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Marceline Loridan-Ivens

jeudi 30 avril 2009, par Emmanuel Lemieux

Dans un beau livre crépusculaire, la cinéaste et documentariste Marceline Loridan-Ivens témoigne sur sa déportation avec son amie Simone Veil, le cinéma fleuve de son mari Joris Ivens et la vie qui fait des tours. Pour échapper à la mort, elle répond par l’art du « balagan ».

MARCELINE 75750

« En 1945, de retour de déportation, nous étions fous, complètement fous, nous, les juifs survivants. Et cela a duré, duré des années. Des déportés se sont suicidés, d’autres sont devenus déments, d’autres encore sont morts rapidement de leurs séquelles. » Marceline Loridan-Ivens, 80 ans, n’aime plus les espaces clos, les portes fermées, les transports en commun et les douches. Elle n’aime que la transparence des sentiments et faire pousser des fleurs sauvages sur son balcon.
Lorsqu’elle est revenue en France, lutin efflanqué dans un grand treillis de l’armée allemande, l’adolescente a bien crû que le cauchemar recommençait. Au Lutétia, quartier général où convergeaient tous les déportés de retour de la grande prison européenne, elle fut prise de panique : on lui demanda de se déshabiller et d’aller sous la douche collective, pour se faire désinfecter. De fait, le cauchemar a recommencé mais pas comme elle se l’imaginait. Elle avait tout juste dix-sept ans, et plus le droit de grandir. Elle s’est rendu tout de suite au cinéma, mais elle ne se souvient plus du film qu’elle a vue pour sa libération. Elle se souvient que la salle de cinéma l’enveloppait de douceur. Elle n’a pas soupçonné qu’à ce moment-là, sa vie s’écoulerait en partie dans le cinéma et le documentaire politique.

Durant des années, la rescapée a dormi, quand elle le pouvait, au pied de son lit. Elle a fait une tentative de suicide, les pieds sur le parapet. Elle avait mille ans à l’époque. Son jeune frère Michel, en crise hypomaniaque, se suicide après des années de folie et de toxicomanie. Lors de ses crises, Michel se prenait pour un nazi. Il s’était fait tatouer un sigle SS sur l’épaule. A Birkenau, elle occupait le bât flanc juste en face de Simone Veil. Simone Veil était sidérée par l’aplomb de cette benjamine qui réussissait à la faire rire avec ses histoires drôles et ses remarques enfantines. « Cet humour me protégeait et m’apaisait, explique t-elle. Après la déportation, cette gaîté à disparu. Mon humour est devenu plus noir. »

Dans le film de Jean Rouch et d’Edgar Morin, Chronique d’un été (1961), Marceline, la fille aux cheveux rouges, est la silhouette qui tout le long du film, interroge les passants, en leur demandant « êtes-vous heureux ? » Elle finit par se poser la question et se lance dans un monologue de chagrin sur son père et la déportation. En 1961, même si les juifs de France commencent à remettre en cause leur assimilationisme intégral, l’évocation de la déportation est encore chose rare. Chronique d’été avait l’ambition d’être le premier film de « cinéma vérité ». Il a déclenché les controverses, et Marceline estimait à l’époque que le film n’avait pas vraiment dit la vérité, et s’arrangeait avec elle. Reste une expérience cinématographique d’une anthropologie riche et inépuisable : « êtes-vous heureux ? »

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Marceline sur le tournage de Chronique d’un été, de Jean Rouch et Edgar Morin (1961)

Son matricule n°75750 au poignet ne la quitte plus, mais les réactions des autres et des jeunes générations face à ces chiffres bleuâtres, perdus dans le semis de taches de rousseur l’intrigue toujours. Dans Chronique d’été, un charmant étudiant africain lui demande si ce n’est pas son numéro de téléphone. « A Naples, des jeunes m’ont demandé si ce n’était pas mon numéro de loterie gagnant », sourit-elle. « J’ai songé un temps à me le faire enlever, mais il est plus pratique de le garder. Un ami qui s’était fait découper son morceau de peau immatriculé le conservait entre deux pièces d’identité dans son portefeuilles, mais on lui a volé son portefeuilles. » A Hanoï, le vieil Ho Chi Minh regardant son matricule, s’étonnera qu’elle n’ait pas « été cramée », et autorisera la survivante à aller tourner son documentaire dans l’enfer du 17e parallèle, la ligne de front où les bombes des B-52 tombent drues.
La nuit, il lui arrive de s’endormir avec des petites poupées péruviennes, à qui les enfants chuchotent leurs secrets terrifiés. Dans son bureau clair et apaisé, elle s’est entourée de petits morts. Les Mexicains raffolent de ces minuscules figurines à tête de mort, taillées dans un bois aussi sec que l’humour est noir. « Cette scène, je l’ai appelée la chambre du docteur Mengele », explique t-elle tranquillement. Dans une boîte en plastique, des petits morts médecins et des petites mortes infirmières entourent une petite morte nue, et se regardent avec vanité ou narcissime dans des miroirs. Marceline Loridan a réalisé en 2003, un film, La Prairie aux bouleaux, avec Anouk Aimée, qui fait le récit de la vie en vrac après la déportation.

La réhabilitation du vent

C’est un petit feu follet de 80 ans, toujours prêt à l’indignation, qui vient d’écrire son livre de témoignage. Le feu follet a traversé le siècle dans de larges espaces. Elle est née « juive, gauchère et rouquine ». Plus tard, elle rajoutera « rebelle et gauchiste ». Pour elle, c’est le balagan qui mène la danse du monde. Balagan. Le désordre. La désorganisation. Le mot s’emploie en yiddish et en hébreu, mais il s’est enraciné en Russie. « C’est le bordel quoi » résume t-elle angéliquement. « Cela peut être un mauvais balagan comme la situation en Israël, mais cela peut être un bon balagan, celui des rencontres. »
Marceline Loridan-Ivens n’est pas une écrivain. Son livre relève du conte oral. Elle l’a réalisé avec l’écrivain Elisabeth D. A distance, par mail, ou au contraire, de très près, en se chuchotant des vérités.
Marceline Loridan-Ivens a surtout vécu une bonne partie de sa vie avec « le hollandais volant ».Du nom de ce marin légendaire qui traverse les siècles et les océans à la recherche de l’amour, Joris Ivens (1898-1988), né à Nimègue en Hollande, se sera préoccupé de filmer la pluie, le mouvement des rues parisiennes, le mistral, et toutes les bourrasques politiques du XXe siècle. De Borinage, une grève de mineurs en 1932 au monumental Comment Yu-Kong déplaça les montagnes (12 heures de film documentaire sur la révolution culturelle en Chine de 1971 à 1975), Ivens a dépeint le siècle. Avec Terre d’Espagne (1937), il préfère finalement la voix off d’Hemingway à son autre ami, Orson Welles. Durant la seconde guerre mondiale, Franck Capra à Hollywood le fait collaborer à la série « Pourquoi nous combattons ». Ses prises de position pour les colonisés dans Indonesia Calling en 1946 lui font perdre sa nationalité néerlandaise, mais la France l’accueille et lui donne la palme d’or du film documentaire (1959) au Festival de Cannes avec La Seine a rencontré Paris. A partir des années 60, Marceline l’initie aux techniques du son et du cinéma direct.

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Marceline Loridan et Joris Ivens

Avec pudeur, elle précise dans son livre qu’elle a traversé le désert entre 1975 et 1985. Finis le castrisme, le maoïsme, le vietnamisme des années 70. Le couple Ivens considéré comme des brontosaures stalino-maoïstes, n’était plus de saison. Il y eût du silence, et du chômage déguisé en oubli. Le cinéaste nonagénaire entreprit alors un rêve fou : après des films-fleuves, concevoir un film-vent. Pas le vent de sa jeunesse, ou le Mistral filmé en 1965, mais un vent cosmogonique : « Je vais tenter l’impossible, dompter le vent, explique t-il à l’époque. À la fin, je suis plus modeste. Le vent n’est jamais là où tu l’attends. Deux fois, il m’a renvoyé sur un brancard. Il me prouvait qu’il y a une " zone interdite ", comme il y a pour l’acupuncture une " zone interdite ", à la base du cou. Il y a trente ans, j’aurais dit : " Tu es fou ". Aujourd’hui, j’appelle ça " libérer l’esprit". » Son testament, Une histoire de vent, filmé en Chine, sera comme le clin d’œil d’un sage oriental.

La cinémathèque de Paris dédie une rétrospective Joris Ivens en mars 2009. C’est le moment, après le purgatoire. Henri Langlois, pionnier de la Cinémathèque française : « L’art d’Ivens se qualifie en trois mots : l’amour des autres… Cette profonde humanité qui fait la fraîcheur et la jeunesse éternelle d’Ivens, cette vocation fraternelle qui l’entraîne à travers le monde pour se mettre au service de l’homme, l’aider à se faire entendre, à exposer ses problèmes, à chercher leurs solutions. Voilà ce qui caractérise l’unité de l’oeuvre et de la vie d’Ivens. »

Les films lyriques de propagande deviennent avec les années, de véritables continents historiques. Mais il faut les restaurer, se battre contre l’oubli. Dans l’appartement-bureau, Marceline a mis quelques années après la disparition de son compagnon, pour se décider à s’installer à son bureau, et déplacer son manteau. Depuis, elle se bat avec les Chinois qui ont une conception très élastique du droit d’auteur, et de la commercialisation des œuvres qu’ils n’hésitent pas à brader. Cet été, un documentaire hollandais a remis en cause le stalinisme de Joris Ivens, réhabilité dans son pays en 1986 et dont une fondation présidée par Marceline Loridan-Ivens entretient la mémoire des œuvres.
« Je ne veux mourir que debout », dit-elle en petite guerrière au cheveu rouge. Elle voit les ombres qui passent dans son champ de vision de plus en plus flou, les petits morts qui s’installent dans sa vie, et rendent un peu plus la vie balagan.


Repères :


Ma vie balagan, de Marceline Loridan-Ivens, Robert Laffont, 259 p., 19 €
DVD Chronique d’un été, un film de Jean Rouch et Edgar Morin,Argos Films/Arte vidéo
DVD La petite prairie aux bouleaux, un film de Marceline Loridan-Ivens, avec Anouk Aimée, Capi Films Production
Joris Ivens ou la mémoire d’un regard, par Robert Destanque et Joris Ivens, Editions BFB, Paris,1982
Fondation Joris Ivens : http://www.ivens.nl/


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