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Patriotisme rhétorique, au cœur de l’Amérique

lundi 15 novembre 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

« Avez-vous servi ? » me demande l’amiral R***, une question rhétorique. Il veut dire, je suppose, dans les forces armées. Sa question est rhétorique car comment imaginer qu’avec mon look je n’eusse pas « servi ». Onze Novembre en Amérique, Veterans’ Day, le jour où la nation célèbre tous ceux qui ont « servi ». Entendons bien, et la question n’est plus rhétorique car elle sous-entend un complément d’information comme disent les commerciaux qui nous malgouvernent, bref un complément d’objet direct comme nous disions au temps où nous étions intelligents et gouvernés par des Normaliens : l’amiral me demande si j’ai servi mes compatriotes. « To serve » est hypercodé.

On imagine mal en France, dont le service militaire populaire a été aboli sous un parti gaulliste émasculé par l’idéologie marchande des bouts de chandelle, ce que représente en Amérique l’armée, et avec elle, de quel prestige populaire jouissent les hymnes nationaux et militaires, les drapeaux qui flottent partout, les parades et les orphéons qui animent les villes à toute occasion (version civile des revues militaires), et le respect porté à l’uniforme. Même les antiques hippies qui brûlent, sur des accents chevrotants, le «  flag », le font étrangement par respect pour l’Amérique – celle des libertaires de la Révolution, les fameux « patriots » [1] . Ils brûlent, ou passent en caleçon, ce qu’ils adorent.

Un tel prestige patriotique requiert de l’éloquence, des mots pour le dire, des gestes pour l’avérer. Bref, une rhétorique.

Trois anecdotes - en rhétorique on appelle ça des « topiques », des narrations fixes qui permettent de traiter un sujet déterminé, comme un médicament topique traite un mal localisé : ce sont des narrations d’application locale.

Le patriotisme moral américain, ou De la Magniloquence

Le soir du Onze Novembre, le Jour des Vétérans (les anciens combattants), je descends de ma chambre dîner au grand salon du célèbre et raréfié Cosmos Club de Washington, club littéraire et intellectuel qui compte plus de prix Nobel et Pulitzer qu’aucun autre et dont la maison d’hôtes est sis à l’ancienne mission militaire française. Le Club admet les dames depuis peu et le mezzo Frederica Von Stade, la sublime Cerentola batave, a rejoint cette cohorte. Je m’assieds à la table de l’amiral R***.

Voici son récit, et la première topique. En 1931, en pleine crise, il a seize ans et vit à Chicago. Ses ancêtres n’ont jamais mis les pieds sur un bateau depuis l’immigration. Son père apprend que leur député local crée une bourse pour gamins dans le besoin, couvrant des études à West Point, l’académie militaire de l’armée, ou à Annapolis, l’académie navale. Le gosse des villes se présente, parmi des centaines d’adolescents. Il sort premier, à sa surprise – il ne venait pas de la meilleure école. A seize ans, il doit intégrer Annapolis – la marine les prend jeunes, l’armée préfère dix-sept printemps. Me tenant le bras, il me confie : « Quand j’ai reçu mon sabre d’officier à la sortie d’Annapolis, on nous encourageait tous à quitter l’armée. Aucune ressource. Pas de brevets. Rien. Allez faire des affaires ! Le député est venu à la cérémonie et m’a presque ordonné de démissionner. Je suis resté. Est arrivé le jour de Pearl Harbour et mon commandant me dit : ‘Et alors ? on a encore moins de navires, et c’était déjà pas beaucoup’ ». Carrière glorieuse dans le Pacifique. Un des pionniers de l’aéronavale. Un héros. Presque centenaire mais vif-argent, il est accompagné de sa deuxième femme, d’au moins trente ans sa cadette.

Après le banquet (bœuf bouilli à l’anglaise et apple crumble avec sa tranche de cheddar, pour saluer la grande alliée) [2] , séance photos : des prises de studio d’antan, bistre et sépia, beaux jeunes gens en casquette et blouson, œil à la Valentino et profil à la Dean, et la devinette : « Qui est-ce ? » Photo actuelle du poseur dans la lanterne magique du Power Point. Sensation de vivre la fameuse matinée, dite des « têtes », chez le prince de Guermantes quand Proust, cinquante ans plus tard, voit sous les masques des vieillards la jouvence de ses compagnons : « Dans les couleurs immatérielles des années, (c’étaient) des poupées extériorisant le Temps, le Temps qui d’habitude n’est pas visible, pour le devenir cherche des corps et, partout où il les rencontre, s’en empare pour montrer sur eux sa lanterne magique » [3] . Et puis, en chair et en os, l’homme lui-même se lève, frêle et digne, et raconte (en trois minutes pile) un événement de sa guerre. Une femme aussi, devenue écrivain, nonagénaire.

Sous les bronzes et les lambris du grand salon du Cosmos je commence à comprendre que le patriotisme américain a trait au Temps. Proust : « (Ce spectacle) m’offrait comme toutes les images successives, et que je n’avais jamais vues, qui séparaient le passé du présent, mieux encore, le rapport qu’il y avait entre le présent et le passé » [4] . Un sens cultivé du temps, un sens de continuité morale entre le passé et le présent, sans l’ostracisme qui tiendrait à part ceux qui ont servi dans l’armée et ceux qui ont servi dans les lettres, les sciences et les arts, un sens public du « cosmétique ». Considérez le sublime mot grec de « cosmos » : il désigne l’harmonie du monde, la beauté des proportions de la vie sociale, le sens en effet d’une beauté de la vie morale en société dont l’un des étalons est ce rapport entre le passé et le présent. Le « cosmos » social est alors la perception publique de ce rapport entre passé et présent grâce à ceux qui ont « servi » sous les armes et ont ensuite servi différemment, en écrivant et en pensant, et qui sont là, debout, et qu’on admire.

C’est dans ce sens de la continuité morale que la démocratie touche au sublime. Au Cosmos Club, fidèle à son nom, ce rituel de vie éthique est évidemment celui d’une élite olympienne. Mais il se répète, se décline et s’incarne partout en Amérique, dans les réunions locales, les familles, les églises, les cercles sociaux, les associations professionnelles. Et avec lui, cette célébration éloquente d’un continuum éthique que saint Augustin nommait : la magniloquence, l’éloquence de la grandeur morale.

Les larmes amères de Jeff Bridges, ou Du Pathétisme philanthropique

La veille, je déjeunais au National Press Club qui vient, hélas, de moderniser son logo. Notre sceau avec la chouette et l’écritoire, symboles de la veille journalistique sur les secrets à éventer du Capitole, a été mis au clou et remplacé par un machin tendance, nul. Mais le NPC reste ce rare lieu où politiciens et para-politiciens s’exposent volontairement à la critique de la profession lors de déjeuners très courus. Bref ce mercredi-là, la table des membres est prise d’assaut. Je retrouve une amie de la Banque mondiale. La grande salle de bal est pleine à craquer. Il va y avoir du spectacle.

Quand Hollywood vient à Washington, c’est une sorte de folie médiatique qui saisit les journaleux dans les treize étages du club, à deux pas de la Maison blanche. Nous recevons Jeff Bridges, un comique local, entre Bourvil et Depardieu. Mais bel homme. Une star. Il est le porte parole d’une organisation caritative, « Pas de gosse qui crève de faim ». Naguère axée sur la faim dans le monde, chez les enfants, et désormais sur la faim aux Etats-Unis. Le changement de perspective est parlant. Mais souvenons-nous encore de 1931 et des premières grandes enquêtes sur la pauvreté, conçues et menées aux Etats-Unis après la Première guerre mondiale, et une des sources de la sociologie quantitative. La pauvreté est un thème récurrent, souterrain, tabou presque de la pensée sociale américaine : elle active une critique directe, absolue, intraitable des « Évangiles de la richesse » un livre culte du capitaine d’industrie et philanthrope Carnegie (1889) – cet atypique, à l’époque, fut à l’origine de ces enquêtes, comme il fut à l’origine du mouvement pacifiste américain contre son impérialisme montant (il proposa de racheter les Philippines au gouvernement américain et de les donner aux Philippins). Parmi ses nombreux apophtegmes : « L’homme qui est meurt riche meurt immoral ».

Adonc Jeff Bridges, entre la poire et le fromage, tandis que le gouverneur démocrate du Maryland essaie d’avaler son gâteau, prend la parole. Grand, texan d’allure, il s’est fait la tête d’un général nordiste de la Guerre de Sécession : chevelure grise et argenté rejetée en arrière, courte barbe, coup de menton. De la gueule. Les dames approuvent. Il sort des lunettes intello dont il va se servir comme d’un instrument de propitiation de sa réputation niveau CP1 (son surnom, «  The Dude »…le Nullot) [5] . Il nous fait le coup de d’acteur qui pense. Il récite, mal, les statistiques que nous avons dans le dossier de presse et ma voisine me chuchote, « il lui manque son téléprompteur ». Mais il plisse le front au bon moment, enfle sa poitrine chevaleresque quand il faut, pose et repose les lunettes en verre blanc, et nous toise parfois en silence tel Moïse admonestant les Juifs qui préféraient rester en Egypte, l’Amérique d’alors. Mitraillage continu des photographes.

Tableau de la pauvreté, le tabou sur quoi on lève le voile. Certaines écoles sont forcées de servir trois repas par jour, faute de quoi les enfants iraient sans manger. Dix-sept millions d’enfants sont dans une pauvreté sauvage. Les statistiques sont là. Mais, quel est l’argument de taille que répète, à deux reprises, le Dude ? Celui-ci : à cause de la pauvreté les enfants sont mal nourris, et, du coup, jusqu’à 24% des jeunes gens sont inaptes au…service. En cas de guerre, et de mobilisation, un quart des forces vives est sur la touche. Parole de Dude ? Évidemment je ricane derrière ma serviette, je me dis que voilà la clef du tabou enfin levé, mais je comprends aussitôt que je ne comprends pas.

Vient le moment des questions – réservées aux seuls membres, inscrites sur un bristol. L’un d’entre nous lui demande : « Quel est votre plus grand rôle ? » Nullot fronce alors son beau front patricien, nous fixe de ses yeux perçants, avec un je ne sais quoi d’idiot dans leur petitesse concentrée. Il rejette sa chevelure cendre, inspire profondément, agrippe le pupitre. Il éclate en sanglots. Ma banquière me donne un coup de pied sous la table et griffonne : « Quand on lui a demandé comme avait été son service dans la marine côtière, il a dit, ‘j’ai fait ce que les acteurs font : ils font comme. Bien rigolé’ ». On sait que les acteurs sont des porte-voix (d’où le terme de « personnage », comme disait mon prof de collège : « ça, per-sonne ») et que l’Église s’est de longtemps méfiée de leur capacité à travestir des sentiments réels : si le plus sublime acteur est Jésus qui personnifie le Père (l’Incarnation) au point d’en mourir afin que l’humanité atteigne à la vraie vie, difficilement supportable en effet d’admettre les comédiens qui font comme souffrir et comme nous représenter la. Jeff ne pleure pas. Il fait comme. Il joue à dire le bien. Et c’est nécessaire.

Dit autrement : la philanthropie, inventée par Carnegie, est l’envers de la charité. La philanthropie consiste à vouloir réparer le résultat éthique inattendu du capitalisme, qui mène les uns à n’être que de la matière-travail et les autres les Maîtres de Metropolis, tirant les uns vers l’appauvrissement et les autres vers l’enrichissement, cependant que tout le monde a le droit de voter. La philanthropie est un vaste système rhétorique de dramatisation de la vie sociale qui permet de réparer le système non pas en le réformant mais en jouant à le réformer par des remèdes topiques (exemple : les enfants on faim, on fait une fondation). Or ces remèdes nécessitent une mise en scène publique car, faute de payer des impôts de solidarité sociale par exemple, il faut pouvoir se voir agir. Les acteurs s’y reconnaissent naturellement.

Par contre la charité, qui est le vrai nom de l’amour en théologie, suppose qu’on accepte des choses moins théâtrales : la confession du péché d’avarice, de la luxure, et accepter avec humiliation les sacrements de la pénitence et de la réconciliation avec, par exemple, ceux qu’on exploite – voilà pourquoi les Catholiques au XIXe siècle ont tant peiné à établir de grandes banques et de grandes industries. Ils n’avaient pas compris qu’il leur fallait d’abord pratiquer « l’évangile de la richesse » et puis celui de la philanthropie. La charité ça ne paie pas et ça ne se met pas en scène, au contraire. Notre système de sécurité sociale est charitable. Il n’est pas philanthropique. S’il l’était, il s’appuierait sur les profits, il embrigaderait les grandes entreprises, il organiserait des opéras à Belle-Ile et des croisières baroques à Ushuaia, et on verrait Hollywood-Deauville nous jouer, en servant des milliards, la comédie des pleurs. Rhétorique diamétralement opposée aux larmes amères de Jeff Bridges.

Un acte charitable parfait est un acte anonyme, secret, tu, réservé au for intérieur de celui qui l’accomplit, sans même la reconnaissance de celui qui en reçoit le fruit). Un acte philanthropique suppose la caméra, le script, la mise en scène, les bienfaisants en pleurs, et leurs dons massifs. Mais tout ce montage est une forme du « service », un acte patriotique. Servir c’est aussi cela : une mise en scène du pathétisme. Si on saisit, vraiment, cette dimension, on comprend que les Américains présentent les expéditions militaires dans l’Orient arabe comme des actes philanthropiques, et l’expriment avec une charge émotionnelle et rhétorique que nous prenons pour de l’hypocrisie, une oripeau jeté sur leur Realpolitik, alors qu’elle active, pour eux, cette notion de « service », là envers leur nation, ici envers l’humanité. Expliquez donc, sans cela, l’inverse : la passion des immigrés et des pauvres du monde entier envers l’Amérique, leur conversion instantanée au God Bless America, jusqu’à mourir pour leurs nouveaux compatriotes. Notre République n’a jamais été capable de susciter cet amour pathétique et cette immédiate dévotion.

Deuxième topique donc du patriotisme américain : la passion philanthropique, et l’art cinématique de la mettre en scène.

Les grands oratoires de l’Amérique

On va me demander, à la Molière, ce que j’allais faire dans ces galères du Cosmos Club et du National Press Club.

Troisième topique, donc. Un trait étonnant de la démocratie américaine reste qu’au 19e siècle, quand la République devient un empire et colonise son continent avec ses artisans, ses fermiers, ses docteurs et ses avocats, ses ouvriers et ses chasseurs, venus en vagues successives d’Europe et devenant américains dès le moment où ils y posèrent le pied, saluant le drapeau, cette démocratie se fabriqua par les clubs. Ce sont les clubs qui assurèrent la solidarité sociale des pionniers, ce sont les clubs qui conseillèrent les « agriculteurs et mécaniciens » (d’où le fait que nombre de prestigieuses universités scientifiques s’appellent A&M), ce sont les clubs qui organisèrent l’éducation politique, et créèrent un accès aux femmes, ce sont les clubs qui forgèrent un réseau dense, mobile, flexible de socialisation. Rien d’élitiste, au contraire : de la démocratie en action, sur le terrain, en prise sur directe. Les clubs, comme je le disais au début de cette chronique, sont le complément direct de la démocratie politique. De nos jours, sous leurs graves lambris et dans leurs silencieux hôtels, ils gardent, préservent et actionnent toujours cet aspect fondamental de la démocratie en Amérique.

Un exemple, pour conclure. J’écris ces lignes au Marines’ Memorial Club, à San Francisco, le club du fameux corps d’élite. Sa riche bibliothèque ferait pâlir bien des grandes écoles (enfin, pas les vraies, qui ne sont que trois, mais les fausses). Son théâtre est depuis les années Vingt le siège de l’American Conservatory Theater – leur Comédie française. Les Marines en permission y viennent se reposer, lire, se cultiver, et converser avec leurs anciens, sans distinction de grade, de classe, d’origine.

Ces clubs sont les grands oratoires de l’Amérique : ils ont donné leur formule aux milliers d’associations, réunions, comités de quartier, groupes d’action qui en sont la variété moderne, et qui vivifient la démocratie américaine. Leur effet accumulé sur la vie politique américaine est puissant, vital, et quasiment imperceptible à nos regards, et quand nous les apercevons, nous ne comprenons pas que leur éthique est fondamentalement patriotique, c’est à dire de « servir ».


[1Par exemple, The Patriot (2000) avec Mel Gibson.

[2Le crumble et le cheddar ? Solution de l’énigme et dicton militaire : une tarte aux pommes sans fromage c’est comme bécotter sans b***.

[3Proust, Le temps retrouvé, Paris, GF, p. 323.

[4Page 325.

[5Personnage principal du film culte The Big Lebowski, 1998.


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