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Non-travailleurs de tous les pays...

lundi 4 avril 2011, par Emmanuel Lemieux

La journaliste Camille Dorival a enquêté sur les objecteurs de travail.

Il y a peu d’insoumis, d’objecteurs de conscience et de déserteurs au regard des bataillons de soldats, mais ils sont les révélateurs du moral des troupes, et de leur condition de vie. C’est le même sentiment qui se dégage de l’enquête d’une Journaliste d’Alternatives économiques, Camille Dorival, qui traite de la tendance moderne à ne pas vivre uniquement pour son travail. Elle campe dans un petit livre d’enquêtes, Le travail, non merci !, le panorama français de ces non-travailleurs. Les uns se dissimulent volontairement dans les interstices de la société, contestant les conditions de travail, remettant en cause la croissance et la productivité, voire le matérialisme, les autres se trouvent confrontés aux zones grises et alternatives de l’emploi.

Les non-travailleurs forcés sont tout de même les plus nombreux. Ils se recrutent dans ce patrimoine caché de la vie domestique, parmi les personnes qui se déclarent être au foyer : elles sont dans 99,6% des cas des femmes. Quatre-vingt-pour-cent d’entre elles ont travaillé, majoritairement, comme employées ou ouvrières. Leur profil dominant est celui de "l’accidentée", c’est-à-dire qu’elles sont entrées dans cette vie dite non-active de manière non intentionnelle, avec un arrière-goût sacrificiel pour leur emploi, mais surtout le deuil des interactions sociales et la valorisation de soi qu’un travail peut induire. Des non-travailleurs ont également tendance à rejoindre ce contingent, celui des personnes qui s’occupent de leurs proches atteints de pathologies, comme la maladie d’Alzheimer.
Les ouvriers non qualifiés appelés aussi les "Zola" (6% de la population française active) sont également des travailleurs alternatifs.

Classe 35

Mais on déniche aussi toute une zoologie de "freeters", comme on surnomme les insoumis de l’emploi conformiste au Japon. La plupart des témoins rencontrée par l’auteure figure dans la classe 35 de l’INSEE, c’est-à-dire les professions intellectuelles qui ont explosé depuis les années 1980. Interrogées par l’INSEE en 2003, ce sont elles (professions de l’information, de l’art et des spectacles) qui estimaient leur travail valorisant et stimulant à 59%, suivies d’assez loin par les commerçants (42%), les cadres administratifs et commerciaux, les artisans (39%), les agriculteurs et les enseignants (34%), et tout en bas du tableau, les employés administratifs d’entreprise. Ce sont les mêmes qui observent la plus grande porosité entre période volontaire de travail et de non travail. Chez ces objecteurs du salariat, Camille Dorival est tombée sur cet ex-pubeur surpayé qui cultive désormais son jardin secret ; sur cet éclusier poétique qui a trouvé juste ce qu’il faut pour être heureux avec 1000 euros mensuels sur sept mois, après une vie de routard et de professeur d’anglais ; sur ce workalcoholic repenti, qui a tout bazardé et mène une vie contemplative depuis dix ans ; sur cet as des combines, qui sublime une vie d’artiste et jongle avec ses droits sociaux.

Le retour des Sublimes

Les adeptes de l’anarchiste Bob Black, les amateurs du classique Eloge de la paresse de Paul Lafargue, les amis indémodables de Jack Kerouac ou les militants de la décroissance sont eux bien moins nombreux, mais ils touchent un nerf sensible chez tout le monde : passer sa vie à la gagner, ou vivre gratuitement ? L’enquête typologique de Camille Dorival pose ainsi des questions au carrefour de l’anthropologie, de la politique, de l’économie et de la philosophie.

Ces temps sabbatiques, ces espaces de respiration, sont de plus en plus théorisés dans le travail lui-même. Auteur d’un essai, De L’Etat providence à L’Etat accompagnant (Michalon, 2010), le sociologue Serge Guérin formule ainsi la proposition originale d’un nouveau droit, celui de « redonner leurs lettres de noblesse aux notion de pause et de recul." Il rappelle l’idée de Stefan Sagmeister d’ajouter cinq ans de travail aux carrières pour pouvoir s’organiser, tous les septennats, un congé sabbatique. Il s’agit de casser les routines, prendre du temps pour soi, pour sa famille, pour la réflexion sur les projets de vie. La productivité deviendrait plus qualitative que quantitative.

L’économiste Bernard Gazier, qui préface le livre de Camille Dorival, instruit sur l’exigence montante et multiforme de qualité du travail et de l’emploi. Et de rappeler dans l’histoire du travail, les "Sublimes" du XIXe siècle, ces ouvriers très qualifiés qui choisissaient eux-mêmes leurs patrons, s’octroyaient de longs congés et furent aux origines du syndicalisme moderne. A leur façon, ils surent faire mentir l’étymologie du mot travail : le tripalium, soit en latin un redoutable instrument de torture.


Repères :

A lire :
Le travail, non merci !, de Camille Dorival, Edition Les Petits Matins, 16 euros.


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