Pierre Bourdieu est-il soluble dans les neurosciences ?

Le 3 mars 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : Selon Jean-Louis Fabiani, aux années suprématistes d’un Bourdieu sur la sociologie française, vont succéder celles de grands chantiers comme la sociologie économique et l’articulation de la discipline avec les neurosciences.

#Société

La revue Sciences humaines a consacré un copieux dossier dans son numéro de mars (N°301) à l’héritage Pierre Bourdieu 20 ans après sa disparition. Le plus intéressant de ce travail journalistique est la bonne introduction de Jean-Louis Fabiani, sociologue et essayiste (Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque, Seuil 2016 ; La sociologie comme elle s’écrit. De Bourdieu à Latour, EHESS).
Que Sciences humaines ait choisi un tel introducteur n’est pas neutre : Jean-Louis Fabiani (né en 1951 ; Directeur d’études à l’EHESS) qui fut un élève du Maître est considéré pour ses analyses distantes comme un traitre par des chercheurs se réclamant du même totem, et de l’accabler sur les réseaux dits sociaux.

La ligne de faille s’est réveillée en 2017 : Déterminisme contre liberté d’agir de l’acteur

En 2018, le constat dressé par Jean-Louis Fabiani avec beaucoup de diplomatie et une langue de coton (les sociologues sont des êtres humains très sensibles) est celui de l’hégémonie bourdivine dans nombre d’universités - les bourdivins sont "en position dominante" dans toutes les instances de décision, délibération et rumination universitaires mais aussi dans les trois ENS (Écoles normales supérieures) de la rue d’Ulm, de Lyon et de Cachan. Coup de griffe de Fabiani : " Ils ont su utiliser à plein les instruments de reproduction du corps à leur disposition notamment la commission 36 (Normes et règles, puis Sociologie du droit) du CNRS." Toute cette machine de tradition "dispositionnaliste"(déterministe) a écarté gentiment mais fermement les tenants renégats de la sociologie de l’intentionnalité de l’acteur (de Max Weber à Boudon). Le coup de tonnerre polémique du Danger sociologique de Gérald Bronner et Étienne Géhin (Puf, 2017) cet automne a ravivé cette opposition qui perdure comme une ligne de faille, à secousses sismiques régulières.

Dans le monde, c’est la victoire sans partage de la "sociologie critique"

Si le bourdieusisme est devenu une pensée mainstream qui fait les carrières de chercheurs bureaucrates, il ne faut pas pour autant se lancer dans la caricature estime Jean-Louis Fabiani.

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Jean-Louis Fabiani.

C’est que la sociologie française après son âge d’or des années 1950 à 1980 suit le même mouvement international de la discipline. La recherche et le savoir se fragmentent toujours plus, s’hyperspécialisent et se sous-groupent. Les niches d’études deviennent autant de rentes ultra-pointues. De par le monde remarque Fabiani, " la sociologie a été caractérisée par la victoire sans partage de la ’sociologie critique’". Un signe parmi d’autres, "l’Association américaine de sociologie est présidée tour à tour par des marxistes, des féministes et des représentants de minorités."
La sociologie française elle se caractérise selon notre observateur par "l’association de l’orientation critique et de l’éclectisme méthodologique". Pour Jean-Louis Fabiani, de nouveaux pans de la sociologie montrent leur vitalité. À commencer par la sociologie économique (Michel Grossetti, Philippe Steiner, Olivier Godechot et surtout Pierre-Michel Menger). La sociologie des inégalités et celle de la culture ont de la ressource également. Mais le grand défi est de penser l’articulation entre sciences sociales et sciences cognitives. " S’il est impératif de critiquer le biologisme de certains promoteurs des neurosciences, il nous faut également combattre le sociologisme qui fait des agents de purs esprits." défend Jean-Louis Fabiani. Et en vieux sachem de la tribu, il conclut que " les sociologues devraient s’entendre sur le fait que les prises de position idéologiques ne doivent jamais l’emporter sur les exigences de production de savoir."
C’est d’ailleurs par cette inventivité de l’enquête (de jeunes sociologues retrouvent les joies du terrain à l’instar d’un Fabien Truong et sa décennie passée dans les banlieues françaises), des angles abordés et de la narration non-fiction plutôt que finalement par ses conclusions pré-pensées que la sociologie (ou "le sociologisme") édicte de toute sa morgue jupitérienne, que cette production de savoir reste encore digne.




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