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Paulin Ismard : réflexions sur un État d’esclaves

vendredi 21 juillet 2017, par Audrey Minart

Paulin Ismard, La Démocratie contre les experts, Paris, Seuil, Mars 2015, 288 p., 20 €

Politique. Paulin Ismard est maître de conférence en histoire grecque à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Son dernier ouvrage, La démocratie contre les experts porte tout particulièrement sur le rôle des « esclaves publics » que comptait la Grèce antique, ce quelques dizaines de petites fourmis travailleuses qui remplissaient des tâches quasi-similaires à celles exercées aujourd’hui par les fonctionnaires. Des ombres en fait, qui n’ont laissé que très peu de traces, ce qui n’a pas empêché Paulin Ismard de se pencher sur la question. Et selon lui, l’émergence de ce « statut » un peu particulier aurait partie liée avec l’avènement de la démocratie athénienne qui, pour rendre égaux une poignée de citoyens, aurait eu besoin d’exclure d’autres individus de leur communauté, et de leur confier les tâches d’expertise incompatibles à leurs yeux avec l’exercice du pouvoir.
L’historien questionne par là le lien, qui nous apparait aujourd’hui comme un peu trop évident, entre détention d’une expertise, d’un savoir, et exercice du pouvoir. Association qui nous amène aujourd’hui à privilégier les experts et à exclure, par le modèle de la représentation, ceux jugés insuffisamment « savants ». Ce serait pourtant ignorer, selon lui, que l’acquisition d’un savoir peut aussi résulter du dialogue et de la délibération collective… Autant de vieux questionnements qui pourraient venir nourrir la réflexion sur notre actuelle démocratie, basée sur la représentation. A.M

La Grèce est souvent évoquée comme étant le « berceau de la démocratie ». Mais ce que vous rappelez dans votre ouvrage, c’est qu’elle était aussi une grande société esclavagiste...

Paulin Ismard  : En effet. D’ailleurs, les spécialistes de l’histoire de l’esclavage ont longtemps avancé qu’il s’agissait de la première « société esclavagiste » de l’histoire, qui aurait annoncé les sociétés esclavagistes du Nouveau Monde. À la différence de nombreuses « sociétés à esclaves » bien connues dans l’histoire et dont certaines étaient contemporaines de la Grèce antique comme l’Empire perse et le monde celte, les Athéniens de la fin du VIe siècle avant notre ère ont en effet fait reposer une grande partie de la base productive sur le travail de ses esclaves. Ces derniers constituaient d’ailleurs une part massive de la population, sans doute entre 30 et 50%. Or, cette radicale nouveauté a partie liée avec l’avènement de la démocratie.

Aurait-elle eu besoin de l’esclavage ?

Oui, ce qui peut se comprendre sous différents angles. L’apparition d’une société d’individus égaux sur le plan juridique, apparaît tout d’abord au terme d’un long processus de recomposition des sociétés de l’époque archaïque, qui étaient très hiérarchisées. Mais cette égalité statutaire entre les membres de la communauté se payait effectivement de l’exclusion préalable de tous les esclaves, relégués en dehors de la communauté politique. Plus concrètement, il faut rappeler que l’exigence de participation politique est au cœur de la vie des citoyens à Athènes : or, pour que ces derniers puissent y participer pleinement, il fallait qu’ils soient en partie déchargés des aspects de la vie productive. Mais cet argument n’est que partiellement exact : de fait, beaucoup de citoyens travaillaient, et côtoyaient quotidiennement dans leur espace de travail des esclaves. Dans mon livre, j’avance surtout une autre hypothèse, qui concerne la représentation politique. Selon moi, au cœur de la démocratie directe athénienne, se trouve un refus délibéré de toute forme de délégation du pouvoir. Ainsi que la volonté consciente de maintenir toute forme de pouvoir dans l’immanence communautaire. Or, ce refus de la représentation politique est indissociable de l’expérience esclavagiste. Et l’esclave public, seul fonctionnaire que le monde des cités ait jamais connu, en est l’emblème. C’est parce qu’il y avait des esclaves agissant au service de la communauté qu’il a été possible de conjurer le principe de toute représentation, qui ne pouvait être vécue que comme une véritable dépossession.

« Démocratie et représentation sont deux concepts dont la rencontre n’a en réalité rien d’évident pour qui observe le temps long de la question démocratique. »

Selon vous, comment les Athéniens de l’époque verraient-ils notre démocratie actuelle, indirecte puisque basée sur la représentation ?

Ils ne la verraient pas tout simplement comme une démocratie. Nous assimilons spontanément, et de façon erronée, le principe de la démocratie à l’élection. Or, l’élection, pour les Grecs, était un principe propre aux régimes oligarchiques. L’idée même de la représentation était impensable et même contraire à l’idée démocratique. Au cœur de l’idéologie civique se trouve ce que j’appelle la coïncidence entre la sphère de l’archê, le commandement, et celle du koinon, la communauté. Il faut rappeler par ailleurs que démocratie et représentation sont deux concepts dont la rencontre, depuis la fin du XVIIIe siècle, n’a en réalité rien d’évident pour qui observe le temps long de la question démocratique.

On dit souvent qu’il serait impossible, dans nos sociétés actuelles, parfois dites « complexes », et qui comptent de très nombreux citoyens, de mettre en place une démocratie directe... Qu’en pensez-vous ?

L’argument de la taille bien entendu est difficilement réfutable, et il est utilisé depuis bien longtemps pour tenir les Grecs à distance. En revanche, il ne faut pas sous-estimer la complexité des affaires politiques que les Athéniens durent trancher durant plusieurs siècles. Gouverner économiquement et militairement la mer Egée, cela n’avait rien de rudimentaire, et supposait une politique économique et diplomatique élaborée. Or, précisément, ces discussions n’étaient pas déléguées à un groupe d’hommes politiques experts mais faisaient bel et bien l’objet de discussions complexes à l’Assemblée ou au Conseil. Certes, il serait absurde de vouloir importer directement un modèle politique vieux de 2500 ans, mais je crois tout de même qu’on peut s’inspirer de certains de ses aspects pour imaginer des formes de démocratie directe pouvant fonctionner à différentes échelles.

« Du savoir de chacun pouvait naître un savoir collectif pour tous. »

Qu’est-ce que votre ouvrage pourrait apporter comme réflexion à l’une de nos problématiques actuelles, c’est-à-dire le risque d’une fracture entre les citoyens et leurs représentants ?

Dans ce livre, mon objectif était d’offrir un contre-modèle, en montrant à quel point l’idée démocratique en son origine avait pensé le lien entre savoir et pouvoir d’une façon qui nous est actuellement radicalement étrangère. Nous sommes actuellement héritiers du modèle platonicien selon lequel seuls les experts peuvent gouverner, des compétences spécifiques étant requises pour détenir le pouvoir. C’est ce qu’on nous dit matin, midi et soir, en nous faisant comprendre que nous ne sommes pas en mesure de comprendre les enjeux qui sont les nôtres. « Déléguez à plus savant que vous !  ». J’essaie de démontrer que ce problème s’est posé dès les débuts de la démocratie, et que la réponse athénienne peut encore nous inspirer. À Athènes, l’élaboration d’un savoir utile pour l’ensemble de la communauté passait par la multiplication d’espaces de délibération dans la cité. Du savoir de chacun pouvait naître un savoir collectif pour tous. Or, je pense que l’on souffre aujourd’hui du dessaisissement de la volonté souveraine. On dévalorise complètement la façon dont une décision collective peut naître de la délibération et des savoirs de chacun qui peuvent être évidemment des savoirs incomplets, parcellaires, fragmentaires.

Finalement, vous faites la critique de la professionnalisation du politique ?

Oui, ou plus exactement la critique de la figure de l’expert-gouvernant qui est indissociable de la professionnalisation du politique. Le recours permanent à des experts au détriment des organes souverains est au cœur du fonctionnement institutionnel de la Ve République : ce sont les commissions auxquelles on fait référence tout le temps, alors que l’on a un Parlement qui ne produit rien en termes d’innovations, et une classe politique qui se coupe complètement de ce qui se produit en termes de savoirs dans la société civile. On peut lui opposer l’obsession des Athéniens, qui font tout pour conserver en permanence sous le contrôle de la communauté la sphère de l’administration. Je l’analyse comme un refus de l’Etat, qui doit toujours rester sous le contrôle de l’ensemble de la communauté, d’où le fait qu’il faille masquer, d’une certaine façon, ceux qui ont des compétences spécialisées, qui incarnent l’appareil d’Etat… Autrement dit ces esclaves publics. Si ces fonctionnaires sont choisis parmi ceux qui subissent un statut d’exclusion radicale, c’est parce qu’il faut masquer l’écart qui peut exister entre la communauté et l’appareil d’Etat afin de faire croire que qu’il est en permanence entre les mains de la communauté concrète des citoyens lorsqu’ils sont rassemblés.

Pour en revenir à ces esclaves publics… Il remplissaient des tâches en rapport avec la police, la monnaie, etc. avaient un statut bien plus enviable que les autres esclaves, dits "domestiques", et même que certains hommes libres. Mais ils pouvaient aussi payer "dans leur chair" les erreurs commises dans leur activité, ce qui restait une situation peu enviable par rapport à celle des citoyens. Avez-vous trouvé des traces de l’existence d’une éventuelle révolte ?

Non, aucune. Ils étaient quand même assez peu nombreux par rapport à la masse des esclaves. Après, il est possible qu’en constituant une catégorie assez privilégiée, on les dissuadait de se révolter. D’autant plus que, comme j’en ai avancé hypothèse, les enfants étaient intégrés à la communauté civique, ce qui était une forme de promotion. Par ailleurs, les Athéniens faisaient tout pour qu’aucun esprit de solidarité entre ces esclaves privilégiés puisse se développer. Nous n’avons pas beaucoup d’informations là-dessus, mais cela paraît quand même assez clair.

Les tâches qu’ils remplissaient, leur expertise, n’étaient donc pas vues comme étant de la politique... Quel regard était porté dessus ?

Elles étaient considérées comme des tâches subalternes. Il ne s’agissait pas de tâches appartenant à l’ordre de l’archê, qui concernait les magistrats, les citoyens, les hommes réunis en assemblée. Mais cela ne voulait pas non plus dire qu’elles n’étaient pas importantes pour le fonctionnement de la cité, au contraire elles l’étaient parfois plus que celles des magistrats. Il ne faut donc pas imaginer que les Athéniens méprisaient ces tâches, les confiant alors à des esclaves. C’est plutôt qu’ils voulaient qu’elles existent en dehors du champ politique, qu’elles ne soient pas un objet de compétition entre citoyens.

« Tel est le scandale démocratique pour Platon : le fait que dans un tel régime le savoir et le pouvoir soient dissociés. »

Mais ne demandait-on pas aux citoyens de détenir un strict minimum de savoir pour exercer leurs prérogatives politiques ?

Absolument pas. Pour être citoyen, il fallait être fils de citoyen et de citoyennes, ou bien se voir octroyer la citoyenneté après un vote en Assemblée. Par ailleurs, la quasi-totalité des magistratures résultaient d’un tirage au sort entre tous les citoyens, quel que soit leur niveau de fortune ou d’éducation. C’est bien la raison pour laquelle Platon parlait de la démocratie comme "dictature des ignorants" en insistant sur le paradoxe suivant : pourquoi, lorsqu’il faut construire un bateau on fait appel au meilleur des charpentiers, alors que pour prendre une décision politique, n’importe qui, quel que soit son niveau d’instruction, peut prendre la parole. Car tel est le scandale démocratique pour Platon : le fait que dans un tel régime le savoir et le pouvoir soient dissociés. Mais Platon fait mine de ne pas voir ce qui constitue la singularité de l’épistémologie démocratique athénienne, et notamment l’idée que du non-savoir de chacun peut naître un savoir utile pour l’ensemble de la communauté. A force d’être désigné comme magistrat, vous participez à la vie politique à différents niveaux, et donc vous vous formez progressivement à la chose politique. Mais ce savoir démocratique procède d’une sociabilité continue, et d’une délibération ininterrompue, entre égaux. On est loin du savoir, tel que le pense Platon et nous-mêmes depuis, c’est-à-dire extérieur au champ politique se dispensant sous la forme d’une "maîtrise".

Comment voyez-vous les derniers événements en Grèce, et notamment le référendum du 5 juillet, qui a rejeté les propositions de la "Troïka", c’est-à-dire venant de personnes se réclamant d’une certaine expertise ?

Les Grecs, pas davantage que les Européens, ou les Occidentaux, ne sont les propriétaires de l’histoire de la Grèce antique, même si d’une certaine façon nous avons bel et bien une dette à l’égard de ce que fut la Grèce.... Il est certain que ce que vit la Grèce actuellement met en lumière l’aporie radicale de ce qu’est le gouvernement des experts, ici sous la forme des recommandations de l’Eurogroupe. Cette politique qui ne cesse d’échouer affronte un refus démocratique absolu. Les Grecs ont le sentiment d’un dessaisissement de leur souveraineté, prisonniers qu’ils sont des erreurs de l’oligarchie politique qui les a longtemps gouvernés et de la technocratie européenne. Je crois pour ma part néanmoins qu’en dépit des difficultés qui sont aujourd’hui les siennes, la construction d’une force politique comme Syriza, qui a bénéficié du rassemblement de l’ensemble des groupes ou associations, qui à partir de 2008-2009 se sont rassemblés sur les places de Grèce pour refuser l’austérité, reste un motif d’espoir pour toute la gauche européenne.

On a aussi aperçu ce type de rassemblements en 2011 à Paris, place de la Bastille, mais il s’est essoufflé très rapidement... Comment l’expliquer selon vous ?

Je pense qu’il y a en France une croyance très forte en l’Etat, qui, contrairement à ce qui s’est passé dans de nombreux pays, tels la Grèce ou l’Espagne, a construit la nation. Notre rapport à l’État, et dès lors à la représentation politique, est bien différent ; nous « croyons » en l’État, et nous croyons aussi, certes de moins en moins, en la représentation politique. Une des conséquences bien connues réside dans la faiblesse de la société civile par rapport à l’Etat, contrairement à ce qu’il se passe en Grèce où, pour des raisons historiques évidentes, la société civile a appris à faire sans ; c’est peut-être aussi pour cette raison que les ressources de contestation y sont plus fortes.


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