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Marina Silva, l’écolo évangélique

lundi 11 octobre 2010, par Jacques Secondi

Avec 20 % des voix au premier tour de la présidentielle brésilienne, ce petit bout de femme impose le débat sur l’écologie et, malgré elle, sur l’avortement. L’Annuel des idées l’avait rencontré en juin 2010.

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Marina Silva (Darius-lesinfluences.fr)

Elle est à l’écologie ce que Gilberto Gil est à la musique : une pièce historique du patrimoine brésilien. Le président Lula ne s’y est pas trompé en les nommant tous deux ministres, dès sa première élection, l’un à l’environnement, l’autre à la culture. De l’eau a coulé sous les ponts de la vie politique brésilienne. Le chanteur s’est retiré pour raisons personnelles, mais Marina Silva (1958) a fait de son départ du gouvernement un geste d’opposition.

Après avoir validé par défaut le feu vert accordé à la culture des OGM par le président Lula, la ministre de l’écologie n’a pas voulu se compromettre davantage face aux lois de 2009 qui remettaient, selon elle, en question la lutte contre la déforestation en Amazonie. « La question sociale fait partie des fondamentaux du PT et, grâce au président Lula nous avons réussi un processus d’inclusion sociale  » dit-elle, -dans un entretien qu’elle avait accordé à L’Annuel des idées.fr avant l’été.
« Mais le Parti ne s’est pas montré capable de saisir le sens de la lutte environnementale. Il est incompréhensible qu’en plein 21ème siècle, au milieu d’une crise écologique sans précédent, le PT continue à défendre un modèle de développement pour le développement, de croissance pour la croissance  ».

Ressuscitée des sondages

Lorsque, munie de cet appareil critique bien nourri, Marina Silva avait annoncé sa candidature à la présidentielle en 2009, certains en avaient fait une outsider sérieuse de Dilma Rousseff, la dauphine de Lula. Le président avait au fil des années mis de la distance avec l’aile gauche de son parti pour reprendre une assise plus large au centre. L’incorruptible camarade de lutte du président pouvait prétendre récupérer les déçus du Lulisme, tout en réunissant aussi un électorat transversal sensible à la protection de l’environnement. Et puis Marina Silva a disparu corps et bien dans les profondeurs des sondages et a même eu du mal à faire parler d’elle au milieu de la lutte à couteau tirés que se sont livrés les deux poids lourds de l’élection, José Serra à droite, Dilma Rousseff à gauche.

Elle n’est ressortie de l’oubli qu’au dimanche du premier tour, et avec quel éclat ! Son score proche de 20 % contraint la favorite à un second tour et ses voix, dans l’intervalle, vont se monnayer chèrement. Les deux candidats encore en lice devront se poser la question de savoir si Marina Silva a bien une capacité d’influence qui va au-delà de la mouvance verte pour toucher les votes des fidèles des églises évangélistes. Elle-même est convertie au protestantisme évangélique et cela lui donne une légitimité aux yeux de ces fidèles bien qu’elle évite prudemment de prendre des positions politiques sur le sujet.

Certains analystes expliquent le phénomène de post combustion électorale dont elle a bénéficié, invisible sur les radars des sondeurs, par un afflux de plusieurs millions de voix évangélistes en sa faveur. Les temples ont lancé des attaques violentes contre Dilma Rousseff pendant la campagne électoral, relayées sur internet, accusée de vouloir légaliser l’avortement. Celle-ci avait plaidé dans le passé pour une dépénalisation de l’IGV pour des raisons de santé publique. L’avortement fait partie de ces tabous, fortement entretenus par le bloc conservateur dominant de l’Eglise catholique et par les protestants évangéliques, avec lesquels on ne plaisante pas au Brésil. Lula a sagement remisé cette proposition qui faisait partie de son programme. Marina Silva, s’efforce de ne fâcher personne mais fait savoir qu’elle n’est pas favorable à l’acte lui-même, ce qui peut suffir aux yeux des électeurs : « Je suis contre personnellement mais je ne suis pas opposée à un débat de société sur ce sujet  » avait-elle déclaré dans un entretien réalisé en juin dernier avant de conclure prudemment « ce n’est pas un enjeu dans la campagne présidentielle  ». Aux deux candidats à présent d’en décider.

Spécificité brésilienne

Dilma Rousseff et José Serra devront aussi, et avant tout, se positionner sur les thèmes de l’écologie pour tenter de récupérer la légitimité intacte de Marina Silva dans ce domaine. «  A senadora », la sénatrice comme l’appellent respectueusement ses proches, est « née » écologiste, dans l’Etat de l’Acre, aux frontières avec le Pérou, encore très largement couvert par la forêt équatoriale primaire. Elle incarne un modèle brésilien de l’écologiste où la défense de l’environnement rejoint celle des populations vulnérables les plus dépendantes de la nature pour leur subsistance : petits agriculteurs sans terre, chasseurs cueilleurs, petits pêcheurs, indigènes ou "caboclos" nés de l’union entre portugais et amérindiens.
Marina Silva s’est battue aux côtés de Chico Mendès, le chef de file des "seringueiros" qui tirent leur subsistance de la récolte du caoutchouc naturel extrait de l’hévéa sauvage. Le leader vert a été assassiné en 1988 parce qu’il s’opposait aux grandes fortunes de l’élevage. Lié à Chico Mendes dès l’origine, il y a vingt quatre ans, le Partido Verde est né dans une perspective bien différente des autres partis écologistes dans le monde. La lutte pour l’environnement s’appuyait ici dès le départ sur des considérations économiques et sociales.

Une vision néolibérale ?

A gauche, ses détracteurs affirment que, derrière la cause environnementale, Marina Silva cache une vision néolibérale de la société. C’est peut-être parce qu’elle prône « l’ approfondissement » de la question des minima sociaux désormais garantis aux plus pauvres par le programme « faim zéro ». Elle explique : « L’une des manières de faire en sorte que cette politique ne mène pas les gens à la dépendance est de mettre en place une deuxième couche de mesures qui assure l’inclusion productive de chacun  ». S’agit-il de l’impératif d’autonomie intimant à chaque individu de se prendre en main cher aux néo-libéraux ? « Il est fondamental d’investir dans un système éducatif de qualité, répond-elle, nous avons encore au Brésil 18 % de jeunes analphabètes et 55 % de jeunes qui ne terminent pas l’école. Ceux qui parviennent à l’université ne représentent qu’une toute petite minorité  ».

Croissance verte

Dans un pays émergent comme le Brésil, le mot décroissance ne fait pas partie du vocabulaire et la protection de l’environnement sonne mal aux oreilles d’une partie des entrepreneurs. Le principal tabou à combattre, selon elle, est celui de l’incompatibilité entre défense de l’environnement et croissance économique.

«  Aucun parti n’a jusqu’ici perçu qu’il ne s’agit plus d’opposer la législation environnementale à la dynamique économique mais d’intégrer les deux, considère-t-elle. Protéger l’environnement tout en favorisant le développement économique, cela suppose simplement d’utiliser avec sagesse ces ressources  ». On en revient à l’éducation « Pour cela il est nécessaire d’investir dans le développement de notre base de connaissances  ».
Elle donne l’exemple de la forêt. Avec ses 300 millions d’hectares de terres disponibles pour l’agriculture et l’élevage, un cinquième de l’Amazonie déjà défriché (165 millions de kilomètres carrés) le Brésil a, en théorie, de quoi faire sans avoir à empiéter davantage sur le couvert de forêt primaire estime-t-elle.

« L’Embrapa (centre de recherche lié au ministère de l’agriculture. NDLR) a effectué des recherches qui pourraient nous permettre de développer l’agriculture sans avoir besoin d’abattre un seul arbre de plus. Dans le système d’élevage de bétail traditionnel on utilise 400 hectares pour produire un emploi, avec une tête de bétail à l’hectare, alors que, selon ces travaux, 80 hectares seraient suffisants avec une plus grande productivité à l’hectare. On peut donc aller dans cette direction tout en continuant à améliorer le niveau de vie de gens. »
Le sort de la forêt est précisément ce qui a motivé son départ du gouvernement. « Le dispositif contre la déforestation que nous avions mis en place était menacé. Grâce au plan qui avait été mis en œuvre jusque-là, il a pourtant été possible de se rendre à Copenhague avec des objectifs, réalisables à 80 % grâce aux mesures de sauvegarde de la forêt ». Elle poursuit : « La forêt encore sur pied pourrait être gérée de manière durable, notamment en valorisant la biodiversité dans un système accepté internationalement qui permettrait d’accorder des avantages économiques aux Etats protégeant la biodiversité de leur territoire. Un autre chantier consiste à restaurer les terres dégradées qui représentent également d’immenses surfaces ».

220 peuples, 180 langues

Elle a un mot pour les peuples natifs du Brésil, dont elle se sent proche et qui figurent malgré les concessions territoriales accordées par le gouvernement Lula parmi les déshérités du pays. « Le Brésil est une grand puissance environnementale qui offre aussi une diversité culturelle très importante, de plus de 220 peuples qui parlent 180 langues  » rappelle-t-elle. En politique, elle se définit comme une « gardienne des utopies », « comme l’ont été avant moi Chico Mendès ou Darcy Ribeiros et jusqu’au président Lula où à l’ancien président Fernando Henrique Cardoso qui ont lutté contre la dictature militaire. » Les enjeux ont changé, « Il y a vingt ans, l’objectif était la conquête de la démocratie. Aujourd’hui, le défi est de nous développer en préservant nos richesses naturelles ». Elle compte, entre humanisme et sentiment spirituel, sur « l’alliance générationnelle » pour y parvenir. En attendant, la campagne pour le second tour de la présidentielle continue, et Marina Silva sait être implacable.


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