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Nicolas Berggruen, le supercapitaliste des idées

dimanche 15 janvier 2012, par Emmanuel Lemieux

"Le milliardaire sans domicile fixe" vit dans un avion, à gobé le groupe de presse Prisa et multiplie les think tanks pour un monde meilleur

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Nicolas Berggruen, "homeless billionaire" ricane la presse américaine, "un homme triste" condamne la presse allemande. (Source image : www.bz-berlin.de)

De temps à autre, un coup d’éclat dans le monde des affaires flashe cette silhouette parfaitement méconnue du grand public. Ainsi,à la fin du mois de novembre 2010, Nicolas Berggruen a gobé tout cru un grand condotierre de la presse espagnole. Crise financière ou pas, il a pris avec son associé Martin E. Franklin, à travers leur société Liberty Acquisitions, 57,1% du capital du groupe espagnol Prisa en sérieuse difficulté depuis 2007. Etranglée certes mais conservant de beaux restes, Prisa contrôle El Pais, le premier quotidien du pays, Cinco Dias , le second quotidien économique, un chapelet de radios et de télévision, une grande partie du marché du livre scolaire, sans oublier 15,01 % du capital du groupe français Le Monde et Partenaires associés. Liberty Acquisitions a injecté au moins 660 millions de dollars dans l’entreprise jusqu’alors familiale et que plombait 4,6 milliards de dollars de dettes. La structure même du repreneur décrit son comportement financier : il s’agit d’une société d’acquisition à vocation spécifique, c’est-à-dire qu’elle a la capacité de lever en bourse jusqu’à 80% des fonds nécessaires à une acquisition d’importance.
Nicolas Berggruen fut dans une autre vie qualifié de "financier vautour" par le magazine Forbes. Son enrichissement s’est réalisé en une vingtaine d’années sur le ring de la haute finance.

Une figure à la fois totalement typique des élites mondialisées et radicalement excentrique

Ce tout neuf quinquagénaire (1961) d’origine franco-allemande, dont la fortune est estimée à 2,2 milliards de dollars, voire 3 milliards, collectionne d’ailleurs les qualificatifs fascinés : Wall Street Journal l’a surnommé "le milliardaire sans domicile fixe" (homeless billionnaire). Produit typique des élites mondialisées des tarmacs qui dialoguent sur Blackberry, parlent l’anglais fluent, s’habillent en très décontracté, et empruntent les aéroports internationaux comme d’autres le RER, Nicolas Berggruen est aussi une figure totalement excentrique de ce petit monde. Son père Heinz Berggruen a été un richissime marchand d’art allemand et le plus grand collectionneur de Picasso au monde. Il a légué sa collection d’art moderne à la ville de Berlin en 2000, à cette capitale même qu’il dut fuir en 1936, victime des persécutions nazies. Son fils est désormais un administrateur du musée Berggruen de Berlin, mais aussi du Los Angeles County Museum (LACMA), de la Tate Gallery de Londres, et du Museum of Modern Art de New York. Il est tout a fait capable de commenter le travail d’un Richard Meier, d’un Shigeru Ban, ou d’un David Adjaye.

Le petit Nicolas n’a pas eu le même parcours historiquement violent que son père : scolarité à l’Ecole alsacienne de Paris, puis institut du Rosay en Suisse, baccalauréat et études financières à l’université de New York et à partir de 1981, début de carrière de golden boy avec une mise de fond de 2000 dollars diffuse sa jolie légende chez Bass Brothers Enterprises, puis Jacobson and Co., Inc., avant de cofonder Berggruen Holdings en 1984. Mais l’homme d’affaires surdoué ne se veut pas sans rêves enrichis ni valeurs : a 14 ans, il aurait réfléchi à la constitution d’une utopie et aurait été insolé par la lecture d’un Albert Camus. A Der Spiegel qui a produit de nombreux articles sur ce héros moderne, Nicolas Berggruen a confié qu’il fut "très, très à gauche" le temps de sa prime jeunesse. C’est un tout autre personnage qui s’est lancé à Big Apple dans les affaires, avalant tout sur son passage pour mieux revendre, des rizières au bauxite, de la promotion immobilière à la chaîne de Donuts, en passant par les fermes éoliennes turques et le blé d’Australie, et prenant adresse postale durable aux Iles vierges britanniques, petit paradis fiscal.

Depuis 2000, le milliardaire a pourtant remis ses compteurs personnels à zéro. Après avoir bazardé tous ses biens immobiliers, stocké son impressionnante collection d’œuvres d’art – en attendant une redistribution dans les musées de son choix et de son heure –, il ne se déplace plus qu’en Gulfstream de quinze places, et reste célibataire sans enfant. "Nicolas Berggruen est un homme triste" condamne l’hebdo Spiegel, dans un long et incisif portrait en 2011. Un tristesse semblable à celle du milliardaire dépressif Carreidas dans une aventure de Tintin, Vol 714 pour Sidney. Un nomade de l’éther mondialisé qui se baladerait, comme on erre, dans les aéroports avec une brosse à dents, un rasoir jetable et un déo bon marché dans un sac à papier, son seul bagage revendiqué.

Le milliardaire de Beverley Hills collectionne les intellectuels et les politiques comme des vignettes Panini

Depuis quelques mois, le milliardaire semble pourtant vouloir capitaliser les idées depuis son Q.G. provisoire de l’hôtel Peninsula à Berverley Hills, Californie. A côté de son site du business, www.berggruenholdings.com , le site web du "Nicolas Berggruen Institute" déroule, lui, tout un diaporama des notoriétés influentes de la globalisation financière, du gotha politique et du pouvoir intellectuel expert de la planète : de Minc Alain à Stiglitz Joseph, de Delors Jacques à Rice Condoleeza, de Blair Tony à Schröder Gerhard, le milliardaire de Beverley Hills collectionne les intellectuels et les politiques comme d’autres les vignettes Panini de stars du foot. C’est que Nicolas Berggruen cultive avec ses aréopages constitués, l’ambition de faire advenir les modèles de gouvernance du XXIe siècle. On ignore totalement où veut en venir le jeune milliardaire sauveur de la démocratie. Si l’on se fie à une déclaration au Financial Times, c’est un peu maigre et assez inquiétant : à ses yeux, Singapour est "certainement le pays le mieux géré au monde. Sans doute de manière un peu autoritaire : il faudrait que l’étau se desserre un peu." Et de conclure : "Mais le système idéal n’est pas forcément le plus enthousiasmant."

Les ambitions intellectuelles du Nicolas Berggruen Institute scintillent comme des promesses au néon. Extirper la Californie de son endettement pour la transformer en modèle économique pour toutes les Etats-Unis, c’est le job assigné au "Think Long Committee of California". Avec la crise financière mondiale et ses effets tout azimuts, les oracles chics du Conseil du XXIe siècle (21st Century Council) ont le vent en poupe. Le dernier G20 à Cannes fut l’occasion pour ce conseil d’interpeller le président Sarkozy afin de "presser les pays du G20 de développer une stratégie crédible de croissance globale et d’emploi qui vise une croissance inclusive en réduisant l’écart de revenus tant à l’intérieur d’un pays qu’à travers les frontières nationales, et en partageant le fardeau entre pays". Avec le succès que l’on apprécie.

Pour l’instant ces think tanks n’ont réagi qu’à certains gros événements et ont bien peu pensé

Le troisième think tank de Nicolas Berggruen s’est manifesté à Bruxelles le 5 septembre 2011. Le groupe d’experts "Conseil pour le futur de l’Europe" réunissant une belle brochette d’anciens Premiers ministres (Tony Blair et Felipe Gonzàlez) et d’économistes (Nouriel Roubini et Joseph Stiglitz) a émis un texte, co-signé par Jacques Delors. Deux, trois recommandations furent émises :
"Les euro-obligations nécessitent des mécanismes de contrôle efficaces pour éviter systématiquement des déficits importants (...) et pour assurer une discipline budgétaire qui protège les citoyens de mesures politiques irresponsables". Un peu de fédéralisme renforcé. Un pompier de secours dans la coulisse, et c’est à peu près tout. Un quatrième think tank lancé en 2010, Vision for Africa, rassemble nettement moins de personnel pensant.
Pour l’instant ces think tanks n’ont réagi qu’à certains gros événements et n’ont fait qu’une démonstration spectaculaire de rassemblement d’un casting de prestige, mais le travail de fond, lui, les publications, les études, les expérimentations, elles, manquent cruellement. L’avenir dira si les idées lancées par notre homeless aérien étaient de formidables placements pour l’avenir ou bien des obligations mondaines.

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Repères :

www.berggruen.org


le 4 février 2012 : Nicolas Berggruen, le supercapitaliste des idées

Décodons : il est gay.


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