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NBIC, Les nouvelles frontières de la pensée

lundi 4 mai 2009, par Rémi Sussan

Nanotechnologies, biologie synthétiques, informatique et cognition. Les récentes avancées de la recherche sont suffisamment impressionnantes pour apporter leur lot d’idées et de mythes.
Illustrations : DK./ PHOTOS D’ENTREPRISES

L’Annuel des idées-Février 2009

«  Puissiez-vous vivre des temps intéressants », dit une ancienne malédiction chinoise. On ignore encore si les fabuleux développements technologiques qui sont en train de s’accomplir aujourd’hui méritent ou non d’être qualifiés de « malédiction ». En tout cas, une chose est sûre, les fondements mêmes de notre rapport au monde risquent de se trouver altérés de façon radicale.

L’internet, les OGM, le clonage même n’apparaissent plus que comme des amuse-gueule avant la présentation du plat de résistance, connu sous l’acronyme mystérieux de NBIC.
Derrière ces quatre lettres se cachent diverses disciplines, certaines nouvelles, d’autres un peu moins, dont la combinaison risque de s’avérer particulièrement explosive dans les prochaines années.

N comme Nanotechnologies : c’est la capacité de travailler au niveau du nanomètre (milliardième de mètre), avec une précision quasi atomique. Dans les premiers temps, cela permettrait la création de nouveaux matériaux aux propriétés inédites. A terme, on envisage la production de nanorobots capables, par exemple, de réparer les dégâts causés par les maladies et le vieillissement dans notre corps.

B comme biologie. Mais il n’est pas question de biologie « à la papa » ! Là, on agit sur le vivant en profondeur, directement sur l’ADN, en créant, par exemple, de nouveaux types d’être vivants ou en modifiant profondément la structure de notre organisme. En fait, à ce niveau, les frontières entre nanotechnologie et biotechnologie s’évaporent ; au point qu’on a pu parler de cette dernière comme d’une « nanotechnologie mouillée », parce que basée sur des matériaux humides au lieu de secs.

I comme informatique évidemment. Cette discipline n’a pas fini de révolutionner les esprits. L’intelligence artificielle, la robotique, la réalité virtuelle, voire l’informatique quantique sont quelques-unes des pistes explorées par les chercheurs. De fait, c’est l’informatique, qui, en fournissant une grande puissance de calcul et un accès illimité aux informations permet le développement accéléré des nanotechnologies, biotechnologie et sciences de la cognition.

C comme Cognition : étude des mécanismes de l’esprit. Cette lettre C englobe les progrès dans les neurosciences, mais aussi une compréhension plus abstraite, qui pourrait permettre la création d’intelligences artificielles.

Toutes ces technologies se complètent et se mêlent, et leur hybridation se manifeste à tous les niveaux : déjà, on fabrique des robots qui se nourrissent d’insectes... Un jeu vidéo, Foldit aide les chercheurs à analyser la structure des protéines. On envisage de lire et écrire dans le cerveau humain à l’aide d’outils informatiques et de piloter des machines directement depuis notre cerveau (lire encadré). On pourra bientôt créer des ordinateurs biologiques dans nos cellules, afin d’analyser la survenue de possibles maladies. On s’inspire des sociétés de fourmis pour créer des collectivités de robots.

Ce métissage des technologies, c’est ce qu’on nomme la « convergence ». Certains ne voient en fait d’autres convergences que celles de gros intérêts industriels. L’ETC group, une organisation écologique, préfère remplacer NBIC par BANG : Bits, Atomes Neurones et Genes. Pour ETC, le « BANG » accroîtra les inégalités et concentrera le pouvoir entre quelques mains. Au contraire, les aficionados des NBIC affirment que la démocratisation de ces technologies ouvrent la porte à une ère d’abondance au cours de laquelle la pauvreté sera abolie. Mais en dehors de toute considération politique, il existe probablement une réelle convergence de fait entre ces domaines. En gros, elles reposent toutes sur des notions issues des sciences de la complexité, de l’information de la cybernétique. Une raison de plus d’introduire le I dans NBIC, l’informatique non pas comme simple technologie, mais en tant que « computer science », réflexion sur la nature de l’information et de la communication avec ses notions associées comme l’auto organisation, l’autoréplication, la rétroaction, le codage et la compression...

Les adeptes de la convergence NBIC ont de grands ambitions, c’est le moins qu’on puisse dire. L’expression trouve son origine dans un rapport américain de la NSF (National Science Foundation, un peu le CNRS d’outre-Atlantique) qui parlait de « convergence des technologies pour l’amélioration humaine. » (www.wtec.org/ConvergingTechnologies/).

Pour certains enthousiastes comme Ray Kurzweil, nous sommes au bord d’une révolution à côté de laquelle l’apparition de la civilisation à Sumer fait figure de fait-divers. Tout ce que nous appelons « l’humanité » pourrait bientôt devenir obsolète. Les plus enthousiastes imaginent une « Singularité », une espèce d’apocalypse scientifique où la multiplicité des découvertes et progrès nous transporterait dans un futur incompréhensible à nos yeux actuels, dominé par des intelligences surhumaines qui pourront être soit des humains radicalement transformés, soit des machines intelligentes qui reprendraient alors le flambeau de l’évolution.

Pour certains, ce genre de concepts s’avèrent tout à fait séduisants, à l’instar du mouvement « transhumaniste » qui cherche à dépasser la condition humaine pour le plus grand bonheur de tous (du moins on l’espère) en abolissant, mort, maladie et pauvreté. D’autres, comme Francis Fukuyama, considèrent le transhumanisme comme « l’idée la plus dangereuse du monde ». En effet, raisonne-t-il si on commence à altérer la nature humaine, il n’existe plus de projet universel, donc plus de fin de l’histoire à atteindre, et surtout plus d’éthique universelle.

Quoiqu’il en soit le problème est vaste. Il est probable que les découvertes NBIC vont altérer considérablement l’homme, la société, et même l’environnement terrestre. Créer un consensus grâce auquel des humains en voie de divergence évolutionnelle accepteraient de vivre ensemble risque de s’avérer ardu. Ni l’hypothèse de l’obligation de se transformer (que ce soit par décision étatique ou par pression du système économique) ni la volonté d’interdire toute tentative de modification (qui conduirait à la multiplications des marchés noirs et de la surveillance policière) ne peut être satisfaisante. D’où l’espoir entretenu par certains que seule une nouvelle culture voire une nouvelle manière de penser nous permettrait de saisir et discuter ces enjeux, et donc de survivre. L’idée n’est pas neuve.

Des les années 30, Alfred Korzybski affirmait la nécessité d’adapter le langage à la pensée scientifique, par exemple en se méfiant du verbe être, qui tend à réifier les phénomènes alors que tout dans notre univers devrait être considéré sous forme de flux. Perçu comme un illuminé tenu à distance par les philosophes et les linguistes, son influence est toutefois importante sur les théoriciens des interfaces informatiques, qui estiment que l’usage de nouveaux outils mentaux issus de l’informatique peut préparer l’esprit à traiter de problèmes inédits.

Par exemple, au MIT, Mitchell Reznick a créé le langage de programmation Starlogo, qui n’a pas pour but de réaliser des logiciels mais de faire comprendre à ses utilisateurs la logique des systèmes complexes comme les sociétés ou les écosystèmes. De son côté, Jean-Michel Cornu voit dans la « pensée 2 » une pensée bidimensionnelle qui, en nous arrachant à la linéarité du langage courant, nous permet de nous libérer de la tyrannie des rapports de forces.

D’autres sont bien plus pessimistes quant à notre capacité à gérer des transformations aussi radicales. Et si l’éthique d’une société posthumaine ne pouvait être mise en place que par des intelligences posthumaines ? Dans son excellent roman Accelerando, Charles Stross imagine ainsi une économie 2.0 dépourvue des effets pervers de l’économie actuelle... mais dont la compréhension nécessite un intellect largement supérieur à celui de nous autres, pauvres humains « moyens »...


Repères :

Un continent vierge
Peu d’ouvrages en français pour un domaine qui reste encore largement dominé par les anglo-saxons. Et même, peu d’ouvrages tout court, tant il est vrai que ce champ extrêmement mouvant se développe surtout en milieu électronique : sur le web, voire via des médias encore plus confidentiels comme les listes de diffusion ou certains forums.

On notera toutefois, outre Prospectic 2008 (voir encadré), la traduction en français (plus de quinze ans après la sortie de l’original américain) du livre fondateur de la nanotechnologie, Les engins de création, d’Eric Drexler. Les titres de Ray Kurzweil : Serons-nous immortels (Dunod), et Humanité 2.0 (M2 éditions) ont également été traduits et exposent le point de vue du « vrai croyant », persuadé que l’immortalité et le paradis sur terre sont au coin d’une rue de Second Life.

Sur le web, on ne ratera pas la fabuleuse revue The Edge (www.edge.org), dirigé par John Brockman, l’agent littéraire de la plupart des écrivains scientifiques anglo-saxons. La revue Wired (www.wired.com) reste également un « must ».

Côtés sceptiques, on mentionnera en France le très virulent site Pièces et main d’oeuvre (www.piecesetmaindoeuvre.com) et aux US le groupe ETC ainsi que, plus modérée, la revue New Atlantis, (www.thenewatlantis.com) qui, comme son titre très baconien ne l’indique pas, porte sur les nouvelles technologies un regard assez distant.


le 23 septembre 2009 : NBIC, Les nouvelles frontières de la pensée

l’immortalité serait peut etre maintenant à un coin de rue de Youniverse World

- Youniverse World ltd

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Tchak,  le 3 juin 2009 : NBIC, Les nouvelles frontières de la pensée

Complément d’information au sujet de Pièces et Main d’oeuvre : on recommande, sur la question des technologies convergentes, la lecture de leur livre très documenté, incisif et drôle, paru récemment aux éditions l’Echappée : "Aujourd’hui le Nanomonde".


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