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Pablo Delgado met le monde à nos pieds

mardi 17 juin 2014, par Jean-Luc Hinsinger

A l’heure où le street-art s’est mis en mode monumental avec force fresques sur murs et façades d’immeubles, Delgado fait le choix de la miniature discrète et inventive…

Des fresques, il en a connu toute sa jeunesse au Mexique où, de la mégapole Mexico aux villages, les peintures murales font partie intégrante de la culture populaire. Il s’agit le plus souvent de commandes très codifiées tant du point de vue du style que des sujets, et exécutées par des peintres de métier.

Lors d’un séjour à Barcelone en 2007, Pablo Delgado découvre le monde du street-art, son explosivité et sa diversité. L’ouverture artistique de ce mode d’expression le fascine. Il est particulièrement impressionné par les saynètes miniatures où évoluent des personnages issus de la City, costumés, cravatés, attaché-casés mais tristes, déçus par un capitalisme dont ils ont été les rouages et qui les rejette après usage. Le créateur en est Isaac Cordal, sculpteur cimentier local, metteur en scène et témoin d’une société en décomposition.

En 2009, les feux de l’amour combinés à son penchant pour l’art contemporain, lui font traverser l’Atlantique et débarquer à Londres, dans l’Est de la capitale. À Shoreditch, quartier ouvrier, traditionnellement dévolu à l’industrie textile et son cortège de vagues migratoires en quête d’une vie meilleure. Depuis, les usines se sont tues mais le peuple cosmopolite est resté, ses espoirs envolés…

Les minuscules sculptures d’Isaac Cordal et le sentiment de claustrophobie éprouvé par Pablo dans son modeste logement, seront le levain des premières interventions de Pablo. Il lui fallait « passer la porte », se mêler à la foule…

Ses premiers collages, au format de quelques pouces, représentent des portes… Porte dont le franchissement peut signifier protection ou séquestration ; porte-frontière entre l’isolement et la foule ; que l’on décide de franchir pour une retraite monastique ou de rester dans le « siècle » ; séparation entre l’art de la rue et les cimaises de la galerie… Ces portes, Pablo décide de les mettre à la disposition de l’espace public. Glanées sur le Net elles sont mexicaines, françaises, indiennes à l’image de la diversité culturelle londonienne ; contemporaines ou de l’époque victorienne qu’il affectionne particulièrement pour son ambiance poisseuse, ses hauts-de-forme, Joseph Merrick alias Elephant Man…

À cette époque, les rues de Shoreditch et Whitechapel, furent des hauts lieux de la prostitution. Aujourd’hui disparue du quartier, Delgado aime à en réactiver l’histoire et installe ses dames au pied des murs sous forme de figurines de papier, fragiles et éphémères, sensibles aux vicissitudes météorologiques ou actes malveillants. L’ombre portée des collages, peinte sur le trottoir… en conservera la trace.

La porte, toujours présente, franchie par les prostituées pour arpenter le trottoir, avant leur retour, accompagné du client, pour un fugitif moment d’illusion et de frustration… Plus d’une succomba à l’époque, éventrée par la lame du mythique Jack the Ripper… l’occasion de raviver le souvenir de ces misérables victimes : Mary Ann, Anny, Elizabeth, Cathy et Marie Jane… Mais Delgado, ne s’en tient pas à cette seule symbolique, il la relie à la marchandisation des mœurs contemporaines et fait écho aux expulsions de locataires de ces mêmes quartiers, par les promoteurs immobiliers en mal d’espaces lors des Jeux Olympiques de 2012…

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© Pablo Delgado et Audrey Gillan pour le Guardian

Pablo Delgado, tout en modestie et discrétion, n’a nulle intention de perturber le passant ou d’être en compétition avec d’autres acteurs de la scène street-art… Ces personnages hauts comme trois trognons de pommes, ne sont que très peu visibles, ils sont ramenés à leur juste proportion par rapport à un monde qu’ils ne souhaitent ni contrôler et encore moins dominer…. L’univers delgadique occupe les lieux sans les annexer.… L’univers delgadique s’insurge contre la consommation et le gaspillage… L’univers delgadique rejette la démesure pour la retenue, la délicatesse, la curiosité, l’imagination… El universo delgadico délaisse le convenu pour l’onirique…

C’est en conteur que Pablo prend possession des pieds de mur, associant personnages, animaux et mobiliers de manière métaphorique, surréaliste, ironique. A toi, passant attentionné d’y prendre garde, de l’enrichir de tes propres fantasmes…

Il participe avec brio à la Dulwich Outdoor Gallery où il réinterprète dans la rue des œuvres d’artistes baroques du XVIIIe siècle issues de la collection permanente du musée local. (http://www.lesinfluences.fr/Street-art-vs-beaux-arts.html)

Cependant, l’art de la rue montre des limites : fragilité, éphémérité, possibilités techniques et créatives conditionnées par la mise à portée de main du flâneur. Pablo se sent à l’étroit, a envie de pousser plus avant ses créations, de les peaufiner, de les parfaire, d’expérimenter des œuvres en volume, en trois dimensions.

En 2012, il franchit le pas de porte d’une galerie locale mais non moins prestigieuse, la Pure Evil Gallery, animée par Charles Edwards, lui-même artiste polymorphe.
Les rencontres fortuites, hasardeuses de la rue cèdent la place aux rendez-vous à lieu et date fixés par force cartons d’invitation, mailings et dossiers de presse…
(http://www.bbc.com/news/entertainment-arts-20301021)

Pour Pablo, l’enjeu sera tout à la fois de préserver la fidélité à ses interventions urbaines, aux thèmes abordés, au rapport de ses tableaux lilliputiens. Nouveaux supports (papier, bois, miroirs), nouvelles techniques, nouveaux environnements, l’adaptation à chaque situation est permanente, motivante, fructueuse.

Devenu l’un des artistes « londoniens » les plus appréciés, fidèle au quartier de Shoreditch qui « l’a vu naître », c’est à la Howard Griffin Gallery (celle-là même qui fut choisie comme bande-annonce du lancement mondial du musée virtuel de Google consacré au street-art !) qu’il a présenté en mai dernier ses dernières créations sous le titre « Even Less » (« encore moins »).
Pour l’occasion, les murs de la galerie sont restés vierges. Seul un grand cube obstruait l’espace. Les œuvres n’étaient visibles qu’en mode voyeur par des œilletons ouvrant sur des mises en scène espiègles et surréalistes.

A Paris, Pablo Delgado est un artiste rare, donc précieux !
Il a fait une apparition il y a tout juste un an à la Galerie de Roussan à Belleville dans le cadre de la saison « Nouvelles vagues » sous l’égide du Palais de Tokyo. Il y a présenté des pièces aux éléments collés en pied sur un cercle de manière apparemment aléatoire, mais révélant une scène déchiffrable grâce à son reflet dans un miroir surplombant l’ensemble… Il en a profité pour quelques discrètes interventions sur les trottoirs du haut Belleville.

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http://alimuskett.com/2012/10/07/exhibition-pablo-delgado-at-pure-evil-gallery/

Il revient en 2014 au Cabinet d’amateur pour débuter l’été de la plus belle des manières avec une dizaine de collages et peintures sur papier.
Comme aiment à le dire les galeristes à leurs potentiels acquéreurs : c’est le moment où jamais… Pour Pablo, je confirme !

Pablo Delgado

L’aventure continue toujours plus étonnante, toujours plus surprenante, toujours plus innovante que ce soit à Los Angeles ou à Londres pour l’automne…


Repères :

Pablo Delgado, Opening Tomorrow Morning
Jusqu’au 1er novembre 2015

Howard Griffin Gallery
189 Shoreditch High Street
London E1 6HU

Tuesday - Sunday 12PM - 8PM


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