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Olivier Postel-Vinay, le presse-idées

vendredi 8 mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Postel-Vinay Olivier

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En lançant Books sur le net, et dans les kiosques, Olivier Postel-Vinay,l’ancien directeur de la rédaction, de Courrier International et de
La Recherche veut restaurer la curiosité française pour les débats et les idées venues d’ailleurs. Cause perdue ?

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Crédit photo : Gérard Cambon pour L’Agence Idéa

On le verrait bien dessiné par Sempé dans The New Yorker. La longue silhouette adolescente courait depuis plus de deux ans après un projet de presse, son projet en forme de pari. Olivier Postel-Vinay, ancien directeur de la rédaction de Courrier International, et de la Recherche, lançait mardi 25 novembre 2008, le journal en ligne www.booksmag.fr, puis dans les kiosques, et pour un premier tirage de 80 000 exemplaires, le mensuel Books. Un titre anglo-saxon pour un projet très français. « C’est un journal qui souhaite réinstaller les débats et l’esprit de curiosité en prenant le vent du large, expliquait son créateur à la veille de la parution du mensuel. On a hésité pour d’autres titres comme “Livres & idées”, “Zadig” ou “Voltaire”, mais rien ne claquait ni ne vibrait vraiment. Books est le plus proche de la réalité de notre projet. » L’actualité du monde et de la culture est traitée à partir d’une veille des livres, essais et articles internationaux.

Il porte ce projet depuis toujours. « Aucun groupe de presse n’a été intéressé », confirme Olivier Postel-Vinay. Il est vrai qu’il s’est soucié comme d’une guigne de l’approche marketing. Le cœur de cible du lectorat est extra-large. Dans le shaker, mettre un tempérament lunaire, une curiosité vivace, un entêtement certain, un on-ne-sait quoi d’élitisme british et du ricin ironique.

La fabrication de deux numéros zéro au format tabloïd et d’une pagination de 64 pages n’aura pas été de trop pour parvenir à réunir une série de PME actionnaires profanes en matière de presse écrite, et séduire l’éditeur Hervé de la Martinière, ou Antoine Frérot, de Veolia Walter, sans oublier Equancy. Rampazzo & associés s’est chargé de la maquette qui recycle habilement la forme et le séquençage de Courrier international et de la New York Review of books. De plus, un accord a été passé avec le libraire en ligne, abebooks.fr, susceptible de fournir le lecteur intéressé par une référence de Books, sans oublier des partenariats rédactionnels qui ne mangent pas de pain tels les sites d’Arte et de Rue 89.

« OP-V » annonçait l’automne dernier un million d’euros pour mener sa petite entreprise de presse jusqu’en 2012, où il table alors sur 35 000 exemplaires vendus par numéro. Une rédaction de quatre journalistes permanents assure l’élaboration du mensuel et du site quotidien, dont Sandrine Tolotti, ancienne rédactrice en chef d’Alternatives internationales, et Eric Rohde – qui tenta une idée similaire de Books, avec son mensuel Grands articles. Olivier Postel-Vinay s’est par ailleurs attaché un comité éditorial, qui lui ressemble. On y trouve, entre autres, le démographe Hervé le Bras, les philosophes Dominique Lecourt et Tzvetan Todorov, les économistes Pierre Jacquet et Pierre Bomsel, la politologue Marie Mendras ou le touche-à-tout Thierry Paquot. « Ce n’est en aucun cas, un Politburo qui donne la ligne éditoriale, mais des esprits libres qui se réunissent et débattent pour éventuellement nous nourrir d’idées », avertit le fondateur de Books. Une prime sera donnée à la production anglo-saxonne, mais le journaliste insiste sur le « souci d’éclectisme et de diversité » du journal.
La Postel-Vinay touch est bien connue dans la profession. Il aura débuté au Monde, contribué à la création du Matin de Paris, poursuivit au quotidien franco-africain Le Continent, avant de diriger à partir de 1987, les rédactions de Dynasteurs (ex-Les Enjeux-Les Echos), Sciences & avenir, Courrier international et La Recherche. Le parcours à la hussarde, lui fait opérer des détours par la fonction d’attaché culturel et scientifique à l’ambassade de France du Danemark, et même au secrétariat général de l’association SOS Amitié. En 2000, la création de sa petite société en ligne Arboresciences envisageait l’animation intellectuelle du monde de la recherche, par une agrégation de blogs, des prises de position et de petites annonces. Mais le papier journal reste sa voilure d’expression préférée. « La meilleure façon de créer une marque de presse passe encore par le papier, le on-line pour l’instant renforce le titre mais ne le dépasse pas » explique Olivier Postel-Vinay qui n’ignore pas non plus que la France reste une coriace nation littéraire.

Polémiques sur Foucault, Lévi-Strauss et l’islam

« Je suis frappé par le contraste des idées traitées par la presse française et la presse anglo-saxonne » dit avec prudence Olivier Postel-Vinay, histoire de ne pas se mettre trop de journalistes à dos. On sent bien qu’il bout sous des airs de civilité. Que la presse française l’exaspère souvent avec son manque de curiosité et son déficit analytique.

Il suffit de se reporter à son essai, Le Grand Gâchis (Eyrolles), publié en 2002. C’est un opuscule qui derrière les chiffres et ses surplombs, développe une analyse à la cruauté effilée du système français de recherche et d’enseignement supérieur. Il y prenait déjà la mesure des budgets alloués par l’État, et de leur utilisation sans aucun sens politique. Ses recommandations en revanche pour une sélection des universités de leurs étudiants et de leurs enseignants-chercheurs, la mise à bas de chercheurs fonctionnarisés, ou encore le financement de la recherche par projets et selon une évaluation des pairs, ont recueilli un accueil très chahuté au CNRS. Reste que le diagnostic s’avérait juste et annonçait quelques mois plus tard, la crise durable des chercheurs. On le voit néo-libéral, alors qu’il perpétue la tradition du libéralisme politique et philosophique.

« Depuis la mort d’Aron, le débat a perdu de sa puissance en France. Il manque cruellement de cerveaux bien faits et de polémistes à la Jean-François Revel, que ce soit dans les universités, les grandes écoles ou dans les médias. D’une part, le journalisme français n’est jamais que le parent pauvre du système de sélection des élites et d’autre part, la relation de la presse avec les intellectuels s’avère peu spécialisée, et beaucoup trop révérencieuse. Si je veux prendre connaissance par exemple des débats critiques sur la pensée de Claude Lévi-Strauss, mieux vaut se reporter au Wikipédia en anglais. Même chose pour Derrida et Foucault. »

L’exercice de liberté critique a même produit quelques effets dans la préparation des numéros zéro. « Notre article sur “Michel Foucault, le crépuscule d’une idole” a déclenché quelque passion au comité éditorial » sourit Olivier Postel-Vinay.

Un taon dans la cité

De même le titre à la une du numéro zéro aura suscité de nombreuses discussions et prises de bec internes, comme Olivier Postel-Vinay l’écrit dans son édito zen et amusé. Pour obtenir un consensuel « L’islam est-il (in)compatible avec la culture occidentale ? », les partisans d’Ayaan Hirsi Ali et les critiques, les pro et les anti-Tariq Ramadan, les européo-centristes et les mondialistes, les politiquement propres sur eux et les grands débardeurs théoriques, enfin le directeur des ventes, auront du passer à la moulinette, tous les arguments du dossier.

« Au fond, Olivier voudrait être un questionneur. Il a envie de faire des journaux pour être à contre-courant. C’est un amateur de paradoxes qui a une saine détestation du panurgisme », analyse Philippe Thureau-Dangin qui lui a succédé à la tête de Courrier international et a été son éditeur. « J’ai en effet édité son livre de philosophie Un taon dans la cité, actualité de Socrate (Descartes et Cie, 1994). Olivier c’est ça. Heu, pas un taon, mais un disciple de Socrate. »

En mai 2009, « O P-V », malgré « la débâcle publicitaire » et « des ventes au numéro un peu décevantes en kiosques », estime que son journal peut faire son trou. Grâce à lui, la ballade socratique se fait désormais sur les tarmacs du monde entier.


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