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Mon parrain est démocrate

vendredi 9 novembre 2012, par Emmanuel Lemieux

Comprendre les mafias en 2012, selon l’historien Jacques de Saint-Victor : criminologie + finances + sciences politiques

Politique. La « Pieuvre » a surgi des décombres du régime féodal, mais sa structure souterraine a prospéré avec les vitamines surpuissantes de la démocratie et du capitalisme. C’est la thèse forte et convaincante de Jacques de Saint-Victor, historien du droit, professeur des universités (Paris-VIII et Rome III). Ce n’est pas le premier à avoir travaillé cette idée de la mafia s’accommodant si ce n’est investissant la démocratie parlementaire et le capitalisme financier. Bien des études de référence ont été produites en Italie, récemment par un Nicola Tranfaglia, historien spécialiste du fascisme et du postfascisme et auteur de Pourquoi la mafia a gagné (Tallandier, 2010), étudiant les relations ambivalentes des classes dirigeantes italiennes avec ces criminels de sociétés secrètes entre 1861-2008, mais la France des sciences sociales, elle, s’en était écartée jusqu’alors.

Par crédulité. Par manque de sensibilité. Par certitude aussi comme l’a indiqué le sociologue Diego Gambetta dans les années 1990, que cette criminalité ne s’épanouit que dans des zones circonscrites. Par dégoût de produire des théories complotistes aussi. «  Je ne pense pas que le phénomène mafieux soit consubstantiel à la nature de la démocratie, et pas davantage à celle du capitalisme, mais qu’il se trouve être, hélas, le mieux à même de tirer profit des apories de l’une et de l’autre, surtout en période de crise  », souligne de Saint-Victor.

Le livre de l’historien juriste est fidèle à la définition de Leonardo Sciascia : « Il s’agit d’une association de malfaiteurs, visant à un enrichissement illicite au profit de ses membres, et qui, par le biais de la violence, se fait en parasite l’intermédiaire entre la production et la consommation, entre le citoyen et l’État.  » De Saint-Victor suit ainsi la mafia d’avant la mafia, les évolutions de la « bourgeoisie mafieuse », ou bien des entreprises criminelles profitant du déclin de l’Etat-providence. La Guerre froide accélère le positionnement politique (lutte anticommuniste) et l’affairisme des structures mafieuses italiennes qui s’installent dans les mairies, au parlement et s’infiltre dans la vie économique. Mais il récuse l’aspect pieuvre d’une organisation qui telle une inondation, sait contourner les obstacles. C’est l’analyse la plus neuve de la mafia dans la mondialisation. Au-delà du folklorique pizzo (économie du racket), de l’omerta , des structures en feuilles d’artichaut, les mafias ont vu leur logique prédatrice se surmultiplier. Jacques de Saint-Victor remarque que depuis le rapport parlementaire de 1995 qui concluait, soulagé, que la France se tenait à l’écart des mafias, les spécialistes se font nettement moins guillerets. En atteste le rapport à diffusion restreinte du Siresco, le service de lutte anti-mafia du ministère de l’Intérieur, en 2010.

« Le capitalisme financiarisé a engendré des superprédateurs financiers qui tiennent à la fois de la criminalité en col blanc et du crime de profession, et qui agissent en bandes, usant de méthodes dignes du crime organisé : ce sont des pillards purs et simples.  » Samedi 13 octobre, Le démantèlement d’un réseau (opération Virus), combinant trafic de cannabis, blanchiment d’argent sale et évasion fiscale, souligne la justesse de cette analyse. Les sciences sociales, elles aussi, désormais pour mieux comprendre le phénomène mafieux doivent croiser les savoirs de la criminologie avec la finance, avec celles de l’économie et des sciences politiques.


Repères :

Un pouvoir invisible, de Jacques de Saint-Victor, Collection « l’esprit de la cité », Gallimard (Paris), 424 pages, 23,50 €. Sortie : 18 octobre 2012.


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