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Marx, Luther et Mahomet à Berlin

dimanche 7 juillet 2013, par Clémence Lapopie

L’universitaire Sylvie Toscer-Angot documente sur les effets accélérés en Allemagne de la déconfessionnalisation et de la montée en puissance de l’islam

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Société. En ces temps où les comparaisons France-Allemagne se multiplient dans les domaines de l’économie (la mondialisation) et de l’éducation (la performance et les rythmes scolaires), les lecteurs intéressés par le fait religieux découvriront avec intérêt dans cette analyse documentée comment les puissances publiques allemandes se confrontent aujourd’hui à un double phénomène : l’augmentation du nombre de citoyens sans confession d’une part, et la présence de plus en plus marquée de l’islam d’autre part.

La pluralité religieuse y est un fait acquis depuis la Réforme luthérienne, les guerres qui en ont découlé et les traités qui l’ont entérinée

Le titre de l’ouvrage de Sylvie Toscer-Angot, Les enfants de Luther, Marx et Mahomet, rappelle d’emblée la spécificité historique par laquelle l’Allemagne se distingue de la France : la pluralité religieuse y est un fait acquis depuis la Réforme luthérienne, les guerres qui en ont découlé et les traités qui l’ont entérinée. La subordination du religieux au politique, avec l’émergence d’Etats territoriaux confessionnels dès le XVIème siècle, constitue le creuset historique hors duquel on ne saurait comprendre le traitement actuel du fait religieux en Allemagne, très local et décentralisé, puisque relevant avant tout des Länder, les Régions. Il faut attendre la Constitution de la République de Weimar, promulguée le 11 août 1919, pour voir pour la première fois la tolérance « positive », qui reconnaît la liberté de confession, se compléter d’une liberté « négative », celle de ne se réclamer d’aucune confession. Cette modification, qui rapproche le droit allemand du droit français, ne change toutefois rien à deux données immuables : la religion est enseignée dans les écoles allemandes comme matière obligatoire, et les Eglises jouissent d’un statut de droit public qui permet à l’Etat de prélever en leur nom un impôt qu’il leur reverse.

L’unification allemande, qui intègre en 1990 dans le giron de la RFA des Länder de l’Est où la pratique religieuse s’est considérablement étiolée, met en lumière un phénomène de déconfessionnalisation jusque là occulté par la place prépondérante accordée aux Eglises chrétiennes dans le champ politique ouest-allemand depuis la Seconde Guerre mondiale. Devenues en 1945 des instances de légitimation face à l’effondrement moral du pays, elles ont en effet joué un rôle de premier plan dans la reconstruction de la vie politique en RFA, en particulier par le biais de la CDU, le parti chrétien-démocrate de Konrad Adenauer, d’où est issue l’actuelle chancelière Angela Merkel. Pourtant, depuis 1945, la pratique religieuse n’a cessé de reculer, à tel point que la ligne de partage actuelle ne passe plus entre catholiques et protestants, mais bien davantage entre pratiquants d’un côté, et non-pratiquants et sans confession de l’autre. Or à l’Est, plus de 70% de la population se déclarent sans confession contre 12% à l’Ouest (chiffres de 2008), ce qui modifie considérablement les équilibres religieux avec, pour la première fois, une proportion équivalente de catholiques, de protestants et de sans confession (environ un tiers), 10% de la population se réclamant d’autres religions. Ces disparités géographiques entraînent, pour les Länder issus de la RDA très sécularisés, un rapport nouveau de l’Etat aux Eglises. Certains ont supprimé la référence à Dieu dans le préambule de leurs constitutions, d’autres, ( parfois les mêmes ), ont proposé de remplacer l’enseignement religieux par un cours d’éthique, comme à Berlin, ou par un enseignement séculier sur les religions échappant aux Eglises, comme dans le Brandebourg. Les Länder de l’Ouest sont eux aussi peu à peu concernés par ces problématiques liées à un recul des religions, comme Hambourg, où a été instauré un « cours de religion pour tous » associant protestants et musulmans (les catholiques n’ont pas souhaité y participer), ou la Bavière, bastion du catholicisme, où la présence de crucifix dans les salles de classe, mise en cause par des parents anthroposophes, a été l’occasion de controverses pour lesquelles tous les échelons de la justice ont été sollicités.

Le statut de droit public accordé aux Eglises est une reconnaissance de cette liberté religieuse, située aux antipodes de la laïcité française, souvent considérée par les responsables politiques comme un repoussoir

La ressemblance avec des débats similaires en France, nous explique Sylvie Toscer-Angot, est trompeuse. Certes, la sécularisation gagne l’Allemagne avec quelques décennies de décalage sur la France. Mais les instances judiciaires allemandes, même quand elles font droit à un principe d’apparente neutralité religieuse, ne visent pas comme en France à défendre la laïcité, mais la liberté religieuse et la liberté d’expression. Le statut de droit public accordé aux Eglises est une reconnaissance de cette liberté, située aux antipodes de la laïcité française, souvent considérée par les responsables politiques comme un repoussoir. Sylvie Toscer-Angot cite à cet égard un discours de Johannes Rau, président de la république et membre du parti social-démocrate SPD, en 2004 : « La religion n’est pas simplement une affaire privée. Le caractère public de la religion est reconnu chez nous  ». Cette présence du religieux dans la sphère publique explique aussi la différence d’attitude envers l’islam. « La loi française sur les signes religieux de mars 2004 a été globalement perçue en Allemagne comme une menace pour la liberté religieuse », souligne Sylvie Toscer-Angot.

" Contrairement à la France, la présence de musulmans en Allemagne n’est pas liée à une immigration postcoloniale " 

L’émergence de l’islam est en effet le deuxième fait religieux nouveau depuis l’unification allemande en 1990. Le nombre de musulmans résidant en Allemagne est évalué à environ 5% de la population, mais le chiffre est incertain, car il est impossible de les décompter par le biais de l’impôt, les Eglises islamiques ne bénéficiant pas du statut de droit public pourtant accordé à des communautés beaucoup moins nombreuses, comme la communauté juive. Les causes de cette différence de traitement sont multiples. Au contraire de la France, « la présence de musulmans en Allemagne n’est pas liée à une immigration postcoloniale », note Sylvie Toscer-Angot, mais à une immigration économique. Longtemps, le droit du sang primant sur le droit du sol pour permettre aux Allemands restés à l’extérieur des frontières de rejoindre la RFA, les immigrés musulmans, principalement des travailleurs invités turcs, sont restés des étrangers pour lesquels aucune intégration n’était envisagée. Ce n’est qu’en janvier 2000 qu’une nouvelle loi sur la citoyenneté et la nationalité, introduisant des éléments du droit du sol, a été promulguée pour faciliter la naturalisation de citoyens étrangers vivant depuis de nombreuses années ou nés dans le pays.

Mais ce n’est pas là la seule explication. L’islam reste profondément étranger à un pays construit par référence à des valeurs chrétiennes fortement unificatrices. Et si le souci historique de préserver la liberté religieuse pousse à préserver aussi celle des musulmans dont les mosquées sont parfois construites avec des apports d’argent public, le statut de droit public peine à être octroyé à des associations musulmanes peu enclines à se regrouper dans une Eglise stable et pérenne, préalable indispensable à toute reconnaissance officielle. C’est pourquoi les autorités de différents Länder, en particulier en Rhénanie du Nord-Westphalie où vivent un tiers des musulmans d’Allemagne, tentent d’inventer divers moyens pour contrer les écoles coraniques et le repli communautaire. Les élèves portant le foulard sont accueillies dans les écoles, un enseignement de l’islam peut y être dispensé. Longtemps délégué aux autorités turques et intégré aux cours de langue turque, cet enseignement soulève de plus en plus la question de la formation de ses enseignants.

Pour contrer les influences étrangères et réaffirmer la souveraineté de l’Etat, les facultés de théologie de Münster, Tübingen et Osnabrück ont désormais mis en place des formations universitaires complètes pour les futurs imams et professeurs de religion islamique. Quant à la reconnaissance des associations musulmanes comme interlocutrices de l’Etat, amorcée à Berlin, elle devrait se renforcer dans les années à venir.
Ces démarches illustrent le souci des autorités d’encourager l’essor d’un islam d’Allemagne. Elles sont étrangères à la France, où la religion n’est enseignée ni à l’école ni dans les universités publiques. En revanche, les deux pays ont en commun le souci de fédérer les musulmans en associations représentatives, susceptibles de dialoguer avec le pouvoir, afin de soustraire l’islam aux influences étrangères.

Ce livre sans parti pris et sans œillères rend compte de faits complexes et touffus, avec un grand souci de clarté et d’explication. Il éclairera tous ceux qui s’aventurent dans une étude comparative entre la France et l’Allemagne, quand des cultures historiques et juridiques différentes tentent de répondre à des interrogations communes.


Repères :

- " Les enfants de Luther, Marx et Mahomet. Religion et politique en Allemagne", Sylvie Toscer-Angot, Desclée de Brouwer (Paris), 211 pages, 17 euros. Publication : mars 2012.

- Sylvie Toscer-Angot est maître de conférences en civilisation allemande (Paris-Est Créteil) et membre du Groupe sociétés, religions, laïcités (EPHE-CNRS).


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