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Pierre Assouline au net

lundi 4 mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Assouline Pierre

Comment l’ancien directeur de la rédaction de Lire est devenu le Robinson volontaire d’un blog très prospère.

Portrait : Guillaume Jan pour L’IJ.

Pierre Assouline, combien de connexions ? Des centaines de milliers qui s’annoncent jour après jour dans la case « commentaires », Clopine Trouillefou, Bardamu, Guillaume, Marc, Montaigneàcheval, Anastassia, Kikomau, Black Star, Bernat-Winter, Zeno, Mauvaise Langue, Philophilia, mais pas encore de raton laveur. La république des livres.fr ne s’arrête plus depuis 2004. Tous les matins qui se lèvent sur la Toile, Pierre Assouline édicte, repère, furète, s’amuse, s’indigne, tisonne ce qui fait le feu de l’actualité culturelle, le sel de la littérature et le diable des détails. Passouline5 est devenu une marque, en même temps qu’un publiciste à haut débit. L’internet a ceci de particulier que la technologie ne peut se départir de la biologie. Que passouline5 s’éclipse plus d’une journée de son blog, et le média bio-man est laissé pour mort, un chœur d’ « intervenautes », comme il les appelle joliment, hurlant rapidement son désarroi dans tout le réseau. Pierre Assouline a bien failli débloguer, flanchant humainement devant la déferlante de commentaires empoisonnés : « Mon seul ras le bol fut au bout de trois mois, à cause de leurs corrections orthographiques qui ressemblaient à une campagne : j’ai tapé du poing sur la table, gueulé un bon coup et ça s’est arrêté » explique t-il à L’@mateur d’idées. Le journaliste s’est vite repris. C’est qu’il revient de loin, du K.O social.

En 2004, viré sans grand ménagement de la direction du magazine Lire, Pierre Assouline, par ailleurs biographe et romancier, ne savait même pas envoyer un mail. Sur une idée du journaliste Jean-François Fogel, et boosté par Bruno Patino (aujourd’hui DG de France Culture), il plonge dans l’éther du net, lui qui avait une secrétaire chevronnée pour rédiger ses écritures électroniques, et connaissait mieux à priori les mœurs du campagnol que les clic et déliés de la souris. Ce n’est pas tant le modèle économique qui flotte encore, même si la régie publicitaire du Monde.fr a tout de suite repéré son gisement à creuser, que la réinvention du métier de journaliste culturel qui l’a poussé à l’établi de la chronique. Avec humilité, et une vraie curiosité, le président de la République des livres a posté à qui voulait, ses 365 premières chroniques, sans qu’il n’y ait toutefois un accusé de réception, ni même une chambre d’écho dans ce vaste nouveau monde.

Sa notoriété acquise dans l’autre monde lui aura tout de même considérablement servi. Ce sont les grands débats et les polémiques qui font monter les scores du blog. Il atteint la centaine de commentaires, le 20 mars 2005, à l’occasion d’un billet sur le succès de Mein Kampf en Turquie. « Mais ça décolla vraiment le 19 mai 2005 à la suite d’un billet sur l’essai controversé d’Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie », raconte Pierre Assouline. Désormais La République des livres réceptionne une centaine de commentaires chaque jour (à l’image de la critique de Contre-jour de Pynchon, du 23 octobre) avec des pics de fièvres (les 400 réactions passionnées de « Que faire de Soljenitsyne ? » le lendemain). L’islam, le conflit israélo-palestinien, Céline, la seconde guerre mondiale, les minorités, Michel Houellebecq, l’affaire Redeker, Alain Badiou font partie des sujets best-sellers. Entre la disputation savante et le pilpoul. Toute une micro-société s’engouffre dans ces commentaires. passouline5 finit par domestiquer ses interlocuteurs, tisser des liens avec quelques-uns d’entre eux
La boucle se boucle : quatre ans après l’émergence de son blog, passouline5 publie en librairie, un recueil d’échanges et de monologues [1] que l’interactivité du dispositif en ligne transforme en « nouvel âge de la conversation ». Au passage, « judiciarisation » des temps oblige, ne se trouvera t-il pas quelque « intervenaute » pour réclamer des droits d’auteur sur ce livre, à l’instar de ces personnes photographiés par un Robert Doisneau ? « Bien sûr, il y en a toujours un ou deux pour penser à exiger de partager mes droits d’auteur au motif qu’ils seraient co-auteur, mais dans l’immense majorité, ils conviennent qu’ils sont sur la RDL chez moi, que c’est gratuit, qu’ils sont anonymes et derrière de fausses adresses et que sans moi ils n’existeraient pas comme tels » plaide d’avance le journaliste.

On peut préférer ses papiers, ses biographies et ses romans, mais l’exercice invente une nouvelle politique de civilisation sur le net. Pas de panique. On attend la Renaissance, nous en sommes encore au néolithique de ce média. Pierre Assouline dans la préface réussie de cet ouvrage interactif, suggère qu’un art de la conversation en ligne serait en train de naître. Mais sans illusion. Reprenant à son compte la remarque de Marie-Christine Nata, « Un bon causeur est celui qui se fait valoir en faisant valoir les autres. » Pour l’instant le syndrome Star Ac’ semble supplanter l’art de la conversation d’un Barbey d’Aurevilly. Babils et monologues narcissiques constituent l’esprit du temps et la grande marée internet. De ces milliers de commentaires accumulés, Pierre Assouline admet avoir tiré le rare béluga, celui des vraies sensibilités et des écritures ciselées cachées dans la foule.

Fort de sa popularité, Pierre Assouline avait envisagé la constitution d’un grand portail culturel. Il est en suspens. « Je m’occupe d’abord de développer mon blog. N’oubliez pas que je suis tout seul, volontairement. » Pas misanthrope, mais à la bonne distance.


Repères :

La république des lettres : www.passouline.blog.lemonde.fr
passouline5@hotmail.com
Chronique dans "Le Monde2", tous les vendredis.


[1Brèves de blog de Pierre Assouline, Les Arênes, 427 p., 21 €


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