opportunité d’entrer en guerre avec la Libye, ici, dans notre belle démocratie, on ne donne que quelques minutes de temps de parole à la représentation nationale pour s’exprimer. Que penser d’une telle parodie de consultation démocratique, alors que notre pays est déjà entré en guerre ? »


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.