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On a tous quelque chose de Thomas Lanier

samedi 12 novembre 2011, par Vanessa Postec

Il aurait eu 100 ans cette année

Thomas Lanier, ça vous dit quelque chose ? Vraiment rien ? On pourrait multiplier les indices et laisser traîner la devinette, façon Questions pour un Champion mais l’émission a déjà ses adeptes. Thomas Lanier Williams, donc, de son prénom de scène Tennessee (ah oui, présenté ainsi, cela change la donne !) aurait eu cent ans cette année si la vie, l’alcool et les médicaments ne lui avaient pas joué un tour de cochon durant la nuit du 24 au 25 février 1983 dans une chambre de l’Elysée Hotel à New York.

Une chose en entraînant une autre et l’actualité se nourrissant de ces anniversaires un peu forcés, l’année 2011 pourrait bien être celle du génial écrivain, ce dont on ne se plaindra pas mais qui nous force à énumérer, si l’on vise l’exhaustivité, les « hommages » rendus par les planches et l’édition au fiston de Cornelius et d’Edwina.

A commencer par l’entrée, en février, au répertoire de la Comédie Française, du dramaturge (le premier américain, ce n’est tout de même pas rien, à se tailler une place au Français) avec Un Tramway nommé Désir, dirigé par Lee Breuer. Ou le retour sur scène de Johnny Halliday qui, après avoir chanté Tennessee avec la complicité de Michel Berger, interprète depuis la rentrée, dans une mise en scène de Bernard Murat, Le Paradis sur Terre au Théâtre Edouard VII.

Côté papier, Robert Laffont (dans sa collection Bouquins) a ouvert le bal avec la sortie, en début d’année, de Théâtre, Roman, Mémoires, dans une édition établie et préfacée par Catherine Fruchon-Toussaint. Une journaliste qui n’en reste d’ailleurs pas là, et creuse son sillon délicieusement monomaniaque avec une biographie littéraire et thématique parue ces jours-ci chez Baker Street (Tennessee Williams, Une Vie) dont la lecture -qui s’impose à tous ceux (et cela fera du monde) s’intéressant de près ou de loin à l’écrit, au théâtre, au cinéma, aux personnages un peu cabossés, aux secrets d’alcôves et aux grandes amitiés…- se doublera de celle de De vous à moi, courts textes inédits de Tennessee Williams qui mêlent portraits, hommages et autres réflexions sur le théâtre et le cinéma.

Retour en arrière, d’une centaine d’années, pour remonter le fil de l’histoire. Précisément le 26 mars 1911, lorsque la famille Williams, déjà composée d’Edwina et de Cornelius (qui vivent séparés) ainsi que de Rose, la grande sœur adorée -source d’inspiration autant que vecteur de culpabilité après que leur mère aura accepté qu’elle soit lobotomisée pour « soigner  » une schizophrénie-, s’agrandit avec la naissance de Thomas. Les premières années sont celles du bonheur, passées auprès des grands-parents maternels.

Mais les choses se corsent quelque temps plus tard lorsque Cornelius, père alcoolique et détesté, décide de réunir la famille, après avoir obtenu un emploi fixe. Et que, contraint de travailler dans l’usine de chaussures de son père, le jeune Tennessee s’enferme dans les toilettes pour écrire. Car le ver était dans le fruit depuis belle heurette, et la graphomanie une constante depuis la grave maladie qui contraint le petit Thomas à rester de longs mois alité.

De ses premiers essais, ainsi un concours à l’occasion duquel, pour valider sa participation, l’écrivain se rajeunit d’une poignée d’années, à ses plus grands succès (La Ménagerie de verre, par exemple, qui impose le dramaturge à New York, et qui voyage en Angleterre et en France, ou Un Tramway nommé Désir (1947) récompensé par le prix Pulitzer), les années passent mais Tennessee Williams écrit et réécrit sur ses obsessions et ses tourments –la culpabilité, la passion, la folie, une certaine forme de transgression, entre autres thématiques récurrentes- et fait de son travail un véritable « palimpseste », transformant les nouvelles en pièces, et les pièces en films.

Contraint de travailler dans l’usine de chaussures de son père, le jeune Tennessee s’enferme dans les toilettes pour écrire.

Les films, justement, parlons-en, puisque ils assurèrent à Tennessee une (re)connaissance internationale, et la fréquentation de pointures du septième art : en vrac, et sans chercher à être complets, on citera Elia Kazan qui mit en scène Vivien Leigh et Marlon Brando dans un Tramway nommé Désir, Richard Brooks qui imprima sur la pellicule de La Chatte sur un toit brûlant, Elizabeth Taylor et Paul Newman, ou encore John Huston qui filma Richard Burton et Ava Gardner dans l’adaptation de La Nuit de l’iguane
Joli palmarès. Celui des amis n’est pas mal non plus, puisque l’on y croise, pêle-mêle, quelques grands noms de l’époque, de Françoise Sagan avec qui Tennessee partage l’amour de la vitesse, des substances plus ou moins licites, et qui le traduira en français, à la grande amie Carson McCullers, en passant par l’inénarrable Gore Vidal, adepte lui aussi des chasses nocturnes.

Car si Tennessee Williams est homosexuel sans revendications ni ostentation, il ne fait pourtant pas mystère de ses préférences sexuelles et l’on croise, dans la biographie que lui consacre Catherine Fruchon-Toussaint, son grand amour, Frank Merlo mais aussi, plus tard, Robert Carroll, « l’enfant terrible ». La relation avec ce dernier est houleuse, et l’occasion rêvée pour illustrer le sens de la répartie de Tennessee : « Les choses ont atteint un paroxysme assez effroyable entre nous à Bangkok. Il a voulu une chambre séparée, puis être dans un autre hôtel. Je lui ai dit : « Tu ne me supportes plus. » Il m’a répondu : « Je te trouve répugnant. » Et j’ai rétorqué, dans mon style à la Blanche : « Pas aussi répugnant que tu le seras dans un an. » »
Aussi rapide qu’incomplet, ce survol de la vie et de l’œuvre de Tennessee Williams aiguisera peut-être -souhaitons-le !- l’envie de combler les manques, et de se colleter à un roman vrai, vivant et vif, enrichi de témoignages inédits et bourré d’anecdotes. Tennessee Williams, Une vie est fait pour cela. Et bien fait.


Repères :

Tennessee Williams, Une vie, de Catherine Fruchon-Toussaint, Baker Street, 346 pages, 21 €

De vous à moi, de Tennessee Williams,
Traduit de l’américain par Martine Leroy-Battistelli
Baker Street, 296 pages, 19 €. Sorties : le 6 octobre 2011.


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