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Olivier Delavault, de mémoire indienne

lundi 22 février 2010, par Emmanuel Lemieux

L’un des meilleurs spécialistes français des mondes tribaux se lance dans l’édition, avec un document anthropologique sur un homme-médecine navajo. Tant qu’il y aura des indiens, et Géronimo...

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Olivier Delavault a décidé de faire cavalier seul dans l’édition (©Claude Germerie pour ideeajour.fr)

Depuis quelques années, il ne prend plus l’ascenseur. Une phobie qui lui coûte quelques suées : « Mon dentiste habite tout en haut d’une tour du XIIIe arrondissement. La peur de l’enfermement m’a pris comme ça », s’étonne-t-il encore. Olivier Delavault est un drôle d’Indien dans la ville. Pas de la veine chiricahua, mais plutôt érudite et songeuse sous le scalp. Pas vraiment un Apache, même de Paris, mais un curieux Mohican qui tenait dans les années 1990, Nuage Rouge, une librairie indianiste de première plume. Du Nord au Sud, les indiens sont comme ses frères, même s’il en connaît que trop bien leurs secrets de famille. Les peaux-rouges mais aussi tous les atomes d’individus perdus sur les îles, ou en exil, ou bien en fuite du grand récit de l’Humanité.
Pour eux, l’indianiste après avoir dirigé durant 19 années, une collection de romans ethniques aux éditions du Rocher, traquant les derniers auteurs emblématiques des peuples survivants, a décidé de faire cavalier seul. Sous le label « Nuage Rouge, Indiens de tous pays », sort en librairie, le 4 mars 2010, son premier livre d’éditeur indépendant, un témoignage recueilli par l’anthropologue Marie-Claude Feltes-Strigler, « Moi, Sam Begay, homme-médecine navajo ».

O. Delavault dresse des stèles de papier, dépose un peu de buée de mémoire sur les grandes terres brûlées. Ainsi sa magnifique biographie de Geronimo (Folio, 2007).
Son Amérique à lui, née dans les westerns et les livres de gare de chez Gibert, s’est raffinée peu à peu, meulée par la lumière des Dragoon mountaies. Olivier Delavault déteste l’Amérique de la famille Bush. Le grand-père, Prescott Bush, faisait partie en 1918, d’un club d’étudiants très gentry, Skull and bones (Crânes et os). Ces gandins ont trouvé tordant de se servir d’ossements apaches exhumés comme presse-papier. C’est ainsi que la famille Bush est priée de remettre à la nation indienne depuis 2006, le crâne d’un certain Geronimo dont elle ne sait plus trop où elle l’a foutu.

Les guerres apaches sont les guérillas afghanes du XIXe siècle

« La guérilla apache ressemble comme 3 000 gouttes d’eau à la guérilla afghane contre les Soviétiques des années 1980, remarque O. Delavault. Là aussi, l’exercice pour l’armée à été rendue difficile à cause de la configuration de terrain, et surtout de la mobilité et de la civilisation de ces nomades d’altitude. Ils avaient la science de se fondre dans le paysage, de se cacher sous terre, ils connaissaient les secrets de la fameuse « marche-pouvoir », ils avaient la cruauté qu’il fallait. Geronimo est devenu dans ce contexte un redoutable petit maître de guerre. »
De ce brouillard de guerre, surgit la figure au large front, yeux secs et bouche en trait dur de Geronimo. Leader apache, son nom a donné un synonyme à la terreur. Ses exactions ont fabriqué une haine magnétique des opinions américaines et mexicaines bien des décennies après sa mort en 1909, à l’âge tout de même de 86 ans. Dès les premières lignes de sa biographie, on comprend le saisissement. En mars 1851, le massacre de sa famille à la baïonnette mexicaine devant ses yeux d’enfant chiricahua, du groupe local des Bedonkohes, l’a métamorphosé en terreur vivante qui à son tour terrifia, sans faillir, sans ciller, les militaires et la société blanche.Contrairement à Cochise, rusé et sage, sans pitié mais réaliste et qui accepte de mettre son peuple en réserve, Geronimo qui prend sa place à partir de 1876 n’est pas un chef de lignée mais un chamane de guerre, c’est-à-dire réputé non par désignation, mais par révélation.

Le pouvoir est issu d’un monde effrayant

Usen est le Pouvoir, sous toutes ses formes, préexistant avant la création de l’univers. « Il fut un temps où seul le Pouvoir existait. Le Pouvoir sous toutes ses formes. Tout était pouvoir. Depuis toujours. Le Pouvoir et le néant. La fureur régnait » récite le chamane chiricahua. « C’est un monde mythologique tourmenté, et lorsque le massacre de sa famille survient, Geronimo entend la Puissance s’adresser à lui par quatre fois. A partir de ce moment-là, Geronimo reçoit les forces vitales de l’univers » rappelle Olivier Delavault. Ce guerrier habile et rude n’est pas un chef, mais il prend de l’ascendant parce qu’il « a du pouvoir ». Détails de l’indianiste : « Le pouvoir chez les Apaches qui ne peuvent vivre sans un intercesseur, est l’émanation d’un monde effrayant. Ils savent dominer les dragons et les monstres de toutes sortes, ou déjouer les bonnes farces de Coyote. Geronimo et les siens ont toujours envisagé la guerre comme une défense de la terre sacrée donnée par Usen », martèle l’historien des Apaches. Voilà ce qui explique l’acharnement démentiel avec lequel, de 1850 à 1886, Geronimo le mystique tient la dragée haute à l’armée et aux Affaires indiennes.

Christianisé et alcoolique, Geronimo devenu fermier dans une réserve de l’Oklahoma glisse un jour de son cheval et s’écroule le nez par terre dans une flaque d’eau. Une pneumonie l’emporte le 17 février 1909. O. Delavault, Red Eye, n’oublie pas : « Les Apaches sont convaincus de l’aspect et de l’importance spirituels du mot qui rattache l’homme à la terre, à un endroit précis et donc nommé. Comme l’a énoncé un écrivain indien kiowa, N. Scott Momaday : À l’endroit où les mots et le lieu se rejoignent, on trouve le sacré. »


Repères :

O.D. Editions :
delavaultolivier.free.fr


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